ENGAGEZ-VOUS, QU’ILS DISAIENT !

« Engager », c’est en quelque sorte mettre en gage. Le mot induit l’existence d’un risque puisque l’intention est d’apporter une assurance à son interlocuteur. En même temps, servir de caution crée un lien – d’où, par analogie, certaines acceptions du mot « engagement ». Etre engagé responsabilise. Pour ce qui est de « s’engager », la forme est grammaticalement réfléchie à défaut d’être toujours rationnelle.

S’engager implique une dépense d’argent, d’énergie, de sentiments… Or, il arrive que des signaux d’échec accompagnent cet effort, remettant en cause sa légitimité. La tension entre l’investissement initial et l’impasse qui se profile à l’horizon conduit parfois à mal appréhender la situation. La possible erreur de jugement qui s’ensuit et qui consiste à minimiser le danger est appelée « biais d’engagement ». Une flopée d’expériences menées en psychologie sociale permet de le mettre au jour. Exemple : un individu se trouve à l’instant t face à une alternative, choisir entre deux projets, A et B, qui  offrent des perspectives de rentabilité équivalentes. Quand il opte pour A (B), il découvre en t+1 que l’autre projet a bien mieux réussi dans l’intervalle de temps considéré. Il est alors invité à se positionner une nouvelle fois entre les deux projets. Le plus souvent, il décide de continuer à accorder sa préférence à A (B). Il espère évidemment qu’une évolution favorable, un renversement de tendance, se produira. Par comparaison, presque toutes les personnes qui n’interviennent dans l’expérience que dans un deuxième temps retiennent l’autre projet, B (A), à la lumière des évènements qui se sont déroulés entre t et t+1.

La Guerre du Vietnam est régulièrement présentée comme un cas d’école par rapport à cette problématique. Plus les Etats-Unis utilisaient de moyens militaires, plus ils comptaient de morts ou de blessés et plus ils se sentaient obligés d’envoyer davantage de troupes pour forcer la victoire, comme s’ils étaient prisonniers de leurs décisions antérieures. Dans un tout autre domaine, l’incapacité de nombreuses femmes à se libérer d’une relation toxique, d’un conjoint qui les bat, relève du même mécanisme mental. Les premiers coups sont suivis d’une promesse qu’il n’y aura jamais de récidive. Pour bien faire les choses, l’agresseur assortira son serment d’un magnifique bouquet de fleurs – corollaire d’ailleurs : si vous ne voulez pas qu’on vous confonde avec un homme violent, n’offrez surtout pas de fleurs à madame. Bref, une fois la demande de pardon acceptée, la victime entre dans un engrenage. Elle a entériné l’idée de souffrir pour sauver son couple. Quelle que soit la configuration, conflit militaire ou relation interpersonnelle, la durée de l’engagement accroît la probabilité d’entrer dans une spirale infernale dont il est compliqué de s’extraire.

Les économistes ont introduit la notion de « coûts irrécupérables » pour rendre compte de comportements bizarres qui résultent des attitudes d’engagement. Celles-ci sont perçues comme un investissement, selon eux, et le moindre changement de direction peut être associé à une vaine dépense. Ainsi, Hal Arkes et Catherine Blumer ont séparé en trois un groupe d’étudiants faisant la queue afin d’acheter un abonnement pour la saison de théâtre. Le premier tiers a payé le prix fort comme prévu ; le deuxième a bénéficié d’une petite réduction et le troisième d’une réduction significative. Il en ressort que, pendant la première moitié de la saison, la présence aux représentations était nettement corrélée à la somme acquittée. Ceux qui payaient plein pot fréquentaient davantage la salle que le groupe à réduction minime et davantage encore que le groupe à réduction généreuse. Il est intéressant de noter que, dans la seconde moitié de la saison, les fréquentations s’équilibraient. Cette fois, tout se passe comme si ceux qui avaient dépensé le plus étaient arrivé à la conclusion qu’ils avaient maintenant amorti leur mise de fonds.  

Pour échapper au piège diabolique de l’engagement, il existe une solution. Il faut accepter de « prendre sa perte » comme disent les as de la finance, d’admettre que l’on a investi pour rien, plus prosaïquement que l’on a fait un mauvais choix. En d’autres termes, une blessure narcissique, que par-dessus le marché l’on s’inflige soi-même, est l’unique remède pour se sortir de cette nasse – pas si simple en ces temps de tout-à-l’égo. Néanmoins, si cela peut éviter de porter un habit que l’on aime pas, de passer ses week-ends dans une résidence secondaire barbante ou d’exercer un métier qui n’a finalement pas d’intérêt, c’est finalement assez motivant. Si ce moment désagréable se répète un peu trop souvent, sauf à trouver un inquiétant plaisir à battre sa couple, peut-être faut-il aussi s’interroger sur ses propres processus décisionnels. Il n’y a en effet aucune raison de supposer qu’un individu est destiné à se fourvoyer systématiquement dès qu’il est en position de s’engager quelque part. Nous laisserons de côté les petits malins qui simulent la peur de s’engager : « merci pour cette merveilleuse nuit, ma douce, mais j’ai trop peur du mariage ».

On constate que le « biais d’engagement » partage quelques similitudes avec le « biais de confirmation » d’hypothèses. Une personne qui s’est beaucoup informée, qui a distribué des tracts, manifesté sous la pluie, éprouvera quelque peine à changer d’avis politique, à reconnaître qu’elle s’est trompée. Plus sa période d’engagement pour la cause est longue et plus elle manifestera une inclination à interpréter les faits à l’aune de ses anciennes croyances. Heureusement, ou malheureusement, le militantisme à l’ancienne tend à disparaître. Pour aller dans le même sens, le temps consacré à une information sérieuse et fiable se réduit comme une peau de chagrin. L’insolite et l’essentiel, l’émotion et la raison, se confondent joyeusement. Dans ces conditions, l’opinion publique devient plus versatile. Retourner ses adversaires devient envisageable. Néanmoins, le recours à des arguments raisonnés n’est pas forcément le plus adapté. Il peut provoquer des crispants « vous me prenez pour un idiot ? ». Jouer sur les émotions est plus prometteur. Dans le cas du covid, qu’attend-on pour mobiliser les larmes d’antivaccins influents et hélas endeuillés ?   

La maxime  (Marc Escayrol) :

Tueur à gages, c’est un métier comme un autre, tous les jours, on pointe,

La seule différence, c’est qu’après, on tire.

LETTRE AUX ANTIVAX HONNÊTES

Les foyers d’opposition les plus vivaces à la politique sanitaire du gouvernement recouvrent pratiquement les zones où le Rassemblement National et la France Insoumise prospèrent. On peut donc souvent s’attendre à une argumentation s’inscrivant dans un agenda politique et de bonne mauvaise foi. Cependant, parmi les critiques, il y a aussi des gens honnêtes. C’est à eux que s’adresse cet article.

Une maladie auto-immune est caractérisée par un dérèglement du système immunitaire qui, pris d’une sorte d’accès de folie, décide soudainement de s’en prendre aux composants de l’organisme comme s’ils lui étaient étrangers. Ces derniers sont alors la proie d’attaques sournoises qui sont responsables de leur dégradation. La tolérance du soi s’efface brutalement. Autrement dit, ce qui protège les individus est susceptible de se retourner contre eux. Ainsi, l’espérance de vie des femmes est supérieure à celle des hommes, notamment parce que les hormones féminines stimuleraient leurs défenses immunitaires. Ceci expliquerait qu’elles sont fréquemment la proie de maladies auto-immunes – pour la polyarthrite rhumatoïde, trois fois plus et, pour le lupus érythémateux, le ratio va de 1à 10. Comme le dit une expression populaire, on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Par extension, un comportement prudent évite de multiples désagréments mais, poussé à l’excès, empêche toute forme d’avancée. Si aucun homme n’avait jamais pris de risque jusqu’à ce jour, nous en serions encore à l’Age de pierre. En sens inverse, la croyance qu’une conduite exagérément audacieuse n’est pas réellement problématique, qu’un échec permet de corriger les erreurs et de progresser, expose à sous-estimer certains dangers, rendant possible la survenue de catastrophes. Le débat sur le « principe de précaution » traduit la complexité du sujet. Bien qu’il n’existe pas d’unanimité, un consensus semble toutefois s’être laborieusement dessiné : lorsque le risque est systémique, qu’il implique la collectivité et que des conséquences irréversibles sont à craindre, il est préférable de s’abstenir d’agir. Ce principe trouve un champ d’application particulièrement pertinent sur les questions de santé publique et de vaccins bien sûr. 

Dans un ouvrage qui plonge profondément dans l’histoire de la santé, Jean-David Zeitoun rend compte des premières approches de la vaccination. L’ère des pionniers, qu’il s’agisse de Jenner ou plus tard de Pasteur et de Koch, est caractérisée par sa dimension artisanale. Les chercheurs bricolent à partir de leurs intuitions. Il faudra le scandale de la thalidomide, molécule utilisée contre les nausées dans les années 1950 et au tout début des années 1960, mais à l’origine de graves malformations chez les nouveau-nés, pour que les autorités américaines imposent une stricte méthodologie à l’industrie pharmaceutique avec des essais cliniques de phase I, de phase II et de phase III avant de commercialiser un médicament. Les tests se déroulent dans un cadre « randomisé », c’est-à-dire où la molécule est administrée à des patients et un placebo à d’autres sans oublier qu’un suivi est mis en place une fois qu’elle est sur le marché. 

Rien ne garantit que la molécule sera parfaitement sûre et efficace mais les essais sont supposés vérifier qu’ils le sont au moins suffisamment pour pouvoir être prescrits. En la matière, il est difficile de prétendre à beaucoup mieux. Il n’y a pas de risque zéro. Le problème du Mediator n’est pas lié à un comportement d’apprenti-sorcier mais à la faillite du dispositif de pharmacovigilance. Quand on songe à tous les produits chimiques qui envahissent nos vies presque sans contrôle et sans occasionner de mouvement de paupière de la population. Si l’on ajoute qu’ils polluent outrageusement la planète, il y a un sentiment d’injustice, de « deux poids, deux mesures » dans la pharmacie qui n’est d’ailleurs que la petite sœur de la chimie. Pourtant, et ce n’est bien sûr qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, les ravages du bisphénol A n’ont pas réussi à fédérer les masses et nous continuons d’utiliser au quotidien des tonnes de produits sans nous soucier de leur innocuité.

Si Jenner, Pasteur et Koch ont laissé leur empreinte dans l’histoire, ce n’est pas parce qu’ils ont élaboré de théorie parfaitement juste. Au contraire, leurs visions respectives étaient truffées d’erreurs d’interprétation… mais qu’importe. Ce qui compte vraiment est que ces grands découvreurs ont sauvé des êtres humains et ont favorisé la quasi éradication de pathologies qui causaient de terribles hécatombes. Avec l’amélioration des conditions sanitaires et les progrès sur les questions d’hygiène, ils ont contribué à allonger significativement l’espérance de vie entre le dernier tiers du dix-neuvième et la première moitié du vingtième siècle. Aussi divisée était-elle, comme aujourd’hui en quelque sorte, la communauté scientifique n’a eu d’autre choix que de valider l’efficacité de leurs traitements, de leurs vaccins. Le discours est une chose et les faits en sont une autre. C’est plus tard qu’il a été possible d’expliquer « comment ça marche ».   

Les opposants raisonnables à la vaccination procèdent à une inversion. Ce n’est pas que de leur faute. Le vaccin n’étant pas obligatoire, les citoyens ont dû se positionner sur le sujet sans avoir de compétence médicale. Il faudrait en effet être sacrément idiot pour accepter une piqûre dans le bras uniquement parce que les voix dominantes de la communauté scientifique le recommandent. Alors, chacun a fait « à sa sauce ». Certains ont consenti à recevoir l’injection, mais avec des exigences : « OK pour être vacciné mais avec telle marque et goût banane » ; d’autres l’ont refusée en s’appuyant sur des théories fumeuses. L’ignorance sur le covid est telle que les analyses des partisans de la vaccination ne sont pas forcément exactes non plus. Toutefois, ces débats devraient venir après. Les vaccins autorisés à ce jour ont passé les essais cliniques. La vaccination de millions d’individus dans le monde a confirmé qu’elle protégeait contre les formes graves du coronavirus même si la protection contre l’infection elle-même a baissé avec le variant Delta pour le Pfizer. Si l’on se souvient qu’aucun effet secondaire n’est associé à long terme à un vaccin, c’est ce qui devrait trancher. Les chiffres, rien que les chiffres. Ça marche !     

La maxime  :

Les anciens résistants risquaient leur vie pour que les autres soient libres

Les nouveaux résistants risquent la vie des autres pour être libres

LAISSEZ DONC VOS ESPRITS ANIMAUX AU BESTIAIRE

Prêter des traits humains à des chiens ou à des perruches ondulées, c’est se livrer sauvagement à des anthropomorphismes. C’est bête mais l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de se comparer à tous types d’animaux. Untel est « malin comme un singe », tel autre est « perfide comme un serpent » ou « têtu comme une mule ». La pratique est ancienne.

La pensée occidentale a été façonnée par le monde gréco-romain. Cela vaut également pour sa description du monde animal. Aristote comme Pline l’Ancien font partie des références incontournables en la matière. Seulement, ces auteurs n’étaient pas des zoologues diplômés et, quand on regarde l’étendue de leur œuvre, on comprend aisément qu’ils aient eu d’autres chats à fouetter que se livrer à un travail de fourmi pour étudier par eux-mêmes comment vivaient les crocodiles. Alors, entre ce qu’ils avaient occasionnellement constaté et les récits qui leur avaient été rapportés, il y avait de la place pour des interprétations osées. Par exemple, pour Pline l’Ancien, l’éléphant a « un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune » mais, pas de risque de guerre sainte, lui et ses frères « comprennent la religion des autres ». Dans un registre moins « scientifique », la contribution d’Esope, qui a fortement inspiré Jean de La Fontaine, en mettant en scène des animaux dans ses fables mérite d’être rappelée. En faisant rire ses auditeurs comme des baleines, son but était de leur administrer des leçons morales.

Au Moyen Âge, l’Eglise prit le relais, plantant ses griffes dans le cerveau de ses ouailles. Les plus fameux travaux de l’Antiquité, enfin ceux qui avaient survécu aux turbulences de l’Histoire, furent revisités par la chrétienté afin de servir son discours et les valeurs qui l’accompagnaient. Dans son examen des bestiaires de cette époque, Michel Pastoureau insiste sur leur empreinte religieuse. Peu apprécié des Romains, le cerf devint une créature christologique. Il fut présenté comme un symbole de longévité et, avec la repousse annuelle de ses bois, de résurrection. La sexualité débridée qui lui était imputée fut enfouie sous le tapis. Non, ce n’était pas une vipère lubrique ! Dans le même ordre d’idée, le lion fut couronné roi des animaux, détrônant l’ours qui avait la suprématie dans les pays du Nord. Il s’agissait de déraciner les derniers vestiges des croyances païennes véhiculées par les Vikings. Le lion fut paré de tous les attributs de la noblesse : courage, force et générosité. En sens inverse, l’ours fut dévalorisé et, pour cela, tous les coups furent permis, y compris ceux en dessous de la ceinture. Il n’était pas qu’un paresseux dormant une longue partie de l’année. Il s’adonnait à la luxure. C’était un gros pervers.

L’émergence de la science moderne entraîna un changement de paradigme. Les canons de validation du savoir exigeaient désormais une méthode plus expérimentale. Les observations du chercheur l’emportaient sur ses préjugés d’où qu’ils viennent. De cette manière, les Lumières qui éclairaient l’Occident proposèrent une nouvelle approche de la faune. Avec Georges Buffon et Carl von Linné, de grands classificateurs apparurent. En se lançant dans une investigation systématique du règne animal, ils firent disparaître en même temps les délires et la poésie : les effroyables dragons, les jolies sirènes et les cruelles licornes, confondues avec Gérard le narval, furent dédormais exclues. Leurs travaux influenceront les théories de l’évolution de Charles Darwin et Jean-Baptiste de Lamarck. Le progrès scientifique était en marche. Dans ce contexte, la zoologie et même l’éthologie, science du comportement des espèces animales dans leur milieu naturel, se firent leur petit nid. Des spécialistes des gorilles, des serpents, des requins émergèrent. La technologie, caméras et marquage, permit un suivi individualisé de ces bestiaux qu’il est impossible de différencier pour le spectateur qui n’a pas un œil de lynx.

La question qui se pose est « quid des anthropomorphismes ? » aujourd’hui. Ils résistent encore et toujours. Pour capter une attitude, l’homme a besoin de tout ramener à ses perceptions, à ses émotions. Ceci dit, la démarche ne manque pas forcément de sel. Prenons une jungle menaçante, celle de la finance et des salles de marchés, un univers où l’adrénaline (et pas seulement) coule à flot. On y distingue traditionnellement, trois catégories d’intervenants : les « hedgers », les spéculateurs et les arbitragistes. Les « hedgers » sont de paisibles acteurs comparables à un troupeau de moutons. Ils prennent des positions qui visent à les protéger contre les aléas du marché. Ces turbulences ne les amusent pas. Leur but est juste de rester en vie. Pourtant, les spéculateurs rodent dans les alentours. Ils sont prêts à prendre des risques considérables pour assouvir leur insatiable soif de richesses. Bien que leurs attaques fassent parfois chou blanc, ce sont tout de même de féroces prédateurs. Les arbitragistes, eux, profitent de certaines incohérences sur les marchés – un actif vendu au même moment à des prix différents à deux endroits différents – pour faire leur beurre. A l’instar des charognards, ils ne prennent pas de risque.

Dans un ouvrage plein d’humour, la zoologiste Lucy Cooke décortique le comportement de plusieurs espèces animales, parmi lesquelles les vautours. Que ces animaux s’en prennent à des cadavres a longtemps provoqué des haut-le-cœur. Les traitant de « lâches, dégoûtants, odieux », Buffon n’était pas le moins vindicatif à leur encontre. En dépit de ces préjugés et de leur air assez idiot, ces rapaces rendent des services à la collectivité. En se nourrissant, ils détruisent des bactéries porteuses de maladies dangereuses pour l’homme. De plus, en ajoutant au gaz naturel une substance qui a un parfum d’œuf pourri, leur odorat infaillible détecte les fuites dans les gazoducs. Par analogie, sans arbitragistes, les marchés ne fonctionneraient plus du tout. Que deviendrions-nous alors ? Dernier point, après un festin de roi, les vautours vomissent et défèquent à tire-larigot. La similitude avec les soirées arrosées de traders est forte mais pas entière. Quand les charognards se font caca sur les pattes, c’est en fait pour se rafraîchir.  

La maxime : (Michel Chrestien)

Les crocodiles vivent cent ans ; les roses trois jours.

Et pourtant, on offre des roses.

EN DERANGEMENT

Cela n’a duré qu’une paire d’heures mais les médias en ont abondamment parlé. Les services d’urgence, le 15 et le 18, n’ont pas été joignables une nuit entière. Ils étaient en dérangement. Une transition facile pour évoquer le cas d’une personne qui elle aussi a été en dérangement la même semaine. La coïncidence est assez frappante.

Méluche est un bon client, c’est vrai. Il n’en loupe pas une, c’est entendu. S’il y a une ânerie à proférer, elle est pour lui. Il la voit toujours en premier. C’est un talent ! Les victimes du terrorisme auxquels, dans l’enthousiasme, il a ajouté « papy Voise », le vieil homme qui s’est fait défoncer le portrait juste avant l’élection présidentielle de 2002 ? Il leur a sauté dessus à pieds joints. OK… mais que d’aucuns en profitent pour jeter le discrédit sur la sphère des Insoumis n’est ni juste, ni charitable, étant donné que les critiques en interne ont été d’une férocité sans nom. Le courant indigéniste s’est en effet insurgé contre les sous-entendus implicites de sa tirade. La droite et l’extrême-droite exploitent politiquement les attentats, c’est finalement de bonne guerre et on peut difficilement espérer leur soutirer l’engagement qu’ils ne le feront plus à l’avenir. En revanche, si l’on suit le raisonnement méluchonien, le cœur du problème réside dans le choix même de la date des attaques. Ce qui revient à adresser indirectement des critiques envers leurs auteurs.

La bande à Obono s’est aussitôt fendue d’un communiqué cinglant reprochant au guide suprême une « attitude néocolonialiste ». Mélenchon sait pertinemment que les islamistes ont leur propre agenda. Il est donc inacceptable, voire impérialiste de leur interdire des périodes d’action sous prétexte que les échéances de la vie politique française priment. Les rendez-vous des uns valent bien ceux des autres. Le contrefeu allumé immédiatement fleure bon le malaise et témoigne de la volonté de passer à autre chose dans la famille insoumise. Dans cette perspective, la cellule de crise du mouvement s’est surpassée annonçant que Mélenchon avait reçu de « graves » menaces de mort – ce type d’intimidation ne l’étant manifestement pas toujours. Elles ont d’ailleurs été confirmées dès le lendemain par la claque assénée à Emmanuel Macron. On sait maintenant avec certitude que l’agresseur du Président ne portait pas de lunettes. Il est probable qu’il a confondu les deux hommes et qu’il visait plutôt notre « Leader Minimo » adoré. Tout se tient. God bless our precious Meluche !

La litanie de coups de sang méluchoniens ne s’appuie pourtant pas sur la biographie d’Achille Zavatta. Elle prétend tirer son origine des idées de Karl Marx… enfin réinterprétées tout de même. Reprenons : le marxisme de papa, à l’ancienne, décrit un système où le capitaliste exploite le prolétaire certes mais quasiment « à l’insu de son plein gré ». En remplaçant l’homme par des machines, l’« homme aux écus » ne se rend pas compte qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. Il provoque une baisse tendancielle du taux de profit. On pourrait retrouver un engrenage assez semblable aujourd’hui avec ces entreprises qui, pour économiser quelques centimes, achètent des composants à l’autre bout du monde mais, ce faisant, puisent dans notre stock d’énergies fossiles. L’absence de conscience était une caractéristique du marxisme old fashion. Les forces qui opéraient n’étaient pas visibles à l’œil nu, sauf pour les rares penseurs capables de prendre de la hauteur par rapport aux phénomènes étudiés.

Seulement voilà, la crise ultime n’est pas survenue. Le système ne s’est pas effondré de lui-même. Les marxistes ont alors été amenés à amender le modèle originel. Si le capitalisme survivait, c’est parce que l’Etat se portait opportunément à son secours. Et, pour le coup, il n’est nul besoin d’être membre du parti pour trouver des mesures gouvernementales qui s’inscrivent dans la logique de soutien aux entreprises – les ordonnances Macron qui réforment le Code du travail, la baisse de l’impôt sur les sociétés… Cela fait au moins 40 ans que cela dure. Il y a un même un discours bucolique qui accompagne cette politique économique : l’eau coule du ruisseau, les oiseaux gazouillent, etc. Ce n’est ni caché, ni secret. Toutefois, pour certains, ce n’est pas assez. Ce n’est pas parce que l’on peut agir à visage découvert qu’aucune entente secrète, qu’aucune conjuration ne sont envisageables. Pour le vice, pour le plaisir, pour ne pas laisser le terrain du conspirationnisme à l’extrême-droite.

 C’est le moment choisi par Méluche pour sortir son atout maître, Fréderic Lordon. Et là, finie la rigolade. On est maintenant chez les rouges, plus chez les nez rouges. L’air du temps dénigre le complotisme. Qu’à cela ne tienne, Lordon lui oppose le « complotisme de l’anticomplotisme ». Les puissants sont paranoïaques aussi bien que fûtés : pour désamorcer toute critique, ils hurlent aussitôt au complot. Etant eux-mêmes plongés jusqu’au cou dans le jeu conspirationniste, ils imputent à leurs adversaires leurs propres turpitudes. C’est ce qu’on appelle une « inversion projective ». Et cela va très loin. Prenons un exemple : Emmanuel Macron a travaillé dans une banque. Si son nom, Rothschild, est rappelé en permanence par l’extrême-gauche, il n’existe aucun relent antisémite. Les temps où Proudhon, Fourier, Blanqui et consorts déversaient leur haine contre les Juifs est révolu. On peut faire confiance à Lordon. Si un prochain président est salarié de la banque Neuflize Schlumberger Mallet, son nom sera pareillement mentionné.

Le raisonnement de Lordon est simple. Il est relativement mal vu d’être antisémite de nos jours. En conséquence, pour soutenir intelligemment le parti de la haute finance, il suffit de disqualifier ceux qui la rejettent en les taxant d’antisémitisme. Quand on parle de « complotisme de l’anticomplotisme », doit-on le préciser, la conspiration des nantis offre des horizons sans limite. Et si les méchants qui tirent les ficelles avaient placé Macron délibérément chez Rothschild pour tendre un piège à leurs ennemis quand il serait élu ? Autrement dit, quid du « complotisme du complotisme de l’anticomplotisme » ? Y a-t-il une fin à cela ? Si oui, sera-t-elle bonne ? Et y offrira-t-on des glaces à la vanille  ou, à défaut, au chocolat ? Les questions s’enchaînent à une vitesse vertigineuse ? En tout cas, quand l’ami de Méluche, Jérémy Corbyn, a perdu les élections en Grande-Bretagne, ce n’est pas à cause des musulmans ou des protestants, hein !

La maxime :

Une homme qui n’est jamais idiot n’est pas tout-à-fait humain

Un homme qui est tout-à-fait humain…

LA CULTURE PHYSIQUE

L’économie est une discipline qui s’appuie aujourd’hui sur les mathématiques pour se donner des airs de scientificité. Cette manie de se parer d’atours propres à impressionner est assez ancienne. L’analyse d’Adam Smith, souvent considéré comme le premier économiste, reposait sur la physique de Newton. Celle de John M. Keynes était nourrie de conceptions hydrauliques avec des pompes à amorcer.

La théorie du ruissellement, très en vogue en macronie, s’inscrit dans cette logique. L’idée que quelques privilégiés s’enrichissent et finissent pas en faire profiter le reste de la population relève de la mécanique des fluides. L’affirmation qu’il existe des « retombées » positives montre le sens du mouvement, du haut vers le bas. Quand on fait couler du liquide, pièces ou billets, depuis une certaine hauteur, le bon Newton nous enseigne qu’il finit par toucher le sol. C’est ce qu’on appelle l’attraction terrestre. Cela suit parfois des chemins qui serpentent. Alors, beaucoup ne voient pas la provenance de leur subsistance et oublient de manifester leur gratitude. Cette perspective rappelle la Bible et la manne céleste qui nourrissait quotidiennement les Hébreux dans le désert. Les adversaires du ruissellement prétendent que le mouvement s’effectue en fait du bas vers le haut. Ils ne contestent pas l’attraction terrestre. Ils lui opposent juste un autre phénomène scientifique, l’évaporation. Dans des circonstances particulières, dans le désert par exemple, un liquide passe de l’état liquide à l’état gazeux. Il devient invisible. En économie, on parle plutôt d’évasion. Et là, personne n’est mouillé, sauf les nantis et leurs acolytes pour faire condensé.

Sans s’étendre sur le sujet, nous souhaiterions ici traiter de l’utilisation des sciences physiques dans un autre contexte, celui du travail. L’énergie musculaire (quand on active les zygomatiques après un discours du chef), l’énergie mécanique (quand on déplace la chaise à porteur du chef), voire l’énergie lumineuse (quand le chef fait étalage de son savoir) ou l’énergie chimique (quand nous nous entendons merveilleusement avec le chef) doivent être mentionnés à cet effet mais cela reste classique et pas forcément passionnant. En revanche, la loi de Parkinson mérite davantage d’attention. En énonçant qu’un individu tend à consommer tout le temps qui lui est accordé pour accomplir une tâche même s’il en a besoin de beaucoup moins, elle constitue un véritable tue-l’efficacité en entreprise. Le rapport à la physique ? Cela fait immanquablement penser à la loi selon laquelle un gaz n’a pas de volume propre et tend à occuper tout le volume qui s’offre à lui. Dans un contexte où il n’y aucune raison de supposer que la quantité de travail à abattre soit adaptée à l’équipe qui en a la charge, des ajustements se produisent inévitablement. En l’occurrence, comme un gaz, le travail est extensible, et à volonté.

Qui n’a pas été confronté à une situation où, poussé par l’urgence, il parvenait à effectuer un travail, répondre à ses mails pour illustration, quand cela lui demande habituellement deux fois plus de temps ? En soi, la loi de Parkinson ne dit rien d’autre. Cela n’a donc rien à voir avec l’éventuelle malice du salarié qui, par calcul, décide de ne pas achever sa besogne trop vite puisqu’il sait que son supérieur plein d’ingratitude n’attend que cela pour lui refiler une autre mission. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un dysfonctionnement du circuit de la récompense qui conduit à des comportements stratégiques. Et on ne parle même pas de l’individu qui entre en résistance, propriété des composants étudiée également en électricité, à la façon de Bartleby, célèbre clerc de notaire inventé par Herman Melville qui répondait : « J’aimerais mieux pas » à chacune des requêtes de son patron. Chez Parkinson, enfin ce Parkinson, il n’y a pas de déficit en dopamine. La conduite du salarié est totalement inconsciente. L’image du gaz est vraiment éclairante. On lui concède un espace et du temps. Il va en coloniser le moindre recoin.

Evidemment, il ne faut pas prendre les managers pour des Mickey. Réussir à faire bosser les autres n’est pas uniquement un métier, c’est aussi un art. Dès qu’ils ont eu connaissance de la loi de Parkinson, ils ont commencé à échafauder des stratagèmes pour lutter contre ses effets délétères. Si un salarié gaspille tant de temps, il suffit de lui en donner moins et, encore mieux, de lui confier des tâches supplémentaires. Ainsi, il n’aura jamais l’occasion de se gratter le menton ou de papillonner. Mais c’est bien sûr ! Les problèmes qui découlent de la compression des gaz sont pourtant connus, notamment la libération incontrôlée ! Bref, la bonbonne peut péter et, alors, autant en emporte le vent. Concrètement, l’obsession de la productivité aboutit à des résultats désastreux. Le travail perd sa signification. La crise des vocations dans les métiers de la santé l’illustre. Nombre d’infirmiers ou d’aides-soignants ont choisi leur profession pour apporter du bien-être aux patients. A partir du moment où la dimension humaine est considérée comme une perte de temps et seuls les aspects techniques comptent, un profond désenchantement s’installe. Comprimé, déprimé sans chance de s’exprimer…

Une réaction en chaîne devient un scénario tout-à-fait envisageable. Si le salarié ne démissionne pas, il sera démotivé et risque de faire preuve de mauvais esprit à la Bartleby. Cet environnement est propice à l’émergence d’un autre type de comportement, la procrastination, c’est-à-dire l’inclination à remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. Pour les experts du sujet, un tel penchant est souvent associée à des caractéristiques individuelles (manque de confiance, anxiété…) mais elle prospère dans des conditions spécifiques comme celles d’une organisation où la rentabilité est la seule préoccupation, quand, entre le salarié et la structure, il y a hélas de l’eau dans le gaz.

L’histoire :

– Ô mon Dieu, toi pour qui une seconde est une éternité, une goutte d’eau est un océan, un grain de sable est un désert et un centime est un million, donne-moi un centime

– Pas de souci : attends une seconde !