QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS

Notre société est caractérisée par ses excès. Les yeux rivés sur des ressources qui s’épuisent, les écologistes le martèlent chaque jour mais ils ne sont pas les premiers, ni les seuls. Gaspillage, gâchis, démesure sont des mots qui reviennent inévitablement dès lors que l’on est près à s’abstraire un instant de sa petite bulle.

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Un philosophe français, François de Closets, a parfaitement capté l’esprit de notre époque avec son best-seller « Toujours plus ! » publié en 1982. C’est pourquoi il a logiquement récidivé avec « Tant et plus ! » et « Encore plus ! ». Son opus à venir, également promis au plus grand succès, pourrait être titré « Et plus qu’assez ne sera jamais trop ». Cette démarche s’explique par un rapport spécifique au temps. Le moment présent est privilégié. Le passé est barbant, totalement secondaire. Le futur est loin. Il sera toujours temps de s’en soucier. Carpe Diem ! D’un coup, chacun comprend le latin. Ce schéma dans lequel l’individu s’affranchit des chaînes qui l’attachent à son groupe, à sa famille ou plus généralement à toute forme de solidarité héritée est bien connu. Il conduit à des êtres hédonistes, en lévitation et susceptibles de se déplacer au gré de leurs attirances d’un point à un autre. Citoyens du monde, ils voyagent légers, à l’affût d’un éphémère toujours plus réjouissant… pour peu évidemment qu’ils ne soient pas perturbés par de basses contingences matérielles sur terre.

Les technologies de l’information permettent cette évolution – dans Instagram, il y a même instantané – et l’encouragent. Les moralistes la critiquent, pestant contre l’égoïsme ambiant, reprochant à l’intelligentsia, un souci d’autrui factice, et même condescendant, bref une générosité théâtralisée. Le propos n’est pas de prendre part à ce débat mais d’observer cette réalité. Le premier effet de cette adoration de l’instant présent est sa survalorisation. C’en est même une condition. Il y a énormément de choses qui prennent de la valeur avec le temps. Laissons même l’argent de côté. Le touriste qui s’est déplacé en bateau pour bronzer sur la plage de Saleccia n’appréciera pas de la même façon la baignade que celui qui aura marché pendant cinq heures dans le désert des Agriates avant d’y parvenir. Ce n’est pas la souffrance qui ajoute de la valeur. Versez de l’eau bouillante sur le pied d’un enfant qui mange un gâteau, il ne l’appréciera assurément pas plus que si son pied avait été épargné. La valeur augmente parce qu’il y a eu construction d’un projet. L’homme se fixe un objectif et, pas à pas, s’efforce de l’atteindre. La profondeur temporelle lui offre cette possibilité.

Autrement dit, l’obsédé de l’instant présent qui multiplie les expériences exceptionnelles, les empilant les unes au-dessus des autres, manque de repères solides dans son appréciation des événements auxquels il participe. Pourtant, il est obligé d’user d’exagération, de superlatifs, sauf à se trouver en contradiction avec sa quête de bonheur immédiat ou dans un état d’infériorité vis-à-vis de ses interlocuteurs. Notons la claire convergence entre cette créature et la théorie économique standard. Finalement, en décrivant l’homme comme un être maximisant ses plaisirs et minimisant ses peines, les économistes orthodoxes avaient anticipé ce trait de la modernité. En tout cas, les exemples de survalorisation de l’instant présent ne manquent pas. Le nombre de personnes qui expliquent qu’elles seront à 150 % de leur capacité le jour J a cru de façon exponentielle… et le taux connaît lui-même une inflation galopante puisqu’il s’agit de convaincre autrui en quoi cette situation précise a été, est ou sera extraordinaire.
– merci de m’avoir accordé ma chance, vous ne le regretterez pas. Ce jour-là, je serai à 500 % !
– soyez à 100 %, ce ne sera déjà pas mal.

La comparaison des expériences interpersonnelles implique effectivement de la surenchère. Le but de l’individu est de montrer qu’il vit des émotions supérieures à celles des membres de son réseau. Pour éviter cette compétition, le plus simple est de procéder à des comparaison avec le passé. Au moins, tout le monde sera d’accord. Et plus on va chercher loin dans le temps, moins on a de chances d’être contredit par un témoin. Quand on dit que ces individus n’aiment pas l’histoire, c’est faux : elle sert de repoussoir automatique, d’instrument de valorisation de leurs propres sensations. C’est pourquoi le classement des plus belles chansons, des événements politiques les plus cruciaux, des meilleurs footballeurs fait la part belle au présent. Alors que l’on est incapable de décider qui de Cristiano Ronaldo ou de Leo Messi est aujourd’hui le meilleur joueur, et que certains seraient même capables de proposer d’autres noms, la plupart des fans s’entendent pour dire qu’ils sont tous les deux meilleurs que Maradona, Platini, Pelé et plus largement encore que Garrincha.

En français, l’expression « le plus grand … jamais vu » traduit involontairement que ces comparaisons, aussi valorisantes soient-elles pour notre expérience personnelle, sont totalement absurdes. Ce qui les disqualifie est qu’elles ne reposent sur aucun critère objectif. Sinon, il n’y aurait guère de débat, excepté sur les critères peut-être. Et puis une bonne connaissance du passé est justement indispensable. Le fait d’avoir assisté en direct à l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre 2001 autorise-t-il à affirmer que la disparition de l’Empire romain est moins importante ? Les invasions barbares d’un côté, l’agression barbare d’un symbole de l’empire de l’autre. Sans compter que les informations manquent pour que nous puissions nous prononcer, soit parce qu’elles se sont perdues en route jusqu’à nous, soit parce que nous ne sommes pas experts du sujet. Quant à l’illusion des idées reçues, elle provoque aussi de jolis ravages. Quel est le mot le plus long de la langue française ? Anticonstitutionnellement ? Non, perdu ! Avec 25 lettres, il n’obtient que la médaille de bronze. Hexakosioihexe-kontahexaphobie remporte l’or avec 29 lettres. C’est la phobie du nombre 666. L’usage est plus rare : il y a plus de politiciens qui flirtent avec le viol de la constitution que celui des trois 6. Mais il y a erreur tout de même…

Conseils de lecture :

De Closets François, Toujours plus, Fayard/Plon, 2006.
Cusset Yves, Réussir sa vie du premier coup , Flammarion, Paris, 2019.

LA BELLE IGNOREE…

Cristiano Ronaldo et Leo Messi sont connus de tous. Il est injuste que le nom de Didier Migaud ou de Raoul Briet n’évoquent rien dans le grand public. Ce sont pourtant des virtuoses. Ils jonglent avec les chiffres comme d’autres avec un ballon. Ce sont les superstars de la Cour des comptes. Leur horizon ne se limite pas à quelques petites dizaines de millions d’euros. Eux, ils dribblent avec des milliards.

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Les lunettes en écaille et le sentiment d’avoir un balai dans le derrière ne sont pas des prérequis mais ils facilitent l’embauche à l’évidence. La liste des titres des personnes qui œuvrent à la Cour des comptes montre que ces gens ne sont pas là pour rigoler : président de chambre, procureur général, avocat général forcément mais aussi rapporteur, contre rapporteur, contre contre rapporteur, conseiller maître ou conseiller référendaire, parfois en service extraordinaire. L’institution recrute au niveau « ENA ». On y recense notamment des administrateurs civils, des magistrats, des officiers, des fonctionnaires des assemblées parlementaires ou, sans surprise, des agents comptables des organismes de sécurité sociale. Les techniques comptables les plus sophistiquées sont mobilisées : les emplois sont à gauche et les ressources à droite. L’excellence en calcul est de mise. Il n’est pas question de manquer de retenue, principalement lorsque l’on pratique des additions. Le trop volubile Bibi le clown n’aurait jamais été engagé dans un tel lieu.

L’idée que l’Etat a besoin d’assistance dans la gestion de ses recettes et de ses dépenses n’est pas neuve. Elle se comprend aisément quand on sait que le panier du gouvernement a tendance à être percé. D’où le risque d’une hausse des prélèvements, d’un mécontentement du peuple et de désordres sociaux… au bout du compte. Il est clair que chaque agent économique est susceptible d’avoir les yeux plus gros que le ventre et de déraper financièrement mais, quand cela arrive à un individu, c’est son conseiller bancaire qui remplit habituellement la fonction de la Cour. Menaces à l’appui, un coup de fil suffit en général pour remettre le laxiste sur les rails. Pour l’Etat, c’est différent. D’abord, parce qu’il a presque toujours été admis que lui avait le droit d’avoir un trou dans ses caisses mais aussi parce qu’il suffit théoriquement qu’il appuie sur un bouton pour régler le problème. Votre Altesse, la France est à découvert ! Qu’à cela ne tienne, je vais vous faire un chèque en son nom. A la Revolution, les chambres de comptes ont été supprimées. Elles ont toutefois été très vite restaurées par Napoléon First. Le peuple n’est finalement pas plus sage que le roi en la matière.

L’objectif de la Cour des comptes est de s’assurer que les deniers publics soient utilisés avec efficacité, d’éviter la menace d’une gabegie financière. On comprend la logique. Le consentement à l’impôt du contribuable dépend en grande partie du fait que l’argent collecté n’est pas gaspillé stupidement. Quand l’actualité est en berne, la presse fait ses choux gras des rapports émis par la dame de la rue Cambon. Ah ces ponts dont la construction est arrêtée à mi-chemin ou qui est achevée mais ne mène à nulle part ! L’effet comique est garanti. On ne compte plus les chantiers dont le coût a été multiplié par cinq-dix… ou plutôt si justement. Et que dire du logiciel SI-Paye destiné à remplacer les services de paie des ministères, lancé en 2007, d’un coût de 346 millions, mais qui n’a pu devenir opérationnel en 2017 comme prévu. En effet, il n’a jamais été possible d’intégrer le paiement des primes fonctionnaires – aucun ministère n’étant disposé à renoncer à ce qu’il considérait comme une de ses prérogatives. Une sacrée surprise.

A priori, le contrôle s’effectue a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’argent est décaissé. La Cour des comptes ne devrait pas avoir son mot à dire sur le type de dépenses qui doit être engagé. La France est une démocratie et c’est la représentation nationale qui décide de l’affectation des montants collectés au titre des prélèvements obligatoires. Seulement voilà, on a observé ces dernières décennies un assez déplaisant glissement progressif des missions de la Cour. Son champ des compétences s’est étendu aux organismes privés qui bénéficient des subsides publics. Ceci n’est pas un réel problème. Plus ennuyeux, tel un saumon remontant la rivière, la Cour a commencé à s’intéresser à l’origine des dépenses, c’est-à-dire aux choix publics. Au départ, le raisonnement semble relever du bon sens. Supposons qu’un adulte donne une tape sur la main de son enfant chaque fois qu’il la plonge dans le pot de confiture. Plutôt que passer à des sanctions plus radicales, introduction d’une dose d’arsenic par exemple, cacher le pot paraît être de bonne politique. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences sont pernicieuses.

La Cour des comptes en est ainsi arrivée à reprocher au gouvernement les mesures sociales qu’il a instaurées dans l’urgence afin de calmer la colère des gilets jaunes. Ce qui est particulièrement fort de café ! On imagine le coup de fil furibard d’Emmanuel Macron à son président Didier Migaud :
– M’enfin, ça va pas. Z’avez déjà vu une politique plus libérale que la mienne ? Je saupoudre juste un peu pour empêcher une révolution et vous me tombez dessus !
– Veux pas savoir. La colonne des recettes n’est pas égale à la colonne des dépenses. Point barre.
Soit. Le souci est que le positionnement de la Cour est loin d’être neutre sur le plan idéologique. Les comptes ne sont pas à l’équilibre mais, pourquoi est-ce que ce sont les dépenses sociales qui doivent nécessairement passer à la trappe ? N’est-il pas possible d’incriminer les cadeaux concédés aux entreprises d’autant que leur montant est incomparablement supérieur ? Les arguties comptables ne trompent pas. L’institution fraye plus ou moins consciemment avec les fondements de la vulgate néolibérale. Les chiffres ? Il n’y a manifestement pas que ça qui compte.

Conseils de lecture :

Laporte Michel, 10 contes des mille et une nuits, Flammarion, Paris, 2005.
Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/cour-des-comptes/histoire, 2019

TANT QU’IL Y AURA DES HOMMES

A la manière de Lucky Luke qui dégainait plus rapidement que son ombre, Nadine Morano a confessé un jour : « je tape plus vite que mes doigts mais je corrige plus vite que ma pensée ». Que personne ne se moque. Elle est en effet loin d’être seule dans cette folle course contre la montre. C’est même un signe des temps.

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L’accélération du temps est un trait de la modernité. En suivant son mouvement caméra sur l’épaule, Harmut Rosa souligne la place qu’y occupe le progrès technique. C’est un véritable déclencheur de la sarabande. En quelques décennies, la vitesse des transports personnels a augmenté de 102 % et celle du traitement des données de 1010 %. Jusqu’à l’invention du chemin de fer, les armées se déplaçaient avec une lenteur extrême malgré les efforts de Napoléon Ier en la matière. Aujourd’hui, qui n’a pas effectué un petit vol en navette spatiale ? De la même manière, le travail nocturne n’était envisageable qu’à la lueur des bougies. Aujourd’hui, non seulement les entreprises sont parfaitement éclairées de jour comme de nuit mais, grâce aux nouvelles technologies, l’homme est en mesure de poursuivre son labeur en transposant son bureau chez lui. Parce que ce changement technologique se traduit immédiatement en des termes économiques poétiques comme réduction des coûts. Les entreprises sont évidemment très demandeuses de ces évolutions même si elles sont quelque peu aliénantes pour la population.

Trait essentiel, ces transformations requièrent de la polyvalence. De nos jours, par exemple, un chef de service est conduit à gérer son propre emploi du temps et à traiter son courrier, en tout cas ses mails, sans le secours de son assistante. Pire que cela, tout individu est invité à accomplir plusieurs tâches simultanément. L’étudiant en cours prend des notes, tout en se lançant dans des échanges spirituels avec son voisin, en suivant une série sur son ordinateur et en envoyant des SMS à ses nombreux contacts. Pour lutter contre la compartimentation de la pensée, il n’y a certainement pas mieux. Maintenant, les vieux sages rappellent que, quand on veut être partout au même moment, on n’est nulle part en fait… La tendance n’est pas à profiter des économies de temps permises par la technologie mais d’exploiter cette dernière de façon optimale. Ce ne sont pas les fins qui décident des moyens mais l’inverse. L’homme est asservi par cette sophistication. Ivan Illich l’a libellé ainsi : « L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant ».

Cette aspiration dans l’engrenage des technologies accessibles – pourquoi donc jouer les pisse-vinaigre et se priver ? – n’est pas sans conséquence pour l’équilibre de l’être humain. La modification de son régime alimentaire lui a certes fait gagner quelques centimètres et quelques kilogrammes mais il semble tout près d’atteindre le plafond de ses capacités physiologiques. Les années passent et la vitesse du pet ordinaire reste désespérément scotchée à 6 kilomètres heure. Une pratique frénétique n’y change rien : malgré tout son entraînement, l’athlète peine à dépasser les 36 kilomètres heure sur 100 mètres. Le sentiment d’écrasement par la technologie pourrait être démoralisant si l’homme n’avait justement pas puisé en cette dernière un moyen de repousser ses limites personnelles. Ce n’est pas la réalité qu’il convient d’augmenter mais carrément les potentialités humaines. Bienvenue dans l’univers du transhumanisme avec ses promesses extraordinaires : la mort de la mort – y compris, celle des cons – ou, si l’on en croît Ray Kurzweil, la possibilité de transférer mémoire et esprit sur des ordinateurs.

L’idée d’une émancipation des processus organiques suscite des phantasmes au sein de la population. Olivier Rey souligne à quel point les apôtres du transhumanisme sont incohérents puisque, selon la critique qui leur est adressée, ils n’hésitent pas à justifier leur position en employant des arguments incompatibles entre eux. Ils essaient tout d’abord d’appâter en insistant sur le côté révolutionnaire de leurs projets mirobolants, à même d’apporter la félicité à tous. Une « ingénierie du paradis » est à portée de main. Face aux sceptiques, ils changent de discours et prétendent que, tout compte fait, le transhumanisme n’a rien de singulier. Il s’inscrit dans la logique du progrès scientifique. Nous conduisons des automobiles et nous nous soignons avec des antibiotiques. Finalement, quelle différence y a-t-il entre des lentilles correctrices et des puces implantées dans le cerveau ? Pour ceux qui feraient encore « glups », il existe un dernier type d’explication : cette évolution est inéluctable. Il est préférable de suivre le mouvement afin d’en tirer des dividendes scientifiques comme économiques.

Les inquiets sont accusés d’être des passéistes, juste capables de répéter en boucle « comme c’était mieux, avant ! ». Heureusement qu’une catégorie d’homme ouverte au progrès, sans tabous, et déterminée à nous organiser un avenir radieux, tire la science. Leur action consiste à militer pour retirer tous les freins, éthiques principalement, aux avancées scientifiques. Leur arrogance est en phase avec leurs projections sur le devenir de l’homme. Elle est sans limite. Leurs efforts pour convaincre les pouvoirs publics et les commissions éthiques, ne sont pas démesurés. Les autorités ne peuvent être en effet considérées comme d’authentiques poils à gratter. Science et technologie offrent des services. Pourquoi les refuser alors que les demandes individuelles sont insatiables ? Quel motif invoquer pour interdire à une mamy de donner le jour à des enfants… d’autant que, si elle devient un jour immortelle, elle les accompagnera un bon bout de chemin. Laurent Alexandre est l’archétype de ces scientifiques décomplexés. Favorable à une forme d’eugénisme, il souhaite favoriser la maternité chez les femmes douées. Qui sait si les moins futées ne seront pas un jour interdites de procréation. A moins que la thérapie génique ne s’en mêle. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait Pascal.

Conseils de lecture :

Rey Olivier, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, Paris, 2018.
Rosa Harmut, Aliénation et accélération, La Découverte, Paris, 2014.

UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.

DONNEES, DO-DO DONNEES, DONNEES, DONNEES ET MOI

La société de l’information ne se limite pas à Facebook, Twitter ou Airbnb. Elle génère une avalanche de données qui doivent être traitées de façon méthodique. Les algorithmes, qui sont une suite d’opérations permettant de les ordonner et de produire des résultats, sont les divinités de l’époque et les analystes de données leurs prêtres. Pour le meilleur et pour le pire.

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Dans un livre militant où elle évoque la menace d’Armes de Destruction Mathématique (ADM), Cathy O’Neil commence par distinguer deux catégories d’algorithmes. Il y a ceux qui sont confrontés en permanence à l’épreuve des faits et, grâce à un processus de correction et d’erreurs, tendent à améliorer la qualité de la modélisation. La démarche d’une entreprise comme Amazon relève de cette logique. Imaginons que, sur la base d’achats antérieurs, elle formule l’hypothèse saugrenue que les consommateurs dont le nom commence par la lettre « D » pourraient être spécialement intéressés par de la musique classique. Elle cible alors sa campagne sur les Dupont et Dupond mais observe évidemment que les achats des CD de Mozart n’augmentent pas. Des modifications vont être apportées au modèle pour mieux cerner les prospects susceptibles d’être attirés par le produit. Les clics et les achats valideront, permettant d’affiner l’algorithme. Le niveau d’étude ou le type de produits consommés habituellement par l’individu constituent certainement de meilleures pistes que le nom de famille.
L’autre catégorie d’algorithmes se démarque par le fait qu’une véritable remise en cause y est impossible. Le problème est que des biais se produisent, rendant l’espoir de correction vain. On parle de processus d’« auto-renforcement ». Les logiciels de prédiction criminelle en sont  une belle incarnation. Une exploration des données historiques permet de localiser à quels endroits des comportements illégaux sont à même de survenir. Les forces de police peuvent quadriller le territoire en conséquence. Le recours à un de ces outils, PredPol, a provoqué une baisse des cambriolages de 23 % dans la ville de Reading. Tant mieux mais le souci est d’un autre ordre. Les zones désignées par les logiciels sont souvent économiquement pauvres. Non seulement des crimes graves s’y déroulent mais aussi des délits mineurs. La présence policière conduit à arrêter davantage de petits délinquants et à alimenter la base de données. L’évolution des statistiques se traduit par l’envoi d’un nombre plus élevé encore de représentants de loi dans les coins mal famés. La distorsion est criante : le risque est que plus aucun policier n’arpente les beaux quartiers et que les petits trafics n’y soient plus recensés…

Les deux cas de figure ont pour objet une problématique similaire, l’identification de la récidive. Chez Amazon, elle est souhaitable. Qu’un acheteur passe une nouvelle fois à la caisse et le cours de l’action de l’entreprise prendra des couleurs. Inversement, PredPol s’applique à la déjouer. Si les voyous sont empêchés de commettre des délits, la société s’en portera bien mieux. Les algorithmes ne se contentent pas de repérer les éléments dignes d’attention. Ils remplissent d’autres fonctions éminemment utiles comme celle d’effectuer du tri parmi un océan de données. De plus en plus de procédures d’embauche s’appuient sur des algorithmes. A priori, ils devraient être plus objectifs que des recruteurs pétris de préjugés. Hélas… Pour la sélection des CV, les « scanners » n’aiment pas les polices de caractère trop poétiques ou les symboles comme les flèches. En revanche, envoyer sa candidature avec une police comme Arial et sans photographie maximise les chances de séduire un lecteur automatique. La phase des tests de personnalité n’est guère plus scientifique. Leur unique mérite est dedonnées faire prospérer les entreprises qui les vendent et leurs gourous. Ils reposent en effet sur des fondements psychologiques qui confinent parfois au grotesque. Plusieurs études démontrent que ces tests sont de mauvais prédicteurs de la performance du salarié.

La tentation d’exploiter toute la puissance de calcul permise par le savoir humain est forte mais le mieux est parfois l’ennemi du bien. Aux Etats-Unis, l’algorithme FICO avait pour mission d’assister les banques en évaluant le risque de défaut des clients des banques. Fondé sur le niveau d’endettement et le bon acquittement des factures, il appartenait à la première catégorie d’algorithmes. Il était efficace et transparent. Aujourd’hui, des sociétés mobilisant des bataillons d’analystes proposent des outils beaucoup plus sophistiqués pour mesurer la solvabilité d’un emprunteur virtuel. Leurs e-scores intègrent en sus des données comme les achats en lignes, la localisation de l’ordinateur sans oublier l’âge du capitaine. Ils sont totalement opaques, sans boucle de rétroaction. Leur pertinence est surtout théorique. Ces ADM sont dramatiques dans le sens où ils aggravent les inégalités. Une personne vivant dans un quartier défavorisé se verra automatiquement accorder un taux d’intérêt plus élevé qu’une autre domiciliée dans un environnement plus chic. En fait, ces algorithmes formalisent un état des lieux. Tout se passe comme si la situation passée devait être transposée dans le futur. Les universités occidentales qui utilisent de tels algorithmes recrutent peu d’étudiants colorés.

Outre ces aspects dérangeants, les ADM pèchent par leur imprécision. Environ 5 à 10 % des données sont estimées être inexactes – ayons une pensée pour leurs victimes – d’autant plus que c’est peut-être même pire, puisqu’il arrive que les individus fournissent délibérément de fausses informations. On a observé, toujours aux Etats-Unis, que des enseignants dont l’emploi était en jeu n’hésitaient pas à tricher. Ils rectifiaient les réponses de leurs élèves lors du test final dans l’intention de laisser croire que ceux-ci avaient acquis un certain niveau pendant l’année scolaire. Grâce à cette manipulation, l’administration considérait qu’ils étaient de bons enseignants et ils conservaient leur poste. Toute la chaîne se retrouvait perturbée par contrecoup puisque les enseignants récupérant la classe l’année suivante faisaient face à une difficulté quasi insurmontable : faire progresser des élèves dont le niveau était surévalué par le système. Evidemment, il leur restait la possibilité de tricher eux-mêmes… mettant leurs collègues de l’année suivante dans l’embarras. A qui se fier de nos jours messieurs dames ? Pas toujours aux données ou aux enseignants, c’est sûr…

Conseils de lecture :

Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, Paris, 2018.
O’Neil Cathy, Algorithme. La bombe à retardements, Les Arènes, Paris, 2018.

PAR LE PRIX TANNÉ

Face aux difficultés économiques rencontrées par les agriculteurs, la loi alimentation s’est donné pour objectif de leur permettre de manger à leur faim. L’idée était de relever le niveau des prix payé par le consommateur afin de leur éviter la soupe populaire. Des résultats mitigés ?nutella.jpg

Prenons un consommateur bien dodu. C’est une espèce de Docteur Jekyll qui se prend pour un roi avec son argent plein les poches, nomade qui compare frénétiquement les prix en formulant des exigences toujours plus délirantes. Mais, en lui, Mister Hyde n’est jamais très loin : prêt à voter pour le parti animaliste presque autant que pour le parti communiste, à prendre le maquis contre les boucheries, à faire un détour de trois kilomètres pour ne pas écraser une fourmi et à prier pour le sort des ours polaires. Le problème est que Mister Hyde est souvent caché et que c’est plutôt Docteur Jekyll qui fréquente les boutiques au quotidien. Alors, les centrales d’achat des grandes surfaces ont un cahier des charges précis avec les entreprises dont elles commercialisent les produits. Elles montent au feu avec l’objectif de tirer les prix au plus bas. La négociation avec les entreprises susceptibles d’être référencées est forcément déséquilibrée puisque l’acheteur détient in fine un droit de vie ou de mort sur elles.

Il y a habituellement des intermédiaires mais, à fin de simplification, imaginons un petit agriculteur sympathique, avec l’accent du sud, qui monte de son propre chef à la capitale pour trouver un débouché à ses chères tomates. On le fait évidemment poireauter trois heures avant de l’inviter à entrer en salle d’interrogatoire. La lampe qui est braquée sur son visage une fois qu’il est assis ne doit pourtant pas faire sombrer dans la caricature. Parce que non seulement l’acheteur a été sensibilisé à la démarche éthique durant sa formation en école de commerce mais, au cas où son module de 15 heures en la matière n’aurait pas suffi, une charte déontologique a été placardée au plafond de l’open space de la centrale d’achat. Il est essentiel qu’il agisse de façon humaine. Il suffit d’entendre les trémolos dans sa voix pour comprendre qu’il est imprégné de cette exigence, notamment quand il annonce à l’agriculteur : « je vous en prie, acceptez de baisser votre prix… sinon d’être rayé de la liste de nos fournisseurs, vous ne serez pas surpris ». Parce qu’il est encore plus essentiel qu’il obtienne une baisse des coûts pour la grande surface.

Dans ce système bien rodé, les suicides d’agriculteurs essorés n’étaient pas rares tandis que les cruels et inconscients consommateurs demeuraient en mode festif. Et, si des réflexions étaient menées, elles ne débouchaient sur pas grand-chose de concluant. Puis est arrivé la bataille du Nutella. Des remises sur les pots de pâte à tartiner ont donné lieu à des scènes de quasi émeutes dans les enseignes qui les ont mises en œuvre. Il est difficile de savoir ce qui a le plus choqué – des gueux qui se battent pour des produits alimentaires ou la nature de ces mêmes produits qui utilisent de l’huile de palme et contribuent de ce fait à la déforestation de la planète. Les médias sont habituellement plus indulgents avec les masses de consommateurs prêtes à bondir à l’ouverture des soldes ou à l’occasion de la sortie de l’album d’un artiste. L’ambiance de condamnation a enfin donné le courage à la sphère politique de légiférer. La « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » (à vos souhaits) a été votée à l’automne 2018.

La tâche n’était pas mince. Il s’agissait de rassembler les éléments du puzzle, de faire en sorte que des mesures affectant le comportement du gourmand qui se gave de Nutella améliorent la situation du producteur de tomates avec l’accent du sud. En l’occurrence, la loi reposait sur l’idée qu’une hausse du prix de la pâte à tartiner numéro un conduirait à des négociations plus apaisées entre le représentant de la centrale d’achat et l’agriculteur. Elles se dérouleraient même dans la joie et l’allégresse. Amen. L’intervention directe dans les filières, la fixation d’un prix minimum, une véritable promotion des circuits courts pour offrir une alternative – on voit à l’œil nu comment chacune de ces idées auraient pesé sur l’équilibre du jeu de la marchande à la centrale d’achat. En revanche, de quelle manière une hausse du pot de Nutella pourrait modifier le climat et l’intensité de l’éclairage à l’intérieur de la salle d’interrogatoire, cela reste mystérieux. Apparemment, le législateur était parti en quête du vaudou…

Vaudou, c’est encore plutôt gentil. On reste confondu par la logique sur laquelle la loi repose. Si la facture du consommateur final est plus lourde, le supermarché sera en mesure de payer plus cher ses fournisseurs sans que ses profits ne soient rognés. Le monde économique s’inquiète en effet pour la viabilité économique des grandes surfaces et le niveau de revenus de ses dirigeants. Bien sûr, un tel enchaînement n’est pas totalement impossible. Il existe cependant un scénario beaucoup plus plausible. Au lieu d’être reversés aux petits producteurs, les suppléments acquittés par les consommateurs finals (mais pas finauds) pourraient être conservés par les grandes surfaces. La tentation est forte. En tout cas, comme le disait Emmanuel Levinas, elle est tentante. Avec l’augmentation de leurs recettes et avec une rémunération identique offerte aux petits producteurs, les grandes surfaces verraient leurs profits exploser…

Avec Adam Smith comme figure de proue, les défenseurs du libéralisme ont longtemps justifié leurs positions en vantant les mérites de la mécanique économique, parfaitement huilée à leur goût. La meilleure preuve ? Les prix bas dont tous les citoyens tirent avantage. La pauvreté ? Ne rien faire. Une intervention de l’Etat aggraverait la situation des démunis. Les temps ont changé. Le feu sacré est aujourd’hui éteint. La régulation étatique est désormais un principe accepté, voire réclamé, par le monde des affaires mais pas pour lutter contre la misère sociale. Il importe d’augmenter les prix pour permettre aux grands groupes d’engranger des bénéfices. Le malheureux Adam Smith doit se retourner dans sa tombe.

Conseils de lecture :

Stevenson Robert L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio, Paris, 2018.
Squicciarini Mara L. et Swinnen Yohann, The Economics of Chocolate, Oxford University Press, Oxford, 2016.

LES EXPERTS : SAISON…

Forrest Gump disait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Quand il est question de politique, ce sont les électeurs qui choisissent leur chocolat même s’il est vrai que certains emballages sont trompeurs. Pour ce qui est des commentateurs, entre leur supposée neutralité et la responsabilité dont ils se sentent investis, ils s’en mettent plein les doigts

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Lors des récentes élections européennes, la stratégie du président était savamment pensée. Plutôt que se mesurer aux 33 autres listes, il a préféré n’en retenir qu’une, et tant qu’à faire la plus vilaine, avec laquelle il acceptait de guerroyer. Dans le contexte post gilets jaunes et avec le choix d’une tête de liste, Nathalie Loiseau, qui ne parvenait pas à décoller dans les intentions de vote, le président a même décidé de monter en première ligne. En personnalisant l’élection, en fixant un objectif extrêmement clair, vaincre le Rassemblement National, il a pris des risques considérables. Dans un remake de l’élection présidentielle, il revêtu la tenue de l’unique rempart qui lui sied si bien. Dans les urnes, le défi n’a cependant pas été couronné de succès mais il l’a été à un autre niveau. Convaincus qu’Emmanuel Macron était effectivement le dernier recours avant l’arrivée de la famille Le Pen aux commandes de l’Etat, de nombreux analystes, ont préféré éviter de « jouer avec le feu » en minorant son échec : sans son intervention, l’écart aurait certainement été beaucoup plus important, ont-ils répété en boucle.

Ce type d’argument n’est pas recevable dans le sport. Il est difficile d’imaginer l’entraîneur d’un club de football qui perd un match clé soutenir que le score est malgré tout honorable, qu’une défaite 1-0 n’a pas le même statut qu’un 5-0. Il n’oserait pas. En plus, il n’aurait pas le temps. Dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far West, il aurait déjà été accompagné jusqu’aux portes de la ville, prié de ne plus y remettre les pieds. Evidemment, la famille du football n’est pas caractérisée par sa subtilité. Dans le monde du business, la situation est heureusement différente. Tout d’abord, le risque est de plus en plus transféré du capitaliste vers le salarié. Ensuite, les dirigeants dont la stratégie s’avère catastrophique pour l’entreprise ne sont pas punis, du moins tant qu’ils prennent la peine de verser des dividendes à leurs actionnaires. Et enfin, quand ceux-ci se réveillent malgré tout, les chefs d’entreprise sont débarqués avec des « golden parachutes » ou des bonus. En se présentant comme le président de la « start up nation » ou de la « French company », le président se positionne donc dans un champ où il échappe à toute sanction, enfin tant que le MEDEF sera satisfait de ses services…

Il était alors d’une simplicité biblique pour les commentateurs de piocher dans les chiffres comme dans les chocolats. En pourcentage, le Rassemblement National baisse, passant depuis la dernière élection européenne de 24,9 à 23,3% des voix. La montée de l’extrême-droite est endiguée. On peut souffler. En nombre d’électeurs, c’est encore plus impressionnant. Il s’agit d’une chute puisque, par rapport à la dernière élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen passe de 10,6 à 5,3 millions de voix. La moitié de ses électeurs ont disparu ! Bref, Macron a bien perdu mais il a réussi. Pourtant, ces professionnels du traitement des données politiques auraient été avisés de remarquer que, entre les deux dernières élections européennes, l’extrême droite a progressé de plus de 500 000 voix ! Petite application mathématique, avec la même augmentation, à population et à participation identique, en combien d’élections le Rassemblement National obtiendrait-il la majorité absolue dans le pays ? Evidemment, cet exercice reste très théorique mais qu’il soit juste possible de le poser montre qu’il y a déjà eu des bonnes nouvelles plus rassurantes…

Lors d’un « C dans l’Air » d’anthologie le lendemain de l’élection, les experts finirent par être interrogés sur cette ascension du Rassemblement National. Un peu crispé, le bon Brice Teinturier s’y colla et répondit que l’extrême droite avait presque gagné… 1 million d’électeurs, tout en tempérant aussitôt la portée de la progression. Ce n’est surtout pas sa personne qu’il convient de blâmer. Sa méconnaissance d’une information aussi basique s’explique par le fait que les sondeurs étaient sur la sellette avec ces électeurs taquins qui les feintent à tout coup. Dans ces conditions, son objectif était de rendre compte des erreurs de prévision de la corporation. Puisque sa religion sur le Rassemblement National ne dépendait pas des faits, le nombre  de voix qu’il avait récolté devenait accessoire. D’où son ignorance sur ce point. Et sans faire un mauvais procès à monsieur Teinturier, il y a fort à parier que, s’il avait annoncé par erreur un supplément de 2 millions d’électeurs pour l’extrême droite, il aurait probablement eu le même réflexe pavlovien d’atténuation de cette progression.  Comme ses collègues.

Quand on remonte un peu dans le passé, l’attitude des commentateurs, des faiseurs d’opinion en tout genre, est encore plus étrange. En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen a été une véritable surprise. Elle a été rendue possible par des circonstances exceptionnelles. Le Front National n’avait aucune réserve de voix et pas la moindre chance d’atteindre les 20 % d’électeurs au final. Cela n’a pas empêché les analystes d’hystériser la campagne du deuxième tour. Le Pen serait proche des 30 %, voire des 40%. Aux armes citoyens ! Tout le monde devait se mobiliser, d’où cette ambiance irrationnelle. Aujourd’hui, l’extrême droite est beaucoup plus dangereuse. Sa stratégie de « dédiabolisation » a porté ses fruits. Elle est rentrée dans le jeu politique classique jusqu’à devenir un recours légitime aux antisystème de tous bords – d’autant que, face à elle, Jean-Luc Mélenchon donne plutôt envie d’être soumis. Les jeunes, qui auparavant abhorraient le Front National, n’hésitent plus à voter Le Pen and co. Il y aurait de quoi s’inquiéter. Et là, qu’entend-on des experts ? : « cool, nénesse, Macron est là. La situation est sous contrôle ». Glups.

Conseils de lecture :

Garrigou Alain et Brousse Richard, Manuel anti-sondage. La démocratie n’est pas à vendre ! , La ville brûle, Montreuil, 2011.
Tétreau Edouard, Analyste : au cœur de la folie financière, n°3131, Grasset, Paris.