ABAT-JOUR, HOUPPETTE, TETINE, NUIT (BARBARA)

Les sagesses ancestrales méritent toute l’attention de nos générations. Elles nous enseignent ainsi qu’un cambrioleur qui opère la nuit est plus « récupérable » moralement qu’un confrère qui commet ses larcins le jour. Son choix de l’obscurité, quand les gens dorment, témoignerait d’un profond sentiment de honte par contraste avec celui qui agit en pleine lumière.

Ah, la lumière ! Qui n’a pas rêvé un jour d’admirer sa charmante bobine à la télévision ? Etre interviewé au cours d’un reportage diffusé pendant une émission de grande écoute, idéalement le journal télévisé de 20 heures. Prévenir ses amis à l’avance et surtout l’annoncer à sa mère qui, comme il se doit, se saisira d’un mégaphone afin de faire exploser les taux d’audience au moment décisif. Mais pour dire quoi ? Là, évidemment, même si ce point est quelque peu secondaire, les choses se gâtent légèrement. Etre le voisin de palier d’un serial killer expose à un peu glorieux : « Bah non, franchement, en le croisant dans les escaliers, je ne me serais jamais douté qu’il charcutait ses victimes à la scie dans sa baignoire… » Le  « Quand je pense que ma table à manger est située à moins de dix mètres – c’est à vous dégoûter » est habituellement coupé au montage. On a l’instant de célébrité qu’on peut. Et puis, problème supplémentaire, tout le monde n’a pas la chance d’être le voisin d’un serial killer. A défaut, pour attraper la lumière, il faut parfois mettre la main à la pâte. Et à l’époque du covid, c’est plutôt fastoche.

Un petit détour par une théorie, celle de Mancur Olson s’impose. L’économiste américain a proposé une analyse qui s’applique au champ politique. Son but est d’expliquer pourquoi les petites structures se font bruyamment entendre tandis que que la majorité demeure souvent silencieuse – d’où au final une absence de représentativité des groupes de pression sur les instances décisionnaires. Selon lui, il existe une asymétrie entre le petit et le grand groupe. Dans le petit, toutes les personnes concernées se retroussent les manches et agissent de façon solidaire. Elles savent que, sinon, leur  point de vue ne sera pas défendu. Dans le grand, le nombre élevé d’individus a un effet paradoxalement démobilisateur. Un individu rationnel est susceptible d’adopter un comportement stratégique : miser sur les autres pour qu’ils produisent les efforts nécessaires sans concourir soi-même au soutien de la cause. Si trop de membres se conduisent de la sorte, le danger est que le groupe reste à l’état latent et ne se constitue pas en force politique. Olson qualifie ces opportunistes de « free riders », c’est-à-dire « passagers clandestins » bien que des traductions loufoques comme « cavaliers libres » soient aussi proposées.

Revenons au journal télévisé à l’ère du covid. La question de la vaccination a fait ressortir deux types de « passagers clandestins ». Le premier est celui qui en a bénéficié sans attendre son tour. Sans se plier à la discipline collective, il  a décidé de griller la politesse à ceux qui se trouvaient dans la file d’attente devant lui, parce que plus âgés ou sujets à des comorbidités. Son argumentation était intéressante : il n’avait pas envie d’attendre – car, cela tombe bien, les autres, eux, étaient heureux de patienter. Mais, anticipant d’éventuels reproches, il critiquait avec virulence l’absence de contrôles dans les vaccinodromes. S’il avait été poussé dans ses retranchements, peut-être aurait-il clamé que son action était destinée à renforcer les défenses du système… mais il ne l’a pas été. Plus remarquable a été sa manière de figurer à l’écran. Malgré la pandémie, il avançait sans masque, la voix non floutée. Il ne se cachait pas. Autrement dit, ce n’est pas juste qu’il resquillait à la lumière du jour, il était carrément fier d’apparaître au vu et au su de tous. Il y a fort à parier qu’il a procédé à un enregistrement de sa prestation qu’il diffusera en boucle à ses enfants. Le même jour, 80 manifestants étaient tués en Birmanie. On n’en parla pas. Le journal télévisé passe à l’antenne les sujets les plus graves.

L’autre type de « passager clandestin » a pour objectif au contraire de passer son tour dans la file d’attente. Il n’est pas guidé par un quelconque altruisme. En fait, il refuse tout bonnement de se faire vacciner. Bien que le front des anti-piqûre dans le bras ne soit pas uni, tous ses sympathisants sont conscients qu’il bénéficieront de l’immunité collective si elle est atteinte… grâce à l’effort des autres. Il n’ignorent pas en effet que, si leur attitude était générale, le virus continuerait de circuler encore longtemps. Qu’un médecin exhorte la population à se ruer vers les vaccinodromes, dans l’espoir de désengorger les services hospitaliers, est tout-à-fait compréhensible. Cela fait plus d’un an qu’il est sur le front et en première ligne. Qu’il se mette à bafouiller quand on lui demande s’il est disposé à faire de même l’est moins. Les arguments qu’il invoque pour justifier ses réserves – prudence, manque de recul, études cliniques insuffisamment convaincantes… – ne valent-ils pas également pour ses concitoyens ? Il y a de quoi être baba.

En conclusion, les comportements de « passager clandestin » sont à mettre en perspective avec l’individualisme flamboyant de notre époque. Celui qui se soustrait à ses obligations envers la collectivité n’est plus gêné. C’est un monte-en-l’air qui agit en plein jour, non parce qu’il assume ses actes, mais parce qu’il ne sait plus que voler ou gruger, c’est mal. Il y a quelque chose de relativement inquiétant dans ce constat. Le philosophe du dix-huitième siècle David Hume écrivait : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon petit doigt ». D’après lui, des passions s’opposaient, l’amour de soi et celui du groupe notamment. Et, dans l’action des hommes, tout était affaire de passions, pas de raison. Il semble aujourd’hui qu’une passion soit en voie de l’emporter par KO technique. Pas sûr que ce soit la bonne… 

La maxime du jour :

Un pastis un

Et tous pour un

LES BONS ET LES MAUVAIS

Dans les sociétés anciennes, il était important de sacrifier aux divinités et d’obéir aux injonctions de leurs porte-parole. Pour le reste, il valait mieux ne jurer de rien. Le salut d’un homme vivant dans le monde grec dépendait des caprices des maîtres de l’Olympe. Et il s’en passait de bien belles là-haut, entre ripailles, trahisons et renversements d’alliance ! Le monothéisme a alors modifié la donne…          

Avec un Dieu unique, miséricordieux quoique parfois soupe-au-lait, les choses sont devenues d’un coup plus simple. Bien sûr, le niveau d’exigence moral s’est brutalement élevé mais chaque être humain était confronté à une moindre incertitude : s’il se conduisait bien, il serait récompensé et, dans le cas contraire, il serait soumis à des affres sans nom. Dans ce contexte, la souffrance des justes a été l’une des questions les plus épineuses auxquels les défenseurs de la foi ont dû faire face dans le monde judéo-chrétien. L’histoire de Job est éloquente. C’était un chic type, aimé de Dieu, lequel se trouva embarqué dans une espèce de pari à son sujet : s’il endurait mille tourments, continuerait-il de croire et de bien se comporter ? Ce qui est intéressant pour notre propos n’est pas de savoir si Dieu a finalement gardé son Job mais la réaction des contemporains de ce dernier. Tous cherchaient à savoir quel mal, quel péché, quelle faute horrible il avait accompli pour mériter un tel acharnement divin. Autrement dit, chacun était désormais considéré responsable de son propre destin.

D’après le sociologue Max Weber, le protestantisme et notamment le calvinisme sont à l’origine de l’essor du capitalisme. La thèse est discutée puisque le développement commercial des cités italiennes est antérieur. Il n’empêche que cette religion et notre système économique partagent suffisamment de similarités – amour du travail, abnégation, sens de l’épargne… – pour que Michael J. Sandel les relie dans son ouvrage sur les excès de la méritocratie. Selon lui, croire que les individus sont rétribués en fonction de leurs efforts produit de terribles ravages. Le philosophe américain n’est pas un dangereux révolutionnaire. Dans des sociétés de plus en plus individualistes, on ne voit d’ailleurs  pas comment il serait possible de fixer la rémunération de chacun sans se référer à un moment ou à un autre à un critère méritocratique. L’égalitarisme absolu, remède de cheval contre les inégalités de traitement, n’est pas la solution. Une blague en vigueur en Union soviétique nous le rappelle : ce qui distingue le communisme de la science est que, dans le deuxième cas, les expérimentations se font sur des animaux.

L’absence d’alternative ne dispense pas d’examiner les effets pervers des mythes qui modèlent nos schémas de pensée: « ce sont les meilleurs qui réussissent » ; « quand on veut, on peut » ; « le travail paie toujours », etc… Si ce type de discours est ancré si fort dans les esprits, au point même de paraître relever de l’évidence, du bon sens le plus élémentaire, c’est qu’il réconcilie deux approches de l’économie longtemps rivales, celle des libéraux et celle de la gauche réformiste. Pour les premiers, la méritocratie est en phase avec le rôle central du marché, la liberté individuelle et l’adhésion à la globalisation économique. Pour les seconds, en tout cas ceux de ce courant qui se laissent séduire par l’idée, le combat doit désormais se focaliser sur l’« égalité des chances », une belle expression d’ailleurs. L’Etat doit favoriser l’accès à l’éducation, à la formation pour tous. Pour le dire autrement, l’interventionnisme économique dicté par une exigence de solidarité n’a plus de raison d’être. Chacun est maintenant responsable de son sort. Point barre.

Les problèmes de cette petite musique sont de deux ordres. Tout d’abord, elle est loin de sonner toujours juste et pas uniquement parce que toucher du doigt l’égalité des chances n’est pas une mince affaire. Sur ce blog, un article a déjà été consacré à cette thématique d’ailleurs (Qu’ils sont beaux mes biscotos ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog)) Pour rester dans la zone des pays riches, imaginons simplement ici que le public se détourne du basketball et commence à se passionner pour le cracher de noyau d’abricot sans élan. Le visage de LeBron James disparaitra d’un coup du film Space Jam 2 pour céder la place au mien !  Tous les talents ne sont pas valorisés de la même manière par le marché. D’autre part, et c’est probablement plus gênant, la méritocratie remplit une fonction d’amplificateur des clivages sociaux. Une tonne d’expériences menées en psychologie sociale montre que l’homme surévalue le poids de son action quand il réussit et le sous-évalue s’il échoue. Le résultat est que ceux qui réussissent dans la vie ont tendance à mépriser les classes inférieures en les tenant responsables de leur situation et que celles-ci se sentent profondément rabaissées, humiliées par leur mauvaise fortune.

Cette double-peine, précarité économique et renvoi d’une image déplorable, explique en grande partie les mouvements antisystème, le trumpisme, le Brexit. D’où une couche supplémentaire remise par les privilégiés contre ces barbares. Que la panoplie de moyens suggérés par Sandel inclue davantage d’investissements dans l’éducation est naturel. Il n’est pas question d’éradiquer la méritocratie mais d’en atténuer la portée. Le recours au tirage au sort est une piste beaucoup plus originale. Il faut se souvenir que la plupart des magistratures étaient attribuées de cette façon dans le démocratie athénienne. La justification est cependant différente ici. Prenons les meilleures universités américaines par exemple. Une fois les candidatures de faible niveau écartées, il reste encore trois fois plus de dossiers que de places disponibles. Souvent, les différences entre les candidats sont infimes. Comment trancher ? C’est quasi mission impossible pour la commission de sélection alors que les conséquences en termes de carrière seront démesurées. Le lancer de dossiers du haut des escaliers ramènerait forcément les gagnants de la loterie à plus de modestie. A ne pas systématiser, hein !

La maxime (François de La Rochefoucauld) :

Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite

que le mérite même

SORRY, SORRY

La France s’interroge. Les discussions s’enflamment. Selon les sondages, 72,271 % des Français pensent que cela n’arrivera pas mais leurs adversaires ne désarment pas pour autant. Ils rejettent cette éventualité. Alors, il finira par s’excuser ou pas, le Président ? Beaucoup souhaiteraient le voir s’incliner, face contre terre, mais là n’est pas la question. Celle-ci est pardon ou pas pardon ?       

En faisant publiquement acte de contrition, Boris Johnson et Angela Merkel ont singulièrement compliqué la tâche d’Emmanuel Macron. Et la liste des dirigeants politiques est sur le point de s’allonger de façon spectaculaire ! Il semblerait que l’Espagnol Pedro Sanchez ainsi que le Grec Kyriakos Mitsotakis soient déjà dans les starting-blocks. Selon nos sources, Mario Draghi, qui n’est aux affaires en Italie que depuis février 2021 et à qui les dysfonctionnements dans la gestion du covid dans son pays ne peuvent être décemment imputés, devrait s’y coller également. Et que dire du Premier ministre belge, Alexander De Croo, à la tête d’un « non pays » entièrement à l’arrêt  politiquement, qui a levé le doigt lui aussi ! Par son attitude, son affiliation au camp des anti-pardon, le chef de l’Etat français se trouve curieusement en compagnie de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, qui refuse catégoriquement de battre sa couple, disposé seulement à battre celle de ses adversaires politiques. Un couple bizarrement assorti en vérité.

Dans cette crise durable mais que l’on ne qualifiera pas de soutenable, quel dirigeant oserait prétendre qu’il a fait tous les bons choix, qu’il ne s’est jamais trompé ? Emmanuel comme un soleil… et Viktor comme un ciel sombre. Dans le cas macronien, il ne serait guère charitable de se lancer dans une investigation visant à dresser la liste de ses boulettes. Avoir affirmé que le vaccin d’AstraZeneca était « quasi inefficace » pour les plus de 65 ans n’a pas été particulièrement avisé. Cependant, le Président mérite largement les circonstances atténuantes puisque l’état des connaissances scientifiques a souvent été changeant. Décider de confiner la population en février sur la base de modèles reposant sur des hypothèses plus ou moins optimistes n’était pas une décision simple. Le problème est que notre homme ne parvient pas à remettre en cause la pertinence de ses jugements passés. Ce qui est un lourd handicap dans un environnement fluctuant. Un bon businessman doit montrer davantage de flexibilité. Peut mieux faire.

Au-delà de ce qui pouvait légitimement lui être reproché, Macron a une nouvelle fois péché par son incapacité à évaluer la situation dans son ensemble. Le cheminement des dirigeants européens sur la voie du mea culpa n’est pas le fruit du hasard. Qu’elles soient efficaces ou non, les mesures mises en œuvre ont été et sont humainement coûteuses. Partout, les citoyens sont usés. Que de temps en temps un nom, un visage soit associé aux frustrations qui s’accumulent est bien utile. Cela permet de faire retomber les tensions comme dans une version remix de la célèbre théorie du bouc-émissaire. Dans les temps anciens, les divinités étaient considérées comme responsables des calamités. Elles punissaient l’homme pour ses fautes. Il suffisait de les implorer, de promettre de mieux se conduire. Parfois, elles se calmaient d’elles-mêmes. Depuis les Lumières, aucun être surnaturel n’est censé gouverner nos vies. Et puis de quelle faute nous sommes-nous rendus coupables pour qu’un tel sort s’acharne sur nous ?  Dans ces conditions, désigner un coupable se justifie amplement. Or, Macron refuse de prendre sur lui.

Si une demande de pardon franco-française n’est pas à l’ordre du jour, il faut reconnaître que le Président a su jouer finement sa partition en impliquant la famille des dirigeants européens dans ce qui s’apparente à un exercice d’auto-critique à l’échelle continentale. A la télévision grecque, Macron a déclaré notamment au sujet de la politique vaccinale: « On a sans doute moins rêvé aux étoiles que certains autres » et « On a eu tort de manquer d’ambition ». En s’exprimant de la sorte, il a fait coup double. Sa responsabilité s’est d’abord trouvée diluée : il n’était pas seul. Mais ce n’est pas tout. Le Président a simultanément entamé une invraisemblable reconstruction de la réalité. Ah, si ses collègues de travail avaient raisonné en hommes d’affaires plutôt qu’en fonctionnaires ! En prenant des risques, avec du panache, les Européens auraient été les rois du pétrole. Le logiciel de Macron ne change pas. Le malheureux a beau passer son temps à « se réinventer », sa grille de lecture est invariable. Les Etats doivent être managés comme des entreprises. La culture de la gestion à la petite semaine doit évoluer.

On découvre du même coup avec un effarement non feint que la communication gouvernementale de l’an passé était une gigantesque farce. Les Français étaient invités à tenir le coup parce qu’un vaccin se profilait à l’horizon, qu’il était à portée de main. Quelle blague ! Pendant que d’autres pays réfléchissaient à la chaîne logistique et à l’organisation d’une vaccination de masse, notre gouvernement temporisait parce qu’il ne croyait pas à l’imminence d’une solution. Il avait la tête dans les étoiles… mais pas encore assez d’après les termes de l’interview. Cela fait songer à une histoire de Toto à l’école. Le maître lui rappelle tous les jours qu’il a des devoirs à rendre le lundi et qu’il ferait bien de s’y mettre dès maintenant. Toto répond avec effronterie que le sujet est facile et qu’il s’y prendra à la dernière minute.  Résultat : le garnement rend un travail bâclé. Quand sa maman lui demande des comptes, il répond que c’est la sévérité du maître qui sape sa confiance. Bref, le gouvernement ne s’est pas occupé des réfrigérateurs, des seringues, de la convocation des patients ou des sites de vaccination. Ce qui lui a manqué ? La poésie, l’adrénaline, et surtout pas une claire conscience de la mission de l’administration.   

La maxime :

Pas d’ pardon dit l’inspecteur Harry,

Il est si si sot de dire sorry

TROP, C’EST JAMAIS ASSEZ

Jusqu’au covid, nous vivions une époque formidable et des expériences inoubliables. Nous avons heureusement eu l’à propos d’inventer les mots à même de rendre compte de  l’intensité de ces moments exceptionnels. Les oreilles de nos interlocuteurs sont bombardées de « méga », « super », « ultra ».  Ces tics de langage sont, il faut le dire, hyper-chiants.  

Dans la jungle de ces préfixes, un peu de ménage s’impose. Tout d’abord, il convient de rappeler que leur origine est grecque – « hyper », « archi »… – ou romaine – « super », « ultra »… Les Romains ont vaincu militairement les Grecs mais c’est la culture de ces derniers qui l’a largement emporté au bout du compte. Il n’est donc pas surprenant que la taille des hypermarchés soit finalement supérieure à celle des supermarchés. En outre, il existe un système international d’unités qui rend compte des grandeurs physiques. « Méga » indique un million, et « giga », un milliard. On en retrouve l’idée dans mégalodon et gigantesque. La banalisation de ce vocabulaire exige une montée en puissance, c’est-à-dire le recours à de nouveaux mots, de nouveaux préfixes à tout le moins, pour témoigner de sensations toujours plus exceptionnelles. Après « giga », on observe que les suivants sur la liste sont « téra », un billion, puis « péta », un billiard. Un jour, on marquera peut-être ainsi son admiration : « Oh la vache, j’ai été téra-impressionné par le comportement de ce type qui habite pourtant Pétaouchnok ».

Ces préfixes signifient souvent grand ou géant mais parfois, dans « hyper » par exemple, au-dessus, au-delà, c’est-à-dire un caractère excessif. Il est difficile de savoir lequel employer dans telle circonstance ou bien telle autre. Ce sont les usages qui décident. Notre oreille est parfois d’un grand secours. Il est archi-tôt pour manger de l’artichaut, dira-t-on, plutôt que méga-tôt. C’est évident. Cependant, pour peu que sa température soit élevée, on optera plus volontiers pour méga-chaud afin d’éviter d’avoir en bouche un artichaut archi-chaud. Il s’agit d’une simple illustration. Il n’est surtout pas question de suggérer que quelqu’un pourrait réellement mettre la plante dicotylédone à son menu. « Ultra » entre dans la catégorie des préfixes qui évoquent un excès. Le dentifrice Ultra Brite garantissait des dents de rêve à la manière du nouvel Omo qui lavait plus blanc que blanc selon le bon mot de Coluche. L’ultra-marathon, qui est une course d’endurance sur une distance qui peut dépasser les 100 kilomètres. Les supporters les plus chauds des équipes de football se désignent eux-mêmes comme des ultras.

Le terme « ultra » est présent aussi en politique. Il a été mobilisé en particulier au plus fort de la Révolution quand des mesures ultra-révolutionnaires furent envisagées sous l’impulsion de Robespierre. Que les têtes tombent. La guillotine doit tourner à plein régime. Il est réapparu sous la Restauration quelques décennies plus tard. Cette fois, c’est le camp opposé qui était étiqueté de la sorte. Les ultra-royalistes représentaient la majorité de l’assemblée en 1815. Leur point de vue était totalement réactionnaire. Les révolutionnaires avaient retiré la couronne de la tête du roi. Eh bien, il fallait au contraire lui en mettre deux. Ces nouveaux ultras étaient en quelque sorte plus royalistes que le roi. De cette rapide plongée dans l’Histoire, il ressort que les ultras se définissent par un positionnement extrémiste. Ils se situent aux antipodes des tentatives visant à aboutir à des compromis.  Pour eux, toute démarche dans cette direction doit être comprise en fait comme de la compromission. Les idéaux ne doivent pas être trahis. Si vous vous contentez d’eau tiède, passez votre chemin.

Il est alors intéressant de constater une bizarrerie : à gauche comme à droite, extrêmes et ultras incarnent des courants rivaux. En fait, trois types de conflits structurent la vie politique. Le premier met aux prises la gauche et la droite. C’est le plus classique. Dans le second, les radicaux de tous bords font face aux modérés, aux défenseurs de la mièvre démocratie représentative. Depuis que l’on sait que la terre est ronde, on peut en effet s’attendre à ce que les extrêmes finissent par se rejoindre. Le spectre des couleurs montre également une certaine proximité entre les rouge et le brun. Le fameux pacte germano-soviétique s’inscrit dans cette logique. Les effectifs du Rassemblement National abritent des déçus du communisme qui pourraient faire machine arrière en votant en faveur des partis de gauche antisystème, si le tournant libéral de Marine Le Pen venait à se confirmer. Dans l’enfance, ces éternels insatisfaits avaient tendance à casser le jouet dès qu’il ne fonctionnait plus parfaitement plutôt de tenter de le réparer. C’est un trait de leur personnalité même si tous ne sont pas forcément colériques. Aussi psychologue que philosophe, Hannah Arendt parlait de leur « ressentiment » contre le donné.

Le troisième conflit voit s’affronter des groupes proches sur le fond mais en désaccord sur les moyens. La rivalité y est féroce car c’est une opposition entre des mêmes. Ceci vaut notamment pour les courants radicaux. La guerre fratricide entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret est restée dans les esprits mais c’est à gauche que l’on excelle dans ces petites guéguerres. Trois partis trotskystes ont déjà participé aux élections présidentielles. Quand les frontières sont poreuses et la moindre virgule compte, la distinction entre ultra et extrême ne va pas de soi. A gauche, le dénominateur commun des ultras est leur rejet du modèle soviétique, longtemps soutenu par l’extrême-gauche. A gauche de la gauche ou à son avant-garde, comme l’observe Christophe Bourseiller, l’ultra gauche déteste autant l’Etat capitaliste que l’infâme communiste – d’où un flirt de certains courants avec le négationnisme de La Vieille Taupe ou des textes comme « Auschwitz ou le grand alibi ». A droite, le clivage entre extrémistes et ultras est encore plus complexe. L’extrême-droite chercherait à devenir légaliste par rapport à l’ultra-droite qui resterait violente… mais l’inverse est aussi avancé. Bref, même si l’on ne sait pas à quoi la nuance correspond exactement, l’essentiel est qu’elle soit affirmée.

La maxime  (Raymond Devos) :

Si vous cassez un bout de bois en deux,

il y a encore deux bouts à chaque bout

TOUTES PROPORTIONS GARDEES

Le sens de la mesure est à la fois un bien qu’il est fortement recommandé d’avoir dans sa besace en même temps qu’il est difficile à acquérir par les temps qui courent. Tout ce qui est hors de proportion est regardé avec méfiance. Signe des temps, les excès de Gargantua et Pantagruel ne sont plus enseignés à l’école. Bénis soient les biens proportionnés.   

Au commencement étaient les mathématiques. Il existe un rapport de proportion arithmétique entre 1/2 et 4/8. Qui n’a pas entendu parler de la « règle de trois » ou « règle de proportionnalité » qui permet à partir de trois des nombres de trouver le quatrième : 1 = 4 x 2 /8.  De là, s’opère la bascule vers la « règle de droit ».  Datant du code d’Hammourabi et popularisée par la Bible, la loi du dite du « talion » – du mot latin « talis », tel, pareil – en est peut-être la formulation la plus célèbre : « œil pour œil, dent pour dent ».  Il s’agit d’une innovation majeure dans le fonctionnement de la justice. Si tu me voles une brebis ou une belle-mère, tu n’es pas tenu de m’en rendre trois mais simplement une. Beaucoup n’y ont vu qu’un principe d’équivalence sans discernement, ni humanité, profitant de l’occasion pour attaquer le peuple juif. Dans le « Marchand de Venise », Shakespeare transforme ainsi Shylock en individu déterminé à faire respecter strictement le droit, en l’occurrence un contrat qui autorise à prélever une livre de chair humaine d’un mauvais payeur. Or, la tradition juive montre que cette règle dépasse justement l’apparente correspondance brute.

Il n’est en effet pas question qu’un homme qui a perdu un œil puisse réclamer que le responsable de son malheur ait lui-même un œil crevé. Œil pour œil n’est pas une règle de justice aveugle. L’idée est plutôt d’octroyer à la victime un dédommagement pécuniaire en contrepartie du préjudice qu’elle a subi. En fait, le principe d’équivalence se heurte à un autre principe, celui de préservation de la vie et plus précisément ici de l’intégrité physique. L’indemnisation en espèces sonnantes et trébuchantes est finalement un compromis entre ces deux principes. C’est surtout en ce sens que la loi du talion se rattache à la proportionnalité juridique. Dans le sillage d’Aristote qui associe proportion et juste milieu, les juristes définissent la proportionnalité comme « un mécanisme de pondération entre des principes juridiques de rang équivalent, simultanément applicables mais antinomiques ». Illustration en ces temps de pandémie, la politique de santé publique, c’est-à-dire la défense de l’intérêt général, est susceptible de brider les libertés individuelles : masques, confinement…

L’évaluation de la politique gouvernementale est complexe, d’abord parce qu’il n’existe pas de précédent, ensuite parce que les études scientifiques sur l’efficacité de telle mesure ou telle autre sont parfois contradictoires, et enfin parce qu’il est toujours possible de se disputer autour des mêmes chiffres (« OK le confinement marche mais regardez les effets du confinement sur les enfants »). Est-ce que nos dirigeants nous empêchent de vivre ? N’y aurait-il pas moyen de faire autrement ? Est-il sûr que l’ouverture des restaurants italiens augmenterait significativement le taux de reproduction du virus ? Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, dans certains pays, des associations aient entamé des recours en justice au nom du principe de proportionnalité. Le couvre-feu sauve-t-il suffisamment de vies pour justifier que nous soyons privés de pâtes et de pizzas. N’y a-t-il pas disproportion ? Chaque camp défend son point de vue avec les éléments d’information qui lui conviennent le mieux. L’équilibre entre les deux principes est précaire.

La question de l’« usage disproportionné de la force » est également très à la mode. Dans ce cas, ce sont la nécessité de faire respecter l’ordre public et la protection des libertés fondamentales qui s’opposent. Dans une démocratie moderne, tout le monde trouverait scandaleux que l’on tire au bazooka contre un manifestant qui se contente de narguer les autorités en lui adressant fièrement un doigt d’honneur. Même s’il s’agissait d’un Noir aux Etats-Unis, ce serait inacceptable. Le plus souvent, il n’est pas évident de trancher et le débat prend alors une tournure très technique ainsi que l’utilisation des lanceurs de balle de défense (LBD) à l’époque des « gilets jaunes » le montre : formation des tireurs, angle de tir… Ce qui rend la problématique encore plus épineuse est l’intolérance croissante que nos sociétés éprouvent envers le recours à la force physique. Etant donné la chute drastique du nombre de jours de manifestations en un demi-siècle, il n’y a aucune raison de supposer que le nombre de bavures policières a augmenté. Outre la diffusion d’images de ces scènes, ce qui a changé est notre hyper-sensibilité.

La meilleure façon de le vérifier est de porter un regard sur la guerre où, comme le disait George Patton, l’objectif est pourtant de faire en sorte que le type d’en face meure en héros pour son pays. Les conflits militaires à l’ancienne sont terminés. Vive les guerres propres ! Les criminels nazis ont été justement châtiés à Nuremberg – les plus voyants d’entre eux plus exactement. Cependant, à l’aune des critères désormais imposés aux belligérants, les dirigeants politiques (Roosevelt, Churchill, Staline) et militaires (Eisenhower, Joukov) des forces alliées auraient dû eux-aussi être jugés. Pour les bombardements des villes allemandes comme Dresde, sans même parler d’Hiroshima, ils étaient passibles de crimes de guerre. Or, non seulement ils n’ont pas été condamnés mais ils ont donné leurs noms à des avenues partout dans le monde. De nos jours, il n’est plus possible de s’en prendre à un ennemi sans avoir vérifié au préalable qu’il porte un uniforme distinct bien repassé, qu’il est clairement en train de nous viser, qu’il a préalablement fait l’objet de trois propositions sincères de cessation des hostilités, qu’aucun civil ne pourrait être touché par notre action et que les armes que nous utilisons figurent sur la liste autorisée. Pour faire la guerre, il nous reste au moins les jeux sur console. C’est ce qui s’appelle une consolation.

 La maxime :

Nous entrons dans un air raffiné

Où seuls les rhumes seront carabinés