A TORT OU A RAISON

La théorie des jeux a été définie comme un champ qui étudie les interactions d’individus dits rationnels. Elle nous explique comment certaines situations conflictuelles sont susceptibles de se dénouer. Mais si vous vous trouvez face à un zozo qui est prêt à perdre un bras pour vous couper un doigt, le manuel enseigne de prendre ses jambes à son coup et même de changer de trottoir quand vous le croisez.

Les travaux de Thomas C. Schelling sont considérés comme pionniers dans l’analyse des relations internationales. C’est en fait son recours à la théorie des jeux qui a rendu sa perspective originale. Le célèbre économiste a eu sous les yeux la Guerre froide. C’est l’opposition entre les pays de l’Ouest, conduits par les Etats-Unis, et le bloc de l’Est, avec l’Union soviétique à sa tête, qui lui a servi de cadre général. Et il se trouve que, entre 1945 et la chute du Mur de Berlin, les crises n’ont pas manqué. A plusieurs reprises, la planète a même frôlé le désastre mais elle l’a évité. Il était clair que les deux puissances nucléaires n’avaient pas vraiment l’intention de tout faire péter. Leur but était juste d’intimider l’adversaire afin de faire avancer ses pions. C’est ce qu’on a appelé la dissuasion mutuelle : je sais que, si tu essaie de me détruire, j’aurai les moyens de te détruire également – alors, ne tente rien. Ce genre de réflexion suppose, on le voit bien, une bonne dose de rationalité chez les principaux acteurs.

Être capable d’actes finalement raisonnables n’exclut pas les invectives, les déclarations à l’emporte-pièce, la théâtralité, le « trash talking » comme on dit dans le monde du sport. Nul n’a oublié que Nikita Khrouchtchev au comble de l’excitation avait brandi une de ses chaussures lors d’un discours aux Nations-Unies. Entre inclination au cabotinage et fine stratégie, les grands de ce monde aiment faire leur petit numéro quand ils sentent les regards tournés vers eux. Il y a toujours un adversaire à impressionner, un peuple à rassurer, une trace dans l’Histoire à laisser. Toutefois, ceux d’entre eux qui sont rationnels finissent toujours par transiger, par accepter un compromis. Après tout, il est légitime que le camp d’en face défende fermement ses intérêts. Un des points sur lesquels Schelling a focalisé son attention est le processus d’échanges, fait de menaces et de contre-menaces, qui précède l’accord entre les parties. Cette « politique de la corde raide » (brinkmanship), a quelque chose de fascinant.  

 Pour qu’une menace soit crédible, il est utile d’avoir déjà accompli des actions prouvant que l’on est en capacité de la mettre à exécution. La chèvre peut bêler autant qu’elle veut, elle n’effraiera jamais le tigre. Il est également opportun d’afficher un état d’esprit, par exemple en tenant un discours martial ou en mobilisant des troupes. Ce qui atteste d’une réelle détermination. Pour Schelling, plus on se rapproche du précipice dans lequel personne ne souhaite tomber et plus il est essentiel de montrer que c’est l’autre partie qui serait éventuellement responsable de la catastrophe. L’agent A doit tout faire pour laisser croire que sa propre conduite est inévitable, qu’il n’a aucune latitude, qu’il est prisonnier de sa trajectoire et que c’est B qui possède le pouvoir d’éviter la collision en changeant lui-même de trajectoire. Cela repose sur un mécanisme psychologique simple : personne n’a envie de causer un accident. Même si c’est celui qui vient d’en face qui franchit la ligne jaune, le conducteur lucide se rangera sur le bas-côté.  

 Lorsque A et B sont rationnels, ils foncent à pleine vitesse l’un vers l’autre et, à la dernière seconde, ils dévient chacun de leur route. Tel est l’issue de leur confrontation. Quand A est rationnel et le claironne sur tous les toits mais que B ne l’est pas forcément, A laisse la voie libre à B au bout du compte. Les accords de Munich de 1938 sont un cas d’école. Les dirigeants britannique et français avaient coché à l’avance toutes les cases annonçant le résultat final. En présentant à la radio la question tchèque comme une « querelle dans un pays lointain entre des gens dont nous ne savons rien », Chamberlain avait déjà livré de précieuses informations sur sa résolution à défendre son très cher allié. A partir de là, il suffisait à Hitler de faire mine de s’emporter, de simuler la colère, pour obtenir toutes les concessions qu’il réclamait. Dans la foulée, le Premier ministre britannique décrivit Hitler comme un gentleman avec qui l’on pouvait s’entendre – après tout, qui n’a pas ses petites montées d’adrénaline. Pour lui, chacun avait fait des efforts et s’était garé sur le bord de la route.

 Depuis cette époque, rien n’a changé sur le vieux continent. Rappelons que l’Union Européenne est, à la base, une coalition des vaincus de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit d’un espace économique pour « retraités de l’Histoire » comme l’a  remarqué Marcel Gauchet. Il est certes tout-à-fait compréhensible de se construire en privilégiant la paix, le confort matériel, la protection des minorités et la sauvegarde de la planète. Le problème des dirigeants européens est qu’ils refusent d’imaginer que leurs interlocuteurs fonctionnent souvent autrement. Bref, dans leurs rapports de force avec leurs collègues, ils se font systématiquement marcher dessus. On pourrait multiplier les exemples à l’envi. En février, le Haut Représentant de l’Union européenne Josep Borrell s’était rendu à Moscou, espérant rompre la glace avec Poutine et faire libérer l’opposant Alexei Navalny. Il a juste réussi à se faire humilier en conférence de presse, repartant avec un supplément de bagages, trois diplomates expulsés.    

Plus cocasse est sans doute la visite d’Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, et de Charles Michel, le Président du Conseil européen, en Turquie. Le Président Erdogan leur avait préparé une réception à sa sauce : deux sièges pour trois personnes. Il faut dire que les Européens s’étaient légèrement offusqués du départ turc d’une organisation soutenant le droit des femmes. Et voilà la pauvre Ursula qui hemme debout devant les caméras alors que les deux hommes assis ont entamé leur discussion. La muflerie d’Erdogan ne doit pas surprendre, celle de Charles Michel un peu plus. Mais s’agit-il de muflerie de sa part ? Sur ce point, il faudrait demander à la mère Michel. C’est plus probablement de lâcheté dont il est question, voire de sens de l’à-propos – il aurait pu lui céder sa place ou la mettre sur ses genoux, non ? Et puis, diront les Européens, Ursula a fini par récupérer un strapontin sur un divan. Tout s’est réglé presque honorablement.    

La maxime :  (Fernand Raynaud)

Et vlan passe-moi l’éponge,

Et vlan gouzi gouzi

LES HEROS DES TEMPS MODERNES

Le 24 mai, sans la moindre raison, la France a oublié de se réjouir. Même les chauffeurs d’ambiance de France 2 ont omis de chanter « cocorico » lors du JT. Pourtant, ce jour-là, Bernard Arnault est devenu pour quelques heures l’homme le plus riche du monde. Son meilleur ennemi François Pinault, a retenu sa respiration. Même si Jeff Bezos a repris la première place depuis, cela méritait d’être célébré, non ?

Qu’un magazine comme Forbes évalue les plus grosses fortunes du monde est bien gentil mais la périodicité de ses classements laisse à désirer. Quand le temps s’accélère, il faut sortir des plans plan-plan et livrer au public rempli d’impatience des informations en continu. Comme la problématique est fondamentale, ils sont plusieurs à s’y être collés et, grâce à eux, nous disposons désormais de classements qui mesurent l’évolution de la richesse des grands hommes d’affaires en temps réel. Les données doivent en effet être constamment actualisées en fonction des cours de la bourse, Paris, New York, Tokyo, etc… parce que ces gens-là ont n’ont évidemment pas mis tous leurs œufs dans le même panier et, ne l’oublions pas, l’argent ne se repose jamais. Il travaille de nuit comme de jour. Quand on pense qu’il y a des personnes qui s’indignent que cet effort soit récompensé par des versements d’intérêts. C’est à se demander où va notre planète, franchement !   

Bien sûr, ce sont des chiffres. L’excitation des téléspectateurs peut sembler limitée au départ. Toutefois, avec un minimum d’imagination, la perspective aurait été changée radicalement. Il aurait suffi d’emprunter la voix de Léon Zitrone les jours où il s’emballait en commentant le tiercé. Au lieu de casaque rouge toque noire qui serait passé sur la ligne devant casaque verte toque jaune, c’est juste le patron de LVMH qui, entre 7h30 GMT et 15h30 GMT, aurait damé le pion, certes d’une encolure, mais aurait damé le pion tout de même au PDG d’Amazon. Quelle folie ! Une standing ovation pour Arnault, SVP. L’enthousiasme du sympathique journaliste était tellement communicatif. Léon, Léon, j’ai les mêmes à la maison !

Hélas, à l’ouverture de la bourse de New York, « Bozo » chassait « L’ange exterminateur » de la plus haute marche du podium – il faut savoir que chaque monture a son petit nom. A 16h15, Bezos avait en poche 187,7 milliards de dollars et Arnault 186,6 milliards. Assez loin derrière, Elon Musk pointait avec 147,6 milliards et, largement distancé, on n’ose dire presque minable, Bill Gates avec 125,9 milliards. L’écart n’était pas énorme. Dans ces conditions, il était logique de demander un nouveau décompte des billets verts. Confirmerait-il cette image d’Epinal d’un Bezos coiffant son rival sur le fil ? Le calcul de Bloomberg, qui utilise une autre méthodologie, aboutit au même classement quoiqu’avec des variations de quelques milliards à gauche ou à droite.

Cela n’en a pas l’air mais ces tonnes de dollars sont plutôt taquines et ont leur chic pour jouer à cache-cache. Un célèbre philosophe français disait : « ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens ». On peut supposer que les techniques d’évaluation progresseront. Etant donné les ressources financières gigantesques qui sont consacrées à l’extraction de ces données d’importance stratégique pour le sort de l’humanité, c’est le minimum que l’on puisse espérer. En attendant, sous les flashs qui crépitaient, on a bien vu Bezos grimaçant, tirant la langue et donnant un dernier coup de rein, Arnault tournant la tête inquiet, du côté gauche faut-il le préciser, sentant l’inéluctable. Au ralenti, c’est impressionnant.

Dans le même ordre d’idée, puisque nous parlions d’œufs et de paniers, on pourrait procéder à d’autres calculs. On sait que 66 millions de tonnes d’œufs sont consommés dans le monde chaque année, soit 34 880 par seconde. Mais combien de personnes se retrouvent-elles avec le panier vide quand ceux d’Arnault et de Bezos débordent aussi ostensiblement ? En outre, il n’est pas illégitime de s’interroger sur la quantité d’omelettes que ces œufs peuvent confectionner, voire sur la casse, car on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. Dans le cas d’Arnault, il n’est pas inutile de rappeler que sa fortune tire son origine du dépôt de bilan du groupe Boussac auquel appartenait Dior. Arnault obtiendra d’en être le repreneur contre la promesse de maintenir l’emploi. Il encaissera des subventions publiques sans que cela le dissuade de démanteler le groupe et de licencier des milliers de salariés. Premiers gros tas de coquilles.

Le « ruissellement » des richesses prend toute sa signification. Il va du bas vers le haut. Depuis Thorstein Veblen, les livres sur les pratiques prédatrices des « capitaines d’industrie » se sont multipliés mais il n’existe pas d’indicateur du poids des coquilles d’œuf et c’est bien dommage. Il n’est pas faux que de l’eau finit tout de même par retomber vers le bas mais ce ne sont que des gouttelettes. Oui, Arnault est un philanthrope : suite à l’incendie de Notre Dame, il s’est délesté de 200 millions – don ou investissement sur le ciel – et nombre de ses concurrents ont aussi leurs bonnes oeuvres. Le Président Bush fils avait repris à son compte l’expression de « capitalisme compassionnel » pour décrire cette magnanimité. De plus, pour que les plus nantis ne se sentent pas obligés de donner, donner, donner sans fin, un exercice pénible auquel les plus pauvres ne sont pas astreints, il existe une solution.

Arnault est à la tête d’approximativement 186 600 000 000 de dollars, pour l’essentiel de l’épargne – la capacité à consommer de chacun étant fatalement bornée. Ne pourrait-on retirer un zéro à cette somme sous forme d’un impôt mondial ? Cela n’aurait aucun impact sur sa vie ! Pas d’affolement, Pinault serait pareillement ponctionné et, au-delà, tous nos autres chers milliardaires. Voici un moyen définitif pour éradiquer la pauvreté dans le monde. Bien sûr, les «droits de propriété-istes » s’offusqueraient mais le slogan suivant emporterait l’adhésion du peuple : « un zéro en moins, un héros en plus ». Un avenir radieux s’annonce. You hou, nous y sommes presque. Presque.

L’histoire :

– Monsieur, monsieur, je n’ai pas mangé depuis trois jours…

– Ce n’est pas bien, cher ami, reprenez vous ! Heu, ça vous dirait de la soupe de la veille ?

– Oui, monsieur, merci.

– Eh bien, revenez demain.

FAIS DODO, T’AURAS DU LOLO

Qu’il y a-t-il de commun entre les prés près de Sedan et les ronflantes neiges du Kilimandjaro ? Le sommeil bien sûr ! Arthur Rimbaud décrit « un soldat bouche ouverte, tête nue et la nuque baignant le frais cresson bleu » dans son « Dormeur du val » ardennais. Une chanson de Pascal Danel célèbre le « blanc manteau où tu pourras dormiiiir » un peu plus loin, dans la montagne africaine.

Le sommeil n’est heureusement pas toujours éternel même s’il fait partie des besoins considérés comme vitaux – sur le plan physiologique s’entend, cela afin de le dissocier de la connexion aux réseaux sociaux par exemple. De ce point de vue, on peut le rapprocher de l’alimentation. Entre sa venue au monde et l’âge de trois mois, le nouveau-né dort jusqu’à 18 heures par jour. Pour ce qui est de ses autres activités, elles se partagent essentiellement entre repas lacté et guili-guili. Les choses deviennent plus complexes par la suite. C’est pourquoi quelques nostalgiques invétérés s’efforcent de revenir à ces temps bénis, de retrouver ce paradis perdu, cette simplicité enchanteresse. Ils sont relativement faciles à repérer. Leur premier signe distinctif n’est pas fondamentalement surprenant : quoiqu’adultes, ils ne font rien d’autre que manger, dormir… et des guili-guili. Pour eux, le reste est vraiment sans intérêt. Ensuite, ils répètent à l’envi : « La vie est courte, alors ‘Carpe Diem’ hein ! ». Ce qui est évidemment leur droit le plus strict.

Pour les autres, ceux qui souhaitent suivre une voie plus ambitieuse, le temps de sommeil se réduit de manière spectaculaire en vieillissant : 10-13 heures entre 3 et 5 ans, 9-11 heures entre 6 et 13 ans, 8-10 heures entre 14 et 17 ans et 7-9 heures chez les jeunes adultes. Les plus fanatiques refusent même carrément de dormir. Avec son nom pittoresque, « Nuit debout » avait annoncé la couleur en la matière car beaucoup l’ont oublié, mais ce mouvement ne s’est pas contenté pendant son existence éphémère d’imaginer des moyens subtils pour que des citoyens qui débattent ne se coupent pas la parole. En tout cas, si l’on combine ce raccourcissement des roupillons à la réduction de la durée du travail au vingtième siècle, cela en laisse de la liberté, pour les loisirs. Passer l’aspirateur dans les coins ne prend pas tant de temps que cela. En outre, les études montrent que, à âge égal, les Français dorment de moins en moins. Ils ont perdu une vingtaine de minutes en 15 ans et ils ne sont pas les seuls.

Les modifications observées portent également sur la manière dont le sommeil est agencé. Dans un ouvrage stimulant, on ne dira pas à réveiller un mort, Roger Ekirch, explique que, dans les temps anciens, la nuit était scindée en deux séquences. Il faut se souvenir que la majorité des populations vivait dans les campagnes et que la nuit était synonyme d’obscurité presque totale. Les gens se couchaient relativement tôt, se levaient aux alentours de minuit, vaquaient à leurs occupations (travaux domestiques, picoti-picota avec le conjoint, vol de poule chez le voisin…) puis se recouchaient une ou deux heures plus tard jusqu’au petit matin. Lorsque l’on parlait de sa nuit, il était indispensable de préciser si l’on faisait allusion à son premier ou deuxième somme, idem pour le réveil. Des expériences qui reproduisent les conditions de l’époque révèlent que cette organisation spécifique promouvait la dimension onirique. La fin de la première période se terminait effectivement par une phase de sommeil paradoxal où les rêves sont vifs.   

Par contrecoup, en dormant d’une seule traite, nous rêvons moins et avons alors moins de choses passionnantes à raconter le matin au réveil. Imaginons le Joseph de la Bible transporté dans notre époque. Sans ses rêves et sa capacité à les interpréter, il serait aussi démuni qu’Al Capone sans son revolver. En somme, nous nous jetons dans les bras de Morphée, le dieu des songes, mais il nous rejette nuit après nuit. Comment en sommes-nous arrivés jusqu’ici ? Un calembour d’enfant nous offre un indice : « Tu rêves, Herbert ! ». Il apparaît en effet que le principal responsable de l’évolution est l’éclairage artificiel : il modifie le taux de mélatonine dans le cerveau et la température corporelle. En d’autres termes, allumer une lumière revient à consommer une drogue qui perturbe le sommeil. Ce constat corrobore les travaux des historiens. C’est en milieu urbain, à un moment où la lumière commençait à se répandre dans les rues et les logements, que les deux segments de la nuit ont entamé leur fusion au cours du dix-neuvième siècle. Avec l’addiction générale aux smartphones et aux tablettes, nos nuits n’ont pas fini leur cure d’amaigrissement. La bataille du somme n’est pas gagnée.

 Les conséquences ne s’arrêtent pas là. La nuit en continu est moins longue. De ce fait, une fatigue est susceptible d’être éprouvée. La pratique de la sieste s’est bien sûr engouffrée dans la brèche. De l’espagnol « siesta », elle fait office de pause réparatrice. Quelques instants de relâchement absolu permettent de recharger un peu les batteries. La sieste n’est donc pas forcée d’être étendue pour être efficace. Il en existe d’ailleurs  plusieurs types, de la micro-sieste à la sieste royale en passant par la sieste éclair et même la très recherchée sieste crapuleuse. Certains préfèrent sauter le repas de midi pour en jouir. Comme l’exprime un proverbe dont le sens s’est transformé : « Qui dort dîne ». Pour conclure sur le sujet, une autre formule mérite d’être rappelée : « Il faut se méfier de l’eau qui dort ». Elle est parfois dénaturée en « Il faut se méfier du loup qui dort », voire en « Il faut se méfier du loup qui mord ». En tout cas, cette eau qui risque de se réveiller, il faut la surveiller comme le lait sur le feu. Et que cela ne nous empêche pas de nous méfier en même temps de nos cadors…   

La maxime :

Toute mention d’une permission de la dormition

C’est après la visitation au magasin d’alimentation

DIS QUAND REVIENDRAS-TU?

Le covid ne nous a pas encore lâché. Il s’agrippe. Pourtant, elle n’est plus là et personne ne connait la date de son retour. Quid de l’ « attestation dérogatoire de déplacement » ? Certains comparent le manque ainsi créé à la théorie du « membre fantôme ». Les amputés ont parfois l’impression que le bras (ou la jambe) qui leur a été coupé continue d’interagir avec le reste de l’organisme.  

La capacité d’adaptation du Français est remarquable. Qui aurait imaginé qu’il accepte un jour docilement de remplir un formulaire pour simplement sortir de chez lui ? Et pourtant, il s’est soumis sans faire trop de ramdam. Peut-être faut-il préciser ce que l’on entend par docilement. En fait, la population doit être divisée en trois catégories. Dans la première, on trouve les adorateurs de vis serrées. Il ne s’agit pas forcément de vicieux que la moindre contrainte imposées à autrui (ainsi qu’à eux-mêmes) fait  grimper au rideau. Ce sont des personnes qui souvent pensent que les règles – toutes – sont par nature sécurisantes et bénéfiques. Leur adhésion est plus frénétique que docile. La troisième catégorie est l’exacte opposée. Elle est composée de réfractaires pathologiques, d’individus dont le poil se hérisse dès que l’idée d’une discipline collective semble poindre à l’horizon. Tous ne sont pas complotistes mais leur sport favori consiste à détecter dans la plus petite esquisse d’expression de la puissance publique une tentative éhontée d’instaurer un régime totalitaire… à la puissance mille neuf cent quatre-vingt-quatre.

Au milieu, la deuxième catégorie est constituée des gens normaux, ceux qui n’appartiennent ni à un camp, ni à l’autre, et qui oscillent en fonction des circonstances. Ils représentent la majorité. C’est à eux que le constat de docilité s’applique. La lutte contre le covid requerrait une réduction des interactions sociales. Le propos n’est pas de commenter la façon dont chaque gouvernement a traduit cette exigence de santé publique sur son territoire. Entre la Chine qui a opté pour un confinement dur – si vous ne voulez pas mourir de faim, vous avez tout intérêt à manger la nourriture livrée à votre porte – et la Suède qui a compté sur le sens des responsabilités de chacun, la gamme des pratiques a été très large. Ce qu’il importe de noter est que la France s’en est tenue à la même stratégie, l’achat de son pain avec attestation durant les deux premiers confinements, alors que des masques et des tests étaient cette fois disponibles. Le gouvernement ne s’est pas contenté de réduire le champ des activités autorisées – fermeture des bars, des clubs de sports… – mais de mettre en place un contrôle administratif strict de ce qui restait autorisé. A tort ou à raison, cela témoigne d’un manque de confiance en la maturité des citoyens.

Une expérience conduite par le psychologue Walter Mischel en 1972 devrait réconforter en partie les citoyens qui se sont conformés à la règle de l’attestation de déplacement. C’est le « test du marshmallow ». Une délicieuse guimauve est présentée à des enfants d’un âge compris entre trois ans et six ans. Ceux-ci sont confrontés à un choix cornélien. S’ils tiennent une quinzaine de minutes avant de la déguster, ils recevront une récompense plus conséquente, deux guimauves au lieu d’une. Cette étude sur la « gratification différée » a été filmée et le moins que l’on puisse est que le résultat est hilarant. On voit des enfants qui ont décidé intuitivement de détourner le regard du marshmallow mais peinent à résister à la tentante tentation. Leurs yeux se fixent à nouveau dessus. Le conflit intérieur qui les dévore crève l’écran. Certains craquent et se précipitent vers la sucrerie afin de lui faire un sort. Dans un effort héroïque, quelques courageux parviennent à la chasser encore une fois de leur champ visuel puis une autre puis une autre. Un suivi de ces cobayes a été réalisé une quinzaine d’années plus tard. Ceux qui avaient tenu le quart d’heure avaient développé des meilleures compétences que les autres.

La conclusion serait que la capacité à contrôler ses envies et ses pulsions serait un gage de succès dans la vie. Laissons le débat se poursuivre chez les psychologues et établissons un parallèle avec la situation du confiné. L’auteur de ces lignes s’est glissé dans sa peau pour le besoin de l’expérience. Un dimanche matin à huit heures, il a dû faire à un dilemme comparable : patienter une quinzaine de minutes puis descendre acheter un pain au chocolat et dépenser alors 1,50 euros ou bien descendre immédiatement et dépenser 136,5 euros, le prix de la viennoiserie auquel s’ajoute l’amende de 135 euros. Le différentiel de temps, le quart d’heure, mesure en effet l’ensemble des opérations indispensables pour se munir de l’attestation de déplacement : rechercher le précieux sésame sur le site du ministère, imprimer le document puis le remplir manuellement avec une petite touche délicieusement transgressive – en inscrivant par exemple 1863 comme date de naissance, au lieu de 1963, on a bon espoir d’échapper au procès-verbal ; éviter 1763 ou 1663, parce que, si les policiers ne sont pas tous brillants en calcul, ils se rendraient probablement compte de la blague avec un tel écart.   

D’aucuns contesteront le rapprochement, estimant qu’une récompense – un marshmallow en plus – n’est pas équivalente à une sanction – 135 euros en moins. Si la critique n’est pas entièrement infondée, l’irrépressible envie de boulotter un pain un chocolat au petit déjeuner du dimanche n’est certainement pas moins intense que celle de l’enfant avec sa guimauve. C’est pourquoi la comparaison mérite, selon nous, d’être soutenue. Dans ces conditions, la bonne nouvelle est que tous ceux qui remplissent leur attestation avant de se précipiter chez le boulanger ont plus de chance d’être plus performants dans leur carrière que ceux qui prennent courageusement le maquis pour lutter contre la règle inique. En revanche, la probabilité qu’il y aura encore des pains au chocolat quand ils arriveront à la boulangerie est inférieure à celle des insoumis. La vie n’est hélas pas un pique-nique.  

La maxime :

Qu’ils mangent de la brioche en absence de pains au chocolat

A répondu aux gourmands la pauvre boulangère d’un air las

LES EXPERTS

Qui n’est pas tombé un soir sur la série « Les experts » dans une de ses multiples moutures ? L’alliage  d’une technologie dernier cri et d’enquêteurs d’une grande sagacité permet au téléspectateur de découvrir des matériaux aux propriétés exceptionnelles. Voilà comment on enseigne la physique de nos jours. Alors vive les experts ?   

En France, sur une scène de crime, quatre relevés d’indice peuvent être envoyés à l’analyse – huit si la victime en vaut la peine. Il vaut mieux ne pas se tromper ! Les ressources de la police nationale sont inférieures aux moyens investis par Hollywood dans une série. Pourtant, l’histoire judiciaire française regorge d’interventions mémorables d’experts. A tout seigneur tout honneur, le glaçant Alphonse Bertillon mérite d’ouvrir le bal. Il est consulté lors de l’affaire Dreyfus pour examiner si le bordereau qui incrimine le malheureux capitaine a été rédigé de sa propre main. Il n’est pas graphologue mais, s’il y avait besoin de l’être pour disserter de la forme des « a » ou des « b », cela se saurait. Le style d’écriture ne ressemble pas à celui de Dreyfus ? Qu’à cela ne tienne, l’expert fera preuve de créativité avec sa théorie de l’ « autoforgerie ». L’accusé a contrefait avec sophistication sa propre écriture pour induire en erreur. Qui ? On se sait pas trop puisqu’il ne pouvait pas savoir qu’il se ferait attraper mais qu’importe…

L’affaire Marie Besnard a également laissé une belle empreinte. La « Brinvilliers de Loudun », c’était son surnom, comparut devant les tribunaux pour avoir empoisonné une douzaine de personnes. Le psychiatre déclara : « Marie Besnard est normale, tellement normale qu’elle est anormalement normale ». Il n’emporta toutefois pas la palme parce que, lors de ce procès, il y eut concours d’experts comme on dit. Le directeur du laboratoire de la police scientifique de Marseille commit en effet une grosse bourde, identifiant du poison dans un tube où il n’y en avait pas. En outre, une guerre ouverte éclata entre ceux qui prétendaient que le corps des victimes contenait de l’arsenic administré par l’inculpée et ceux qui soutenaient que le sol du cimetière était lui-même saturé en arsenic. Coquin de sol ! Au final, le jury se prononça pour l’acquittement au bénéfice du doute. Il s’agit ici d’une version raccourcie des aventures judiciaires de la Besnard. Il y eut en fait trois procès et la mobilisation d’un nombre incalculable d’experts, le dernier parvenant à chaque fois à présenter une nouvelle version.     

 L’affaire Gregory a mis en lumière un champ d’expertise original, la stylométrie, qui ne porte pas sur les marques de stylos mais sur la syntaxe de l’auteur. Apparemment, le corbeau n’écrivait pas comme Victor Hugo… En vérité, il importe de différencier les domaines clairement scientifiques et les autres. Dans la première catégorie, il n’y a guère de débat possible. C’est du solide. On n’imagine pas le dialogue suivant :

«  Monsieur le légiste, comment madame X est-elle morte ?

– De cinquante-deux coups de couteau.

– Êtes-vous sûr du nombre ? Ce n’est pas cinquante-trois ? Avez-vous bien regardé dans le dos et sous les côtes ?

– Oui.

– Avez-vous vérifié que l’arme du crime n’est pas un objet contondant ?

– Oui ».

La physique et la chimie font partie de cet ensemble de disciplines où peu de place est laissé à la libre interprétation.  En ce sens, l’affaire Besnard est plutôt atypique.

L’éventail des champs d’expertise possédant un moindre degré d’exactitude est assez vaste. La psychiatrie n’est certes pas aussi folklorique que la graphologie ou la morphopsychologie mais elle ne peut décemment revendiquer le niveau de scientificité exigé à la NASA. Comme on va le voir, un diagnostic se conteste et peut même faire l’objet d’une guerre de tranchée. C’est donc sans surprise que les créateurs de la série « Les experts » n’ont pas jugé bon d’intégrer à l’équipe des personnages principaux un psychiatre. Les enquêtes doivent donner le sentiment d’être extrêmement modernes et précises. Le deuxième chiffre après la virgule risque de faire la différence. Alors, personne n’est là pour rigoler, ni pour construire des raisonnements certes alambiqués mais dont la base factuelle est pour le moins fragile. Comme à la NASA où il est essentiel que la fusée réussisse à décoller. S’interroger sur la signification de sa forme phallique et le besoin d’affirmation des ingénieurs qui l’ont construite est complètement secondaire.

Une récente affaire a rappelé à quel point les experts pouvaient être instrumentalisés par la machine judiciaire en personne. Sarah Halimi est balancée du balcon par un individu qui a consommé du cannabis. La juge d’instruction demande un examen psychiatrique. L’expert Daniel Zagury estime que le jugement du criminel est altéré, pas aboli. Il est passible de poursuites judiciaires. Zagury est considéré comme une sommité. Son avis correspond aux avis habituellement prononcés dans des circonstances similaires. Fin de l’histoire ? Point du tout. La juge qui a malgré tout sa petite idée sur la question exige une contre-expertise, laquelle n’avait même pas été réclamée par la défense. Par chance, dans les nouveaux collèges d’experts, on trouve des psychiatres qui ont des comptes à régler avec Zagury. Banco ! Le jugement est aboli, pas altéré. L’assassin évitera le procès et Zagury ressort incompétent.

Le plus fou de la situation réside dans le fait que cette bataille de chiffonniers porte sur des éléments éminemment subjectifs. Comment des individus qui auront passé au final quelques heures avec le patient sont-ils capables d’afficher de telles certitudes, de pérorer dans les médias en s’envoyant des boules puantes à la sauce universitaire ? En tout cas, ce qui a sauvé la magistrate est que le premier expert avait beaucoup d’ennemis. Sinon, on peut supposer que nous en serions aujourd’hui à la dix-huitième expertise commandée par ses soins. Un homme met dix fois de suite une pièce de un euro dans un distributeur de chewing-gums. Son ami veut savoir pourquoi et il répond : « tant que je gagne, je continue ». Pour la juge, c’était au contraire : « tant que je perds, je continue ».  

La maxime :

Quand l’expert son gagne-pain gagne

Il perd ce qu’il joue à qui perd gagne