DONNEES, DO-DO DONNEES, DONNEES, DONNEES ET MOI

La société de l’information ne se limite pas à Facebook, Twitter ou Airbnb. Elle génère une avalanche de données qui doivent être traitées de façon méthodique. Les algorithmes, qui sont une suite d’opérations permettant de les ordonner et de produire des résultats, sont les divinités de l’époque et les analystes de données leurs prêtres. Pour le meilleur et pour le pire.

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Dans un livre militant où elle évoque la menace d’Armes de Destruction Mathématique (ADM), Cathy O’Neil commence par distinguer deux catégories d’algorithmes. Il y a ceux qui sont confrontés en permanence à l’épreuve des faits et, grâce à un processus de correction et d’erreurs, tendent à améliorer la qualité de la modélisation. La démarche d’une entreprise comme Amazon relève de cette logique. Imaginons que, sur la base d’achats antérieurs, elle formule l’hypothèse saugrenue que les consommateurs dont le nom commence par la lettre « D » pourraient être spécialement intéressés par de la musique classique. Elle cible alors sa campagne sur les Dupont et Dupond mais observe évidemment que les achats des CD de Mozart n’augmentent pas. Des modifications vont être apportées au modèle pour mieux cerner les prospects susceptibles d’être attirés par le produit. Les clics et les achats valideront, permettant d’affiner l’algorithme. Le niveau d’étude ou le type de produits consommés habituellement par l’individu constituent certainement de meilleures pistes que le nom de famille.
L’autre catégorie d’algorithmes se démarque par le fait qu’une véritable remise en cause y est impossible. Le problème est que des biais se produisent, rendant l’espoir de correction vain. On parle de processus d’« auto-renforcement ». Les logiciels de prédiction criminelle en sont  une belle incarnation. Une exploration des données historiques permet de localiser à quels endroits des comportements illégaux sont à même de survenir. Les forces de police peuvent quadriller le territoire en conséquence. Le recours à un de ces outils, PredPol, a provoqué une baisse des cambriolages de 23 % dans la ville de Reading. Tant mieux mais le souci est d’un autre ordre. Les zones désignées par les logiciels sont souvent économiquement pauvres. Non seulement des crimes graves s’y déroulent mais aussi des délits mineurs. La présence policière conduit à arrêter davantage de petits délinquants et à alimenter la base de données. L’évolution des statistiques se traduit par l’envoi d’un nombre plus élevé encore de représentants de loi dans les coins mal famés. La distorsion est criante : le risque est que plus aucun policier n’arpente les beaux quartiers et que les petits trafics n’y soient plus recensés…

Les deux cas de figure ont pour objet une problématique similaire, l’identification de la récidive. Chez Amazon, elle est souhaitable. Qu’un acheteur passe une nouvelle fois à la caisse et le cours de l’action de l’entreprise prendra des couleurs. Inversement, PredPol s’applique à la déjouer. Si les voyous sont empêchés de commettre des délits, la société s’en portera bien mieux. Les algorithmes ne se contentent pas de repérer les éléments dignes d’attention. Ils remplissent d’autres fonctions éminemment utiles comme celle d’effectuer du tri parmi un océan de données. De plus en plus de procédures d’embauche s’appuient sur des algorithmes. A priori, ils devraient être plus objectifs que des recruteurs pétris de préjugés. Hélas… Pour la sélection des CV, les « scanners » n’aiment pas les polices de caractère trop poétiques ou les symboles comme les flèches. En revanche, envoyer sa candidature avec une police comme Arial et sans photographie maximise les chances de séduire un lecteur automatique. La phase des tests de personnalité n’est guère plus scientifique. Leur unique mérite est dedonnées faire prospérer les entreprises qui les vendent et leurs gourous. Ils reposent en effet sur des fondements psychologiques qui confinent parfois au grotesque. Plusieurs études démontrent que ces tests sont de mauvais prédicteurs de la performance du salarié.

La tentation d’exploiter toute la puissance de calcul permise par le savoir humain est forte mais le mieux est parfois l’ennemi du bien. Aux Etats-Unis, l’algorithme FICO avait pour mission d’assister les banques en évaluant le risque de défaut des clients des banques. Fondé sur le niveau d’endettement et le bon acquittement des factures, il appartenait à la première catégorie d’algorithmes. Il était efficace et transparent. Aujourd’hui, des sociétés mobilisant des bataillons d’analystes proposent des outils beaucoup plus sophistiqués pour mesurer la solvabilité d’un emprunteur virtuel. Leurs e-scores intègrent en sus des données comme les achats en lignes, la localisation de l’ordinateur sans oublier l’âge du capitaine. Ils sont totalement opaques, sans boucle de rétroaction. Leur pertinence est surtout théorique. Ces ADM sont dramatiques dans le sens où ils aggravent les inégalités. Une personne vivant dans un quartier défavorisé se verra automatiquement accorder un taux d’intérêt plus élevé qu’une autre domiciliée dans un environnement plus chic. En fait, ces algorithmes formalisent un état des lieux. Tout se passe comme si la situation passée devait être transposée dans le futur. Les universités occidentales qui utilisent de tels algorithmes recrutent peu d’étudiants colorés.

Outre ces aspects dérangeants, les ADM pèchent par leur imprécision. Environ 5 à 10 % des données sont estimées être inexactes – ayons une pensée pour leurs victimes – d’autant plus que c’est peut-être même pire, puisqu’il arrive que les individus fournissent délibérément de fausses informations. On a observé, toujours aux Etats-Unis, que des enseignants dont l’emploi était en jeu n’hésitaient pas à tricher. Ils rectifiaient les réponses de leurs élèves lors du test final dans l’intention de laisser croire que ceux-ci avaient acquis un certain niveau pendant l’année scolaire. Grâce à cette manipulation, l’administration considérait qu’ils étaient de bons enseignants et ils conservaient leur poste. Toute la chaîne se retrouvait perturbée par contrecoup puisque les enseignants récupérant la classe l’année suivante faisaient face à une difficulté quasi insurmontable : faire progresser des élèves dont le niveau était surévalué par le système. Evidemment, il leur restait la possibilité de tricher eux-mêmes… mettant leurs collègues de l’année suivante dans l’embarras. A qui se fier de nos jours messieurs dames ? Pas toujours aux données ou aux enseignants, c’est sûr…

Conseils de lecture :

Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, Paris, 2018.
O’Neil Cathy, Algorithme. La bombe à retardements, Les Arènes, Paris, 2018.

PAR LE PRIX TANNÉ

Face aux difficultés économiques rencontrées par les agriculteurs, la loi alimentation s’est donné pour objectif de leur permettre de manger à leur faim. L’idée était de relever le niveau des prix payé par le consommateur afin de leur éviter la soupe populaire. Des résultats mitigés ?nutella.jpg

Prenons un consommateur bien dodu. C’est une espèce de Docteur Jekyll qui se prend pour un roi avec son argent plein les poches, nomade qui compare frénétiquement les prix en formulant des exigences toujours plus délirantes. Mais, en lui, Mister Hyde n’est jamais très loin : prêt à voter pour le parti animaliste presque autant que pour le parti communiste, à prendre le maquis contre les boucheries, à faire un détour de trois kilomètres pour ne pas écraser une fourmi et à prier pour le sort des ours polaires. Le problème est que Mister Hyde est souvent caché et que c’est plutôt Docteur Jekyll qui fréquente les boutiques au quotidien. Alors, les centrales d’achat des grandes surfaces ont un cahier des charges précis avec les entreprises dont elles commercialisent les produits. Elles montent au feu avec l’objectif de tirer les prix au plus bas. La négociation avec les entreprises susceptibles d’être référencées est forcément déséquilibrée puisque l’acheteur détient in fine un droit de vie ou de mort sur elles.

Il y a habituellement des intermédiaires mais, à fin de simplification, imaginons un petit agriculteur sympathique, avec l’accent du sud, qui monte de son propre chef à la capitale pour trouver un débouché à ses chères tomates. On le fait évidemment poireauter trois heures avant de l’inviter à entrer en salle d’interrogatoire. La lampe qui est braquée sur son visage une fois qu’il est assis ne doit pourtant pas faire sombrer dans la caricature. Parce que non seulement l’acheteur a été sensibilisé à la démarche éthique durant sa formation en école de commerce mais, au cas où son module de 15 heures en la matière n’aurait pas suffi, une charte déontologique a été placardée au plafond de l’open space de la centrale d’achat. Il est essentiel qu’il agisse de façon humaine. Il suffit d’entendre les trémolos dans sa voix pour comprendre qu’il est imprégné de cette exigence, notamment quand il annonce à l’agriculteur : « je vous en prie, acceptez de baisser votre prix… sinon d’être rayé de la liste de nos fournisseurs, vous ne serez pas surpris ». Parce qu’il est encore plus essentiel qu’il obtienne une baisse des coûts pour la grande surface.

Dans ce système bien rodé, les suicides d’agriculteurs essorés n’étaient pas rares tandis que les cruels et inconscients consommateurs demeuraient en mode festif. Et, si des réflexions étaient menées, elles ne débouchaient sur pas grand-chose de concluant. Puis est arrivé la bataille du Nutella. Des remises sur les pots de pâte à tartiner ont donné lieu à des scènes de quasi émeutes dans les enseignes qui les ont mises en œuvre. Il est difficile de savoir ce qui a le plus choqué – des gueux qui se battent pour des produits alimentaires ou la nature de ces mêmes produits qui utilisent de l’huile de palme et contribuent de ce fait à la déforestation de la planète. Les médias sont habituellement plus indulgents avec les masses de consommateurs prêtes à bondir à l’ouverture des soldes ou à l’occasion de la sortie de l’album d’un artiste. L’ambiance de condamnation a enfin donné le courage à la sphère politique de légiférer. La « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » (à vos souhaits) a été votée à l’automne 2018.

La tâche n’était pas mince. Il s’agissait de rassembler les éléments du puzzle, de faire en sorte que des mesures affectant le comportement du gourmand qui se gave de Nutella améliorent la situation du producteur de tomates avec l’accent du sud. En l’occurrence, la loi reposait sur l’idée qu’une hausse du prix de la pâte à tartiner numéro un conduirait à des négociations plus apaisées entre le représentant de la centrale d’achat et l’agriculteur. Elles se dérouleraient même dans la joie et l’allégresse. Amen. L’intervention directe dans les filières, la fixation d’un prix minimum, une véritable promotion des circuits courts pour offrir une alternative – on voit à l’œil nu comment chacune de ces idées auraient pesé sur l’équilibre du jeu de la marchande à la centrale d’achat. En revanche, de quelle manière une hausse du pot de Nutella pourrait modifier le climat et l’intensité de l’éclairage à l’intérieur de la salle d’interrogatoire, cela reste mystérieux. Apparemment, le législateur était parti en quête du vaudou…

Vaudou, c’est encore plutôt gentil. On reste confondu par la logique sur laquelle la loi repose. Si la facture du consommateur final est plus lourde, le supermarché sera en mesure de payer plus cher ses fournisseurs sans que ses profits ne soient rognés. Le monde économique s’inquiète en effet pour la viabilité économique des grandes surfaces et le niveau de revenus de ses dirigeants. Bien sûr, un tel enchaînement n’est pas totalement impossible. Il existe cependant un scénario beaucoup plus plausible. Au lieu d’être reversés aux petits producteurs, les suppléments acquittés par les consommateurs finals (mais pas finauds) pourraient être conservés par les grandes surfaces. La tentation est forte. En tout cas, comme le disait Emmanuel Levinas, elle est tentante. Avec l’augmentation de leurs recettes et avec une rémunération identique offerte aux petits producteurs, les grandes surfaces verraient leurs profits exploser…

Avec Adam Smith comme figure de proue, les défenseurs du libéralisme ont longtemps justifié leurs positions en vantant les mérites de la mécanique économique, parfaitement huilée à leur goût. La meilleure preuve ? Les prix bas dont tous les citoyens tirent avantage. La pauvreté ? Ne rien faire. Une intervention de l’Etat aggraverait la situation des démunis. Les temps ont changé. Le feu sacré est aujourd’hui éteint. La régulation étatique est désormais un principe accepté, voire réclamé, par le monde des affaires mais pas pour lutter contre la misère sociale. Il importe d’augmenter les prix pour permettre aux grands groupes d’engranger des bénéfices. Le malheureux Adam Smith doit se retourner dans sa tombe.

Conseils de lecture :

Stevenson Robert L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio, Paris, 2018.
Squicciarini Mara L. et Swinnen Yohann, The Economics of Chocolate, Oxford University Press, Oxford, 2016.

LES EXPERTS : SAISON…

Forrest Gump disait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Quand il est question de politique, ce sont les électeurs qui choisissent leur chocolat même s’il est vrai que certains emballages sont trompeurs. Pour ce qui est des commentateurs, entre leur supposée neutralité et la responsabilité dont ils se sentent investis, ils s’en mettent plein les doigts

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Lors des récentes élections européennes, la stratégie du président était savamment pensée. Plutôt que se mesurer aux 33 autres listes, il a préféré n’en retenir qu’une, et tant qu’à faire la plus vilaine, avec laquelle il acceptait de guerroyer. Dans le contexte post gilets jaunes et avec le choix d’une tête de liste, Nathalie Loiseau, qui ne parvenait pas à décoller dans les intentions de vote, le président a même décidé de monter en première ligne. En personnalisant l’élection, en fixant un objectif extrêmement clair, vaincre le Rassemblement National, il a pris des risques considérables. Dans un remake de l’élection présidentielle, il revêtu la tenue de l’unique rempart qui lui sied si bien. Dans les urnes, le défi n’a cependant pas été couronné de succès mais il l’a été à un autre niveau. Convaincus qu’Emmanuel Macron était effectivement le dernier recours avant l’arrivée de la famille Le Pen aux commandes de l’Etat, de nombreux analystes, ont préféré éviter de « jouer avec le feu » en minorant son échec : sans son intervention, l’écart aurait certainement été beaucoup plus important, ont-ils répété en boucle.

Ce type d’argument n’est pas recevable dans le sport. Il est difficile d’imaginer l’entraîneur d’un club de football qui perd un match clé soutenir que le score est malgré tout honorable, qu’une défaite 1-0 n’a pas le même statut qu’un 5-0. Il n’oserait pas. En plus, il n’aurait pas le temps. Dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far West, il aurait déjà été accompagné jusqu’aux portes de la ville, prié de ne plus y remettre les pieds. Evidemment, la famille du football n’est pas caractérisée par sa subtilité. Dans le monde du business, la situation est heureusement différente. Tout d’abord, le risque est de plus en plus transféré du capitaliste vers le salarié. Ensuite, les dirigeants dont la stratégie s’avère catastrophique pour l’entreprise ne sont pas punis, du moins tant qu’ils prennent la peine de verser des dividendes à leurs actionnaires. Et enfin, quand ceux-ci se réveillent malgré tout, les chefs d’entreprise sont débarqués avec des « golden parachutes » ou des bonus. En se présentant comme le président de la « start up nation » ou de la « French company », le président se positionne donc dans un champ où il échappe à toute sanction, enfin tant que le MEDEF sera satisfait de ses services…

Il était alors d’une simplicité biblique pour les commentateurs de piocher dans les chiffres comme dans les chocolats. En pourcentage, le Rassemblement National baisse, passant depuis la dernière élection européenne de 24,9 à 23,3% des voix. La montée de l’extrême-droite est endiguée. On peut souffler. En nombre d’électeurs, c’est encore plus impressionnant. Il s’agit d’une chute puisque, par rapport à la dernière élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen passe de 10,6 à 5,3 millions de voix. La moitié de ses électeurs ont disparu ! Bref, Macron a bien perdu mais il a réussi. Pourtant, ces professionnels du traitement des données politiques auraient été avisés de remarquer que, entre les deux dernières élections européennes, l’extrême droite a progressé de plus de 500 000 voix ! Petite application mathématique, avec la même augmentation, à population et à participation identique, en combien d’élections le Rassemblement National obtiendrait-il la majorité absolue dans le pays ? Evidemment, cet exercice reste très théorique mais qu’il soit juste possible de le poser montre qu’il y a déjà eu des bonnes nouvelles plus rassurantes…

Lors d’un « C dans l’Air » d’anthologie le lendemain de l’élection, les experts finirent par être interrogés sur cette ascension du Rassemblement National. Un peu crispé, le bon Brice Teinturier s’y colla et répondit que l’extrême droite avait presque gagné… 1 million d’électeurs, tout en tempérant aussitôt la portée de la progression. Ce n’est surtout pas sa personne qu’il convient de blâmer. Sa méconnaissance d’une information aussi basique s’explique par le fait que les sondeurs étaient sur la sellette avec ces électeurs taquins qui les feintent à tout coup. Dans ces conditions, son objectif était de rendre compte des erreurs de prévision de la corporation. Puisque sa religion sur le Rassemblement National ne dépendait pas des faits, le nombre  de voix qu’il avait récolté devenait accessoire. D’où son ignorance sur ce point. Et sans faire un mauvais procès à monsieur Teinturier, il y a fort à parier que, s’il avait annoncé par erreur un supplément de 2 millions d’électeurs pour l’extrême droite, il aurait probablement eu le même réflexe pavlovien d’atténuation de cette progression.  Comme ses collègues.

Quand on remonte un peu dans le passé, l’attitude des commentateurs, des faiseurs d’opinion en tout genre, est encore plus étrange. En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen a été une véritable surprise. Elle a été rendue possible par des circonstances exceptionnelles. Le Front National n’avait aucune réserve de voix et pas la moindre chance d’atteindre les 20 % d’électeurs au final. Cela n’a pas empêché les analystes d’hystériser la campagne du deuxième tour. Le Pen serait proche des 30 %, voire des 40%. Aux armes citoyens ! Tout le monde devait se mobiliser, d’où cette ambiance irrationnelle. Aujourd’hui, l’extrême droite est beaucoup plus dangereuse. Sa stratégie de « dédiabolisation » a porté ses fruits. Elle est rentrée dans le jeu politique classique jusqu’à devenir un recours légitime aux antisystème de tous bords – d’autant que, face à elle, Jean-Luc Mélenchon donne plutôt envie d’être soumis. Les jeunes, qui auparavant abhorraient le Front National, n’hésitent plus à voter Le Pen and co. Il y aurait de quoi s’inquiéter. Et là, qu’entend-on des experts ? : « cool, nénesse, Macron est là. La situation est sous contrôle ». Glups.

Conseils de lecture :

Garrigou Alain et Brousse Richard, Manuel anti-sondage. La démocratie n’est pas à vendre ! , La ville brûle, Montreuil, 2011.
Tétreau Edouard, Analyste : au cœur de la folie financière, n°3131, Grasset, Paris.

SALE RACE !

Mieux vaut être un homme blanc qu’une femme de couleur quand on cherche du travail. Le combat contre les discriminations de toutes sortes est loin d’être gagné. Il mérite une attention permanente. En même temps, ses dérives inquiétantes ne doivent pas être passées sous silence.

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Il était une fois un individu très observateur qui prit conscience que tous les êtres humains n’avaient pas la même couleur de peau. Après avoir écarquillé les yeux, il se rendit à l’évidence, il y avait bien des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Rouges. Il se plongea dans les livres anciens et trouva confirmation que son constat était assez novateur. Les hommes n’avaient certes jamais manqué de mettre le doigt sur diverses caractéristiques les distinguant les uns des autres. L’approche binaire des Grecs est bien connue. D’un côté, il y avait ceux qui parlaient leur langue, signe de l’appartenance à une civilisation raffinée et, de l’autre, le monde barbare caractérisé par les borborygmes provenant des individus qui avaient l’infortune d’y être relégués. Il était également arrivé que des hommes soient frappés par la différence d’apparence plutôt que par la dimension culturelle. Pour leur plus grand malheur, les Incas confondirent les conquistadors avec des envoyés du « Dieu blanc », leur témoignant un temps un immense respect. Pourtant, jusqu’à ce farfelu, les analyses de ces dissimilitudes n’avaient jamais été associées à des conséquences inéluctables. D’ailleurs, le plus souvent, il suffisait de devenir chrétien pour être sauvé.

Le problème n’est pas qu’un « homme de science » ait un jour établi un lien entre le comportement des individus et leur race présumée. D’autres êtres originaux n’ont pas manqué de gratifier l’espèce humaine de découvertes sidérantes, témoignant d’une créativité quasiment sans limite. Prenons Jules Allix, l’inventeur de la théorie des « escargots sympathiques », méthode télégraphique fondée sur la capacité de ces gentilles bestioles à rester physiologiquement en contact après l’acte sexuel. Personne ne l’a suivi dans ses délires et il a même été interné à l’asile de Charenton. Dans le cas de le théorie des races, le drame est que la mayonnaise a pris. On a même assisté à une remarquable effervescence de ces idées avec notamment le courant des « anthroposociologues », dont Carlos Closson, Otto Amon et Georges Vacher de Lapouge ont été les sinistres têtes de gondole, jusqu’à inspirer le nazisme. En cette fin de dix-neuvième siècle, la frontière entre nature et culture était poreuse. D’où la macédoine produite par de nombreux chercheurs.

Les répercussions de ces débats n’ont pas été anodines. Après la guerre de Sécession, l’esclavage fut aboli aux Etats-Unis mais la question des rapports sociaux entre Blancs et Noirs n’était pas résolue pour autant. Le quatorzième amendement de la Constitution stipulait que les deux catégories de citoyens étaient égales. Toutefois, comme le climat était à la réconciliation nationale, une forme de ségrégation raciale fut autorisée puisque le racisme était profondément ancré dans le Sud du pays. Dans l’affaire « Plessy v Ferguson« , la Cour suprême grava en 1896 le principe « séparé mais égal » dans la loi. Les Noirs pourraient voyager dans les mêmes trains que les Blancs mais pas dans les mêmes wagons. La justification de cette politique s’appuyait maintenant sur des arguments pseudo-scientifiques. Il fallut attendre les années 1950 pour que s’opère une véritable remise en cause de cette citoyenneté à deux vitesses. Les Noirs commencèrent à se mobiliser pour obtenir un respect de leurs droits fondamentaux. En refusant de céder sa place à un Blanc dans un bus, Rosa Parks marqua fortement les esprits. Marche après marche, le mouvement des droits civiques parvint enfin à faire bouger les lignes.

Pour Martin Luther King, qui fut une des figures emblématiques de ce mouvement, il était essentiel que les Blancs se rallient à la protestation. Dans son esprit, c’était au moins autant une question d’efficacité, la force du nombre, que de valeurs. En effet, la ségrégation raciale ne devait pas être une préoccupation que pour la minorité noire. Elle constituait une tache pour l’ensemble de la société américaine. La participation des premiers progressistes blancs, qui furent bientôt rejoints par d’autres, annonçait la victoire à venir. Elle représentait la preuve que la lutte contre le racisme était l’affaire de chacun, que les hommes de toutes les couleurs étaient capables de s’entendre sur l’idée que tous devaient disposer des mêmes droits. La proportion de manifestants disposant  d’un doctorat sur les théories de l’évolution était infime. Leur position ne reposait pas sur des découvertes scientifiques mais sur un postulat moral. Quelques années plus tard, un Blanc nommé Stetson Kennedy réussit à infiltrer le Ku Klux Klan. En tournant en dérision les coutumes secrètes et les croyances de ses membres, il œuvra à la décrédibilisation de l’ensemble de l’organisation.

Le contraste avec la France d’aujourd’hui est frappant. Sous prétexte de lutte contre les inégalités raciales, certains militants préconisent de séparer les non Blancs, qualifiés de « racisés », des Blancs. La justification de cette ségrégation à rebours n’est pas triste. En tant que dominants économiquement, politiquement et culturellement, les Blancs sont jugés être incapables de comprendre la légitimité des revendications de minorités. Dans les organisations antiracistes qui adhèrent à cette vision, des réunions sont supposées être réservées aux « racisés » et d’autres aux « racistes »… euh aux Blancs. C’est exactement la configuration que les pires racistes du Sud des Etats-Unis auraient rêvé de rétablir. Indépendamment du fait qu’il s’agit d’un incroyable pied de nez, cette conception sous-entend que les différences entre les êtres humains sont irréductibles. Aucune action collective n’est à même de les rassembler sur des valeurs communes. Peut-on imaginer meilleur terreau pour le racisme ? Le Parti des Indigènes de la République est l’un des propagateurs les plus fervents de ces discours qui consistent à perpétuer le rapport colonisateur-colonisé. C’est évidemment sans fin. L’homosexualité n’est-elle pas une déviance imposée par les colonisateurs ?

Conseils de lecture :

Bourseiller Christophe, Et si c’était la vérité. Enquête sur les délires de l’histoire, Vuibert, 2015.
Kennedy Stetson, J’ai appartenu au Ku Klux Klan, L’Aube, 1996.

ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

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La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.

BINGO !

La première leçon que l’épargnant en culottes courtes est invité à retenir est simple : le rendement est corrélé au risque. Tout le jeu consiste à dénicher des placements qui échappent à cette règle. Les fonds vautours sont spécialisés dans la quête de ces pépites. Mais ils ne sont pas ouverts à tous. Ils exigent beaucoup de vice et de perversité. Si vous possédez une once de sens moral, passez votre chemin…

vautour.jpgAu commencement étaient les obligations. Il ne s’agit pas de devoirs que l’on est amené à accomplir ainsi que des bataillons d’étudiants l’écrivent sur leur copie mais de titres de créances. Un agent économique qui souscrit à une obligation d’Etat classique prête à la puissance publique une somme définie pour un temps donné – 10 000 euros sur 20 ans par exemple. Cela signifie que ce montant lui sera remboursé à la fin de la période et que, pour le remercier de sa bonté, l’Etat lui versera des intérêts chaque année – lesquels lui rapportent plus que le livret A. Le détenteur ne possède que ce droit économique. A la différence de l’actionnaire qui est également décisionnaire, il ne peut s’inviter à la table du conseil des ministres. Le risque est a priori minime puisque, normalement, les Etats ne disparaissent pas. Une obligation d’Etat est donc plus sûre qu’une obligation émise par une entreprise. Dans ce schéma, les agences de notation jouent un rôle crucial : elles évaluent le sérieux avec lequel l’emprunteur gère ses propres finances, c’est-à-dire sa capacité de remboursement à terme. Une mauvaise note indique un risque de défaut à l’échéance, et donc un taux d’intérêt plus élevé. Risque – rentabilité, répétons-le.

En réalité, il est déjà arrivé que des Etats manquent de rigueur dans la gestion de leur budget, qu’ils se comportent en cigale plus qu’en fourmi. Au Moyen Age, où l’arbitraire régnait en maître, il suffisait aux souverains impécunieux de saisir leur créancier au collet pour se retrouver dispensés du paiement de leur dette. Avec le développement des marchés de capitaux, la tentation du bras d’honneur est plus rare mais sa survenue n’est pas impossible. Depuis le dix-neuvième siècle, la Grèce a ainsi annoncé un défaut de paiement à cinq reprises. Si une créance est jugée objectivement irrécouvrable, son détenteur n’hésitera pas à s’en débarrasser en la vendant avec une décote, laquelle dépasse parfois les 90 %. L’agent économique qui a placé ses 10 000 euros en obligations se contentera de récupérer un montant de 1 000 euros. C’est toujours mieux que rien. La question qui se pose est alors : qui est donc suffisamment crétin pour lui offrir ces 1 000 euros contre un bout de papier qui ne vaut rien ? Le pays est exsangue, quasiment en état de mort clinique financière. Il ne règlera jamais les 10 000 euros. Quel est l’intérêt de la transaction pour le nouveau détenteur de l’obligation ?

Ceux qui rêvent du geste d’un samaritain, d’un partisan de l’école de la seconde chance, en seront pour leurs frais. Bienvenue dans l’univers des fonds vautours parce que les desseins de l’acheteur sont plutôt machiavéliques. Son raisonnement repose sur la formule « quand A doit 100 euros à B, il ne dort plus… mais, quand il lui doit 1 million d’euros, c’est B qui ne dort plus ». Autrement dit, conscient de la gravité de la situation financière du débiteur, le créancier est susceptible d’envisager une restructuration de la dette, en procédant à des allègements, à un rééchelonnement du paiement des échéances. Ce sont des techniques de réanimation financière d’urgence qui sont appliquées afin de réussir le sauvetage du pays en danger. Dans cette optique, les créanciers agissent souvent de manière collective. Le « club de Paris » regroupe des créanciers publics tandis que le « club de Londres » rassemble des créanciers privés comme les banques commerciales et les fonds d’investissement. Si tout le monde tire dans le même sens, l’efficacité est plus forte. Les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), les plus dénués de ressources, ont bénéficié de l’assistance de la communauté internationale dans le cadre d’un programme lancé par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.

Les fonds vautours refusent de renoncer à une partie de la somme qui leur due et, si l’effort collectif consenti par le reste des créanciers porte ses fruits, ils se présentent immédiatement au guichet pour encaisser leur argent, quitte à fragiliser en retour le pays en mauvaise santé financière. Ces fonds ne font pas que réenfoncer la tête sous l’eau à celui qui vient à peine de la sortir. Ils s’en prennent aussi aux agonisants en réclamant le règlement de leur créance devant les tribunaux. Il est vrai que, même quand il n’y a que la peau sur les eaux, il reste des organes comme les reins à prélever – l’or du rein en quelque sorte. Pour obtenir un paiement intégral plus les intérêts de retard, les fonds peuvent notamment demander la saisie d’avoirs à l’étranger d’un pays qui n’honore pas ses engagements. Ils ont d’autant plus de chance de parvenir à leur fin que les pays qu’ils ciblent ont rarement les moyens de s’attacher les services de juristes de premier plan.

Une illustration pour finir : il y a quelques années, la Roumanie a souscrit à une obligation d’Etat de la Zambie. Convaincue que le pays africain ne paierait pas sa dette, elle a cédé son titre de créance avec une décote significative. Le fonds vautour Donegal l’a racheté au prix de 3,2 millions d’euros alors que la valeur originelle des obligations était de 30 millions d’euros. La justice anglaise a finalement obligé la Zambie à verser 17 millions d’euros à Donegal, certes moins que les 55 millions réclamés… mais la culbute est appréciable malgré tout, plus de 330 % ! Dans certains cas, le bénéfice peut même avoisiner les 2 000 %. Les animaux rapaces remplissent au moins une fonction utile dans la nature. Ils nettoient les cadavres et évitent la propagation d’épidémies. Pour les rapaces humains, le service rendu à la collectivité est moins apparent…

Conseils de lecture :

Bouchoux Jean-Charles, Les pervers narcissiques, Pocket, Paris, 2014.
CATDM, « Fonds Vautours : Une espèce méconnue de la jungle financière », 8 décembre 2017, http://www.cadtm.org/Fonds-vautours-Une-espece-meconnue.

LA GUERRE DU CHOCOLAT N’AURA PAS LIEU

Le groupe Mars a décidé qu’il ne vendrait plus que du chocolat… vert d’ici à 2025. La couleur ne renvoie pas à la volonté d’être assorti au petit bonhomme de la planète du même nom mais à l’idée d’être produit en respectant les exigences du développement durable.

chocolat

Les fèves de cacao ont servi de monnaie chez les Aztèques et les Mayas. Leur durée de vie limitée interdisait toute forme de thésaurisation. C’est toutefois leur utilisation comme matière première du chocolat qui leur a valu une renommée planétaire et l’infinie gratitude des gourmands. La boisson qui en est tirée a même été estampillée «breuvage des dieux » à l’origine et, pour beaucoup, cette qualification n’est pas usurpée. Toutefois, derrière cette belle histoire, certaines réalités économiques doivent être rappelées. La filière du cacao est caractérisée par un rapport de force extraordinairement déséquilibré entre l’offre et la demande. Du côté de l’offre, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent de la culture de l’arbre magique. Il existe peu de grandes exploitations. Plus de 90 % des paysans vivent dans des structures d’une taille inférieure à 10 hectares. Leur revenu ne dépasse pas 5 dollars par jour et par individu. Ces conditions précaires expliquent que le travail des enfants soit répandu. L’émiettement de l’offre contraste avec l’extrême concentration de la demande. Plus de la moitié de la transformation primaire des fèves de cacao, leur broyage, se trouve aux mains d’un nombre très restreint de multinationales. Ce constat vaut également pour la fabrication où Hershey’s, Ferrero, Kraft-Mondelẽz, Mars et Nestlé sont les acteurs prédominants et pèsent également pour plus de 50 % du marché.

Le cacao représente le troisième marché alimentaire mondial après le café et le sucre. Les principaux pays producteurs sont africains, avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à leur tête, mais aussi sudaméricains – le Brésil et l’Equateur principalement – et même d’Asie où l’Indonésie se distingue particulièrement. Ils n’ont jamais réussi à s’entendre afin de fonder une organisation internationale qui, à l’instar de l’OPEP dans le pétrole, puisse espérer tenir tête aux grandes multinationales. Pire que cela, au fil du temps, les différents Etats se sont progressivement retirés de la régulation de leur propre filière cacao, laissant les petits exploitants à la merci des mastodontes du secteur. Le prix du cacao traduit ces disparités. Malgré quelques emballements ponctuels souvent liés à des facteurs extérieurs comme le climat, il a chuté de façon spectaculaire en termes réels ces dernières décennies. Mais ce n’est pas tout. Comme dans un dessin animé de Tex Avery où, pour assommer son adversaire, le héros s’empare d’abord d’une planche en bois, puis d’un arbre, d’une maison et enfin d’un train composé de plusieurs wagons, les compagnies dominantes ne se sont pas contentées de ces disparités. Il leur fallait toujours plus d’avantages. Elles ont entrepris de faire évoluer les règles encadrant le marché dans un sens qui leur soit favorable.

Un débat s’est tenu sur le concept de chocolat et, que le lecteur se rassure, il n’était pas philosophique… il était simplement juridique. En Europe, les multinationales ont finalement été autorisées à adjoindre à leur production jusqu’à 5% d’autres matières grasses végétales que le beurre et le cacao tout en conservant l’appellation « chocolat ». De cette manière, la directive dite chocolat de 2000 leur a donné un coup de pouce supplémentaire. Jusqu’à cette date, une cacophonie régnait au sein de l’Union : les pays orthodoxes étaient intransigeants et exigeaient que le chocolat soit entièrement pur alors que les hérétiques acceptaient qu’il intègre des matières grasses végétales moins coûteuses comme le beurre de karité. Ce schisme obligeait les grandes compagnies à commercialiser des produits différents selon qu’elles les vendaient à tel pays ou à tel autre. Désormais, la gestion des contenus et des emballages est simplifiée. De plus, la possibilité d’utiliser des constituants alternatifs au cacao a renforcé l’affaiblissement de ses exploitants dans les négociations commerciales puisqu’il n’est plus aussi indispensable qu’auparavant dans la production du chocolat.

Les disparités étaient (et sont) tellement criantes que le cacao est devenu un des premiers produits du commerce équitable. Les familles des exploitants adhérant au programme mis au point par des organisations militantes étaient maintenant sauvées des griffes du marché. Leur rémunération était garantie et déconnectée du prix du cacao sur le marché mondial. En esquivant les intermédiaires habituels, par l’odeur de commission alléchés, et en réclamant au consommateur un petit effort, la filière est parvenue à s’imposer et à même faire des émules. En effet, toujours soucieuse d’embellir son image, la grande distribution a décidé également de s’engager dans cette voie en créant son propre chocolat équitable. Cependant, malgré cet engouement, le commerce du cacao hors des mécanismes du marché compte pour moins de 10 % des échanges mondiaux. La situation de la majorité des exploitants ne s’est pas améliorée. Pour s’en sortir, ils n’ont pas hésité à convertir des forêts en terres agricoles, notamment dans des zones protégées.

Bien leur en a pris. La conscience des grandes compagnies s’est réveillée d’un coup. Le dénuement des familles des exploitants et le travail des enfants n’avaient pas suscité la même réaction de de leur part pendant des décennies. Le danger qui menace la planète et les arbres les a manifestement beaucoup plus affectés. Les conséquences de la déforestation sont bien connues : plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, une érosion des sols, moins de biodiversité et de précipitations. C’est pourquoi l’état d’alerte a été décrété. Un plan qui s’inscrit dans une logique de développement durable a été concocté. L’approche a dû être globale : il a fallu se soucier de la sécurisation des revenus des cacaoculteurs afin de leur faire passer l’envie de réduire la surface des forêts. Le progrès social est un effet collatéral de la préoccupation environnementale. Cette conclusion laisse un petit goût amer. Les experts disent que le chocolat est meilleur ainsi.

Conseils de lecture :

Fountain Antonie et Huetz-Adams Friedel, Cocoa Barometer 2018, 2018.
Barel Michel, Du cacao au chocolat : l’épopée d’une gourmandise, Quae, 2008.