LE BEURRE ET L’ARGENT DU BEURRE

« On devrait construire les villes à la campagne. L’air y est tellement plus pur » avait écrit Henri Monnier, auteur du dix-neuvième siècle qui, en créant le personnage de monsieur Prudhomme, se moquait d’un bourgeois fat et sentencieux mais pétri de bonnes intentions. Sa volonté de concilier tout et son contraire n’a pas pris une ride.     

Sans son costume trois pièces, l’homme se retrouve à poil et, là, les ennuis commencent. En jetant un œil sur le règne animal, on comprend en effet assez rapidement que cette créature un peu ridicule n’est pas près de monter sur le trône. C’est un indécrottable looser. Sur terre, il se déplace plus vite qu’une tortue mais même Hussein Bolt serait vaincu à la course par un hippopotame – et c’est sans parler des félins. Dans l’eau, le meilleur nageur n’a aucune chance de suivre une traine de maquereaux. Dans les airs, le plus léger des humains est moins à l’aise qu’une buse puisque, depuis Icare, il sait qu’il ne pourra jamais voler – bien qu’en donnant une autre signification à ce mot, il soit pour le coup en mesure d’exceller dans l’activité. On pourrait multiplier à l’envi les comparaisons désobligeantes : Casanova contre un lapin au plumard, Tarzan contre un chimpanzé en agilité, etc… Les défenseurs de l’espèce humaine diront qu’elle est certes médiocre mais qu’elle est présente partout. C’est vrai.

Le motif de consolation est toutefois insuffisant. Au bout du compte, ce qui fait la fierté de l’homme est son intelligence. Evitons toute dérive anthropocentrique. Bien sûr, tous les animaux brillent par leur esprit à leur façon. La réputation que les huîtres traînent sur leur faible QI est assurément imméritée mais, en revêtant son costume trois pièces, l’être humain s’est arrogé un pouvoir démesuré sur la nature qui le détache nettement des autres espèces. Il s’est trouvé en capacité de prendre sa revanche contre elles et il ne s’en prive pas. Sa puissance est telle qu’il possède désormais le don de détruire toute la planète s’il le souhaite. Cela, les hippopotames, les maquereaux, les buses, les chimpanzés, les lapins, les huîtres et tous leurs compères qui n’hésitent pas à nous narguer dans certaines circonstances, n’en ont pas l’aptitude. Le détonnant cocktail entre inventivité et discours sur la liberté, sortis tous deux de son cerveau, octroie un avantage décisif à l’homo sapiens pour atteindre cet objectif.

Ce cerveau en état de marche ne sert pas seulement à asseoir la domination des hommes sur le monde animal. Il leur permet d’affronter des obstacles d’un autre ordre. En l’occurrence, l’humain est un être vivant. Ce n’est pas rien. Posons une pomme sur la table. Laissons passer un peu de temps – elle se flétrit – puis encore un peu de temps – et là, elle devient carrément pourrie. Or, pour l’homme, c’est exactement pareil. Ce fameux costume trois pièces ne le protège pas d’une situation plutôt fâcheuse : sa-! vie connaîtra un terme comme l’inscription « biodégradable » sur son front l’atteste. Dur, dur. Spinoza a dit : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie ». Le problème n’est évidemment pas le manque de liberté, n’en déplaise aux anti-pass sanitaire, mais la connaissance de Spinoza. Alors, les gens tremblent, ont des angoisses quand l’heure se rapproche. Cette conscience de sa finitude est une des expériences les mieux partagées de l’espèce humaine.

Les projets transhumanistes prennent toute leur signification dans ce contexte. Ils visent à étendre l’horizon temporel dont l’homme dispose. Les perspectives qui s’offrent déclenchent les fantasmes les plus fous. L’indépassable Laurent Alexandre parlait de « la mort de la mort ». Sans aller jusque-là, des travaux sur les cellules souches, le séquençage du génome humain rendent envisageables de évolutions étonnantes. On aurait demandé à Craig Venter, scientifique et homme d’affaires à la pointe de ces recherches s’il ne jouait pas à se prendre pour Dieu. Il aurait répondu qu’il ne jouait pas. Le plus important ici n’est pas de savoir si le cerveau humain tiendra un jour dans une clé USB mais de mettre l’accent sur le mot « transhumanisme » lui-même. Le préfixe « trans » suggère l’idée d’un au-delà, pas un au-delà dans le sens de paradis mais un au-delà de l’homme. L’homme augmenté sera-t-il vraiment humain ? Les crêpes seront-elles toujours aussi délicieuses ? Les questions s’empilent.

Pour les plus prudents, le cerveau propose déjà des moyens bien balisés pour s’extirper des nombreuses impasses dans lesquelles l’homme a le chic de se plonger. L’émancipation des exigences de la logique constitue une piste plus que prometteuse. Quand un raisonnement intelligent interdit d’accorder les inconciliables, d’aucuns parviennent à passer outre et à accéder à une dimension supérieure. De nouvelles vérités sont ainsi révélées, comme dans le cubisme en peinture. Reprenons les pensées de l’infatigable monsieur Prudhomme : « C’est l’ambition qui perd les hommes. Si Napoléon était resté officier d’artillerie, il serait encore sur le trône ». Cet exemple est merveilleux parce qu’on voit clairement l’origine du hic. L’ambition fait avancer l’individu tout en le poussant à l’excès, à la démesure. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Il n’est normalement pas possible de picorer sur les deux en même temps. Il faut choisir sauf quand on possède une créativité hors du commun. On a alors fromage et dessert.

Les exemples se ramassent à la pelle. Il suffit de se pencher et de ne pas oublier. L’évolution de la pandémie semble nous conduire à une situation de ce type. En louvoyant entre la volonté de garantir les libertés individuelles et son intention d’assurer une bonne santé à la population, accessoirement de désengorger les hôpitaux, le gouvernement a fini par se trouver enfermé dans un cul-de-sac avec la nouvelle vague qui s’annonce. Il va falloir remettre d’équerre des citoyens qui se sont engagés sur des voies divergentes depuis l’apparition du vaccin. La solution qui semble se dessiner est particulièrement raffinée. Pour avoir droit d’aller au cinéma, la troisième dose pourrait être obligatoire… les deux autres restant facultatives. C’est ce qu’on appelle un compromis prudhommien et, de cela, les chimpanzés, les hippopotames, etc…  sont également incapables. L’homme est seul.    

La maxime (Henri Jeanson) :

J’ai débuté avec ma seule intelligence,

Autant dire rien.

JEUX DE POMMES

Le mot malus est habituellement associé à une sensation désagréable. Il évoque l’image d’un assureur rapace qui profite qu’un conducteur a embouti le véhicule de devant  – il envoyait un SMS urgent à sa gentille maman – pour lui vider son coffre-fort. Quel dommage ! Du malus peut également ressortir le bien, disent les sages, de la douceur même.

Le malus écologique n’est pas non plus celui qu’on croit. Laissons de côté le conducteur maladroit qui, en sus, a la malchance d’être propriétaire d’un véhicule polluant – une occasion supplémentaire de passer à la caisse lui sera offerte à cette occasion. Remontons un peu dans le temps. La scène s’est passée un mardi matin par temps clair il y a exactement 50 millions d’années à 9h30 environ en Asie centrale. Il ne pleuvait pas. Un homme dont la préhistoire n’a pas retenu le nom a croqué à pleines dents dans une malus sieversii. Le verbatim de sa réaction a été emporté par le vent. En revanche, on sait que cela lui a plu, terriblement plu, parce qu’il a décidé d’en cultiver. Les pommes, il s’agit d’elles, deviendraient un aliment très prisé par l’espèce humaine, mais pas seulement, puisque les perruches ondulées en raffolent tout autant. Tandis que les Québécois préféraient tomber en amour, le reste de l’humanité, lui, tombait littéralement dans les pommes – la paternité de cette curieuse expression devant être attribuée, si l’on peut dire, à George Sand à moins qu’il ne s’agisse d’une déformation de « tomber en pâmoison ».

Il suffit d’observer les étals des vendeurs de fruits et légumes pour s’en convaincre : il existe un nombre incalculable de variétés de pommes, plus de 20 000, bien que l’intégralité ne soit pas forcément en vente à chaque seconde dans tous les magasins. Un dicton dérivé des maximes du publicitaire Jacques Séguéla n’y va d’ailleurs pas avec le dos de la cuiller en énonçant que celui qui à l’âge de 50 ans n’a pas entendu les charmants noms de Boskoop, Jonagold, Pink Lady, Reinette sans oublier la 3G (Gala, Golden, Granny Smith) a raté sa vie. Le jugement est péremptoire mais il ne fait guère de doute que, si les pommes n’avaient pas existé, les demoiselles Tatin auraient été renversées tout comme les « sans-dents » auraient été privés de compote. Au classement des fruits les plus consommés au monde, les pommes figurent à un rang respectable, derrière les tomates qui ont été scandaleusement autorisées à concourir dans la catégorie des fruits, les bananes et les agrumes pris comme un agrégat mais loin devant les mangues, les poires et les ridicules ananas. La production mondiale avoisine les 80 millions de tonnes. En plébiscitant la pomme, la population mondiale vote avec son cadis.

On pourrait poursuive avec gourmandise cette approche culinaire en ajoutant que la pomme écraserait la concurrence dans les assiettes si l’analyse prenait en compte sa petite sœur, celle qui sort du sol, la pomme de terre… et ses frites. Notons à ce propos que, conformément aux théories de fameux stratèges, si la pomme est présente dans les airs et sur terre, elle l’est aussi dans les mers : les oursins portent en effet le nom de « pommes de mer ». Toutefois, il faut être conscient que la portée symbolique dépasse ici la dimension gastronomique. La pomme a longtemps été décrite comme le « fruit défendu » par excellence. Souvenons-nous que, dans le célèbre épisode biblique où Eve incite Adam à manger d’un fruit, son nom n’est pas précisément spécifié. La poire ou la figue ont été parfois mentionnés, plus rarement la banane et encore moins la banane coupée en deux, le banana split. Comme le montre Stephen Greenblatt, les peintres de la Renaissance ont pourtant souvent opté pour la pomme. Or, ils n’étaient pas vivants au moment de la Création. Certes, la proéminence laryngée des hommes (et pas des femmes, na !) s’appelle la pomme d’Adam, et pas la figue ou la poire d’Adam mais la charge reste mince.

En toute logique, la pomme devrait être relaxée d’autant plus qu’un autre suspect a été dénoncé par les pourfendeurs de la Bible. Le coupable serait le vin. Bien sûr, si l’on suit le texte, il est écrit dans les chapitres suivants que Noé serait le premier vigneron et par conséquent le premier homme qui aurait pris une sacrée cuite (et pas une cuite sacrée) mais, clament-ils, faute de slip, Adam se serait recouvert le sexe avec une feuille de vigne. Ne serait-ce pas la preuve que le raisin était sur les lieux du crime ? De son côté, un expert de ces questions, Sacha Distel, avait indiqué que, sans écarter la piste des pommes, les recherches devaient être orientées parallèlement en direction des poires et des scoubidous, un fruit mystérieux. Il s’inspirait d’une étude anglaise qui désignait quant à elle les pêches et les cerises. Dans cette confusion, le bénéfice du doute aurait dû être accordé à la pomme. Il n’en a rien été. L’explosion d’un « anti-pommisme » primaire, on parle aussi de « malusophobie », est de ce fait particulièrement inexplicable. Les Insoumis sont à la tête de cet combat. Ils ciblent en premier lieu la Golden, parce qu’elle est étatsunienne et  que « gold » signifie or.

Il serait regrettable de traiter de la place symbolique de la pomme sans rappeler l’épisode d’Isaac Newton. Tel Booz endormi auprès de boisseaux de blé, le sympathique Anglais piquait un roupillon sous un pommier. Boum, un fruit rouge lui tomba sur la tête ! Euréka mais c’est bain sûr ! Par la corrélation qu’il établit entre la pomme et sa bosse sur le crâne, il découvrit les lois de l’attraction universelle. Badaboum pour les élèves des cours de physique : il faudrait se remuer les méninges à l’avenir. Plus important, les Lumières s’allumaient progressivement. Beaucoup ont mis en avant le rôle des percées scientifiques dans l’émancipation de l’esprit humain. Par ce biais, l’homme est parvenu à échapper à l’obscurantisme religieux. Une autre conclusion est hélas plus volontiers passée sous silence. La chute des corps enseigne que la pomme ne s’élève pas jusqu’au ciel. La jeter mille fois en l’air n’y changera rien. Les faits sont têtus et il est impossible de s’en affranchir. Badaboum-boum-boum  pour les défenseurs des deux totalitarismes. Refusant de se résoudre à l’évidence, ils ont décidé que la pomme touchera un jour le ciel si on la lance suffisamment bien et fort.

La charade :

Mon premier est un fruit,

Mon deuxième aussi,

Mon troisième aussi,

Mon quatrième aussi,

Mon tout est le début de la cinquième symphonie de Beethoven

INCLUSIF

Ils sont venus, ils sont tous là. Le citoyen, le social, l’entreprise. Il y a même le langage, avec ses codes maudits. Il est à la mode, l’inclusif. Il l’est tellement d’ailleurs  qu’il est devenu quasiment impossible d’envisager d’autres approches. L’injonction est claire : il convient d’être exclusivement inclusif.    

Comment ne pas être attiré par cet appel à la communion universelle, ce refrain envoûtant qui invite à la bienveillance envers autrui, ce carillon qui donne le signal d’une gigantesque battue inspectant les moindres recoins de notre environnement et où il est méprisable de laisser quelqu’un de côté ? Cela semble rempli d’humanité jusqu’à ras bord mais, voilà, la sagesse populaire nous enseigne, que, même si les baisers sont bien baveux, « qui trop embrasse mal étreint ». Evidemment, il faut aller un peu au-delà et, pour pousser un peu la réflexion, rien de mieux que les talibans. Les nouveaux maîtres de l’Afghanistan ont promis un gouvernement « inclusif ». La magie du mot a eu son effet. Les plus romantiques se sont imaginés des instances dirigeantes faisant également la part belle aux Hazaras, qui sont des chiites, aux femmes, etc… Le taliban nouveau était arrivé et c’était un grand cru ! Non, hélas. Manipulation alors ? Exercice de communication par un barbu ayant passé un semestre à l’Université de Berkeley ou qui a abusé de la dive bouteille ? Non plus.

En fait, le mot « taliban » vient de l’arabe « taleb » qui signifie étudiant. Bref, derrière les éructations de ces présumés barbares, il y a tout de même des livres ouverts et des analyses approfondies. Or, il se trouve que, de manière assez logique, les talibans sont remontés à l’étymologie d’inclusion avant de recourir à son utilisation. L’origine est latine « inclusio », en français enfermement. Les talibans ont été mal compris mais ils n’ont pas menti. L’aspect inclusif de leur programme politique consiste à emprisonner, à embastiller les opposants à leur idéologie. Ceux qui leur prennent la tête doivent finir par perdre la leur. Aucun journaliste n’a demandé au mollah Baradar si sa conception de l’inclusion était plutôt ségrégative, si elle cloisonnait, ou si elle était intégrative, à savoir si elle s’inscrivait dans une dynamique d’ouverture. Si la question lui avait été posée, il aurait répondu honnêtement. Qu’aurait-il eu à craindre ? Aussi regrettable soit ce quiproquo, il est d’une grande utilité. Il montre que, au bout du compte, l’inclusion évoque une séparation, une barrière, qui peut être posée ou retirée.

Il est possible de plonger dans les méandres du débat inclusion-exclusion à partir d’un exemple simple mais édifiant. Dans la semaine qui précède la fête des Mères, une séquence bricolage est organisée dans les écoles primaires françaises afin que les enfants puissent offrir un magnifique cadeau à leur maman chérie. De plus en plus d’instituteurs court-circuitent ce moment particulier de peur que cela ne réveille une souffrance chez les orphelins de mère, que cela ne provoque en eux de traumatisme insurpassable. L’intention est louable mais on comprend combien le refus de susciter un sentiment d’exclusion est susceptible de « confiner » à la bêtise, pour reprendre une expression très actuelle. On observe ici que la perspective d’inclusion, synonyme de hantise de la différence, fait finalement assez peu confiance à la résilience, à la capacité de l’homme à puiser en lui-même des forces qui l’aident à faire face à des situations désagréables. La créativité de l’instituteur est également sous-estimée. Ne peut-on imaginer des pratiques permettant de se soumettre à la tradition sans occasionner de désastre chez les orphelins ?

Bien sûr, la problématique est éminemment plus complexe. Les « distinctions » liées à un état ne sont pas appréhendées de la même façon que les « distinctions » liées à une action. Concernant ces dernières, l’inclusion ségrégative, c’est-à-dire l’exclusion, est beaucoup plus tolérée. Cela dépend des circonstances. Peu considéreront scandaleux que l’on incarcère une personne qui tire au fusil dans la foule. Pour ce qui est des distinctions liées à un état – âge, genre, état de santé, nationalité, religion… -, le débat est plus intense. La constitution de groupes d’individus partageant une identité commune est parfois perçue comme une entrave au vivre-ensemble, à l’inclusion intégrative, puisqu’elle laisse des individus à l’écart. Laissons les racistes de tout poil qui  n’ont guère d’intérêt pour notre propos. Les défenseurs de l’universalisme se divisent en deux camps. Il y a les soutiens d’un universalisme abstrait, froid, stérilisé. Selon eux tous les marqueurs identitaires, accusés à la fois d’être des constructions sociales (et alors ?) et  de porter les germes du racisme doivent être pourchassés. Leurs opposants considèrent que l’homme est un assemblage d’identités, de spécificités qui s’additionnent.

En partant de l’ensemble de l’humanité, les partisans du premier camp sont dans la position initiale la plus inclusive qui soit. Il leur suffit de couper toutes les têtes qui dépassent pour préserver cet état d’égalité théorique idyllique. Leurs adversaires font en quelque sorte le chemin inverse. L’écrivain portugais Miguel Torga définissait l’universel comme « le local moins les murs ». C’est grâce aux différences qui ressortent de sa rencontre avec autrui que l’homme rencontre l’universel. Les êtres humains ne doivent pas être assimilés à des clones. Par l’échange, ils apprécient ce qui peut les rapprocher au-delà de la distance inévitable qui les sépare. Ils s’ouvrent. Le principe égalitaire auquel le non raciste adhère est ainsi conforté par son expérience personnelle. Si l’on revient à la fête des Mères, l’universalisme le plus enrichissant n’est pas de gommer l’aspérité – le clivage entre non orphelins et orphelins – en supprimant l’atelier bricolage mais d’introduire au contraire la différence. En misant sur l’intelligence et l’empathie des enfants, l’épreuve sera surmontée et, cerise sur le gâteau, chacune des têtes blondes sera en mesure de mettre en perspective sa propre situation familiale.           

La maxime (Carrefour Voyage) :

Comme son nom l’indique, la formule « Tout inclus » aussi appelée « all inclusive » comprend les vols, l’hôtel, les transferts et repas.

Vous pourrez donc juste profiter de vos vacances all inclusive et vous détendre.

AVEC TOUS SES ATTRIBUTS

L’être humain est souvent satisfait de son joli petit QI qui est, affirme-t-il crûment, largement supérieur à celui d’une huître normalement intelligente. Alors, il plastronne et exhibe parfois avec quelque obscénité cet objet de désir dont il semble si bien pourvu, on n’ose dire si bien doté puisque ce sont les problèmes de dotations qui seront abordées ici.   

Richard Thaler commence par une observation simple. Stanley passe la tondeuse dans son jardin chaque week-end. Bien que l’activité lui soit particulièrement désagréable, il se refuse à recourir aux services d’un jeune du quartier. Il n’est pas disposé à payer la somme de 10 dollars pour cette tâche. Curieusement, lorsqu’on lui demande s’il serait prêt à tondre le gazon de son voisin pour 20 dollars, il répond par la négative en s’offusquant. Autrement dit, pour cet individu, la valeur attribuée à la tâche « passer la tondeuse » connaît une remarquable variation. Accomplie par quelqu’un d’autre que lui, elle n’atteint pas la  moitié de la somme qu’il exige pour l’effectuer lui-même. C’est exactement ce qui caractérise un effet de dotation : quand on possède un bien, il vaut plus à nos yeux que quand il est détenu par une autre personne. Evidemment, dans ce cas précis, des interprétations concurrentes pourraient être proposées, des objections seraient même tout-à-fait plausibles. C’est pourquoi des expériences plus convaincantes ont été construites pour le faire ressortir de manière plus décisive.    

Dans une des plus simples, la moitié des sujets interrogés reçoit un don de 3 dollars et l’autre moitié un billet d’une loterie dont les gains sont compris entre 50 et 70 dollars. Il est permis à tous les cobayes de procéder à un échange en fonction de leur propre préférence, ceux qui possèdent 3 dollars sont autorisés à récupérer un billet de loterie et inversement, ceux qui ont hérité d’un billet de loterie peuvent obtenir à la place 3 dollars, mais le taux d’échange est fixé arbitrairement à 3 dollars contre un billet de loterie. On constate au final qu’assez peu de sujets acceptent une substitution : 82 % de ceux qui avaient reçu initialement un billet de loterie souhaitent le conserver ; pour ce qui est de ceux qui ont touché 3 dollars, la majorité  préfère également les garder, même si la proportion, 62 %, est moindre. Tout se passe comme si l’homme avait tendance à surévaluer ce qu’il a entre ses mains, d’où son refus d’échanger puisque, au taux de 3 dollars le billet de loterie, cela reviendrait forcément à réaliser une mauvaise affaire. Cette expérience a connu des raffinements qui n’ont pas modifié ce résultat.

D’autres tests nous rapprochent de situations de la vie réelle. Des étudiants ont été invités à évaluer le prix d’une tasse. A la première partie d’entre eux, on a raconté qu’elle leur appartenait et à la seconde qu’ils étaient supposés en devenir acquéreurs. Sans surprise, la valeur la plus élevée a été annoncée par les supposés propriétaires. C’est pareil dans l’immobilier où le détenteur d’un bien considérera systématiquement que sa valeur dépasse le prix du marché. Cet écart est indépendant des finasseries qui accompagnent inévitablement une négociation. Elles sont plutôt liées à l’attachement spontané que l’on éprouve envers son patrimoine. Les spéculateurs qui jonglent avec les actifs financiers sont confrontés en permanence à cet impitoyable brouilleur de radar. Il y a vraiment des métiers difficiles ! A un niveau plus modeste, imaginons un salarié arriver dans une entreprise. On le laisse choisir l’emplacement de son bureau – ce à quoi il est indifférent. Peu de temps après, on lui annonce que toutes ses affaires ont été installées dans une autre pièce. Il en ressent de la frustration.  

L’effet de dotation ainsi décrit représente une critique virulente contre la théorie économique standard qui stipule que les agents économiques sont rationnels. Si ceux-ci sont incapables de résister à un écueil de cet acabit, il vaut mieux assurément remballer le modèle et ses hypothèses. Le plus amusant dans cette histoire est que, s’il est assurément possible de critiquer en retour l’effet de dotation, ce n’est pas en rétablissant l’individu calculateur inébranlable, l’homo oeconomicus, mais en le maltraitant davantage encore. Sortant du cadre des rapports de l’individu à ses objets, Thorstein Veblen a fait des rivalités interpersonnelles un des principaux aiguillons du comportement humain. Avec sa « consommation ostentatoire », il soulignait déjà que l’homme jette son dévolu sur de nombreuses catégories de biens pas tant pour leur utilité que pour épater la galerie. Il est même allé plus loin encore en insistant sur l’envie. Certes, a priori, c’est la nature de l’objet qui attise la jalousie. Néanmoins un glissement est envisageable, de l’objet pour ce qu’il est à l’objet parce qu’il est détenu par autrui.

Dans ces conditions, le risque est de sous-estimer la valeur de ce que l’on possède et de surestimer le bien du voisin. Il a été question plus haut de tondeuse à gazon. Pour rester au ras des pâquerettes, l’expression « l’herbe est plus verte ailleurs » traduit cette perspective qui contredit l’effet de dotation. Les explications à ce phénomène ne manquent pas, notamment l’inclination à idéaliser ce que l’on connaît moins profondément ou la routine dans l’utilisation de ses biens, susceptible de s’installer avec le temps qui passe. Les conseils de coachs invitant à se renouveler, à faire preuve d’originalité, fleurissent. Il est recommandé de pratiquer assidument le changement de pizza, de voiture, de meubles dans le salon, de femme, voire de belle-mère. Les attentes de ceux qui franchissent le pas sont souvent déçues – les belles-mères mises à part évidemment. C’est le signe en tout cas qu’il s’agit pareillement d’une illusion. En conclusion, l’attachement à l’objet, qui est consubstanciel à l’effet de dotation, peut toujours se retourner contre son propriétaire, sans que cela s’avère nécessairement pertinent. Qu’elle soit ou non le vol, la propriété reste un insaisissable mal de crâne.

Maxime :

Il est important d’être capable d’ôter,

Le trop de beauté des biens dont on est doté,

C’est connu et inutile de le radoter.

AVEC OU SANS PAPIER

Dans une de ses chansons, Serge Lama jouait au pigeon voyageur, passant d’aventure en aventure, de train en train, de port en port. Il aurait pu ajouter de Papers en Papers. Il y a eu en effet les Panama Papers, les Paradise Papers et voici que surgissent les Pandora Papers. Tous ces miles parcourus fatiguent la population. La force de l’habitude érode l’indignation. Il ne reste qu’à rire…   

Reprenons. En 2016, un consortium de journalistes d’investigation révélait des informations croustillantes sur plus de 200 000 sociétés off-shore, incluant l’identité des actionnaires de ces sociétés. Les plumitifs avaient été mis au jus par un lanceur d’alerte qui avait carotté 11,5 millions de documents confidentiels d’un cabinet d’avocat panaméen.  Ces documents avaient été livrés sous format numérique. On imagine sinon le temps qu’il aurait fallu pour les extraire sans attirer les soupçons des services de protection des données. Des chefs d’Etat et nombre de leurs proches avaient été mis en cause. Gros scandale. Rebelote avec les Paradise Papers en 2017. Et encore, entre les deux, il y a eu les Bahamas Leaks et les Malta Files. Autrement dit, lces forteresses qui promettent d’abriter les secrets les plus choquants de la finance internationale sont de véritables passoires et cela ne s’arrête pas. En dépit de leur  nom extrêmement prétentieux, les Pandora Papers d’aujourd’hui le confirment. La référence à la boîte de Pandore sous-entend que des conséquences terribles sont attendues. Pour le coup, on peut en douter.

L’optimisation fiscale conduit à une perte de recettes pour les Etats du monde entier d’environ 350 milliards d’euros selon l’économiste Gabriel Zucman. Depuis les premiers scoops, peu a été entrepris pour y remédier – tout au plus quelques mesurettes qui justifient les généreux honoraires des spécialistes du contournement de l’impôt puisqu’elles les obligent à faire preuve de plus de créativité. L’indifférence des gouvernements à cette question s’apparente à une autre version du « quoi qu’il en coûte ». Alors, à quoi servent ces révélations ? Au final, elles sont surtout instrumentalisées pour discréditer les méchants, c’est-à-dire ceux du camp d’en face. En France, on a remarqué que des proches de Vladimir Poutine étaient mouillés. Bouh ! Un nom de complotiste a également été cité. Bouh ! La liste a été passée et repassée au crible mais, pas de chance, Eric Zemmour n’est pas dedans. Bouh quand même ! La droite israélienne a tilté sur le nom du roi Abdallah de Jordanie. Bouh ! Etc. A chacun ses méchants évidemment. Pour changer, cet article a plutôt décidé de s’intéresser au cas de quelqu’un de gentil, qui jouit d’une bonne image. Le mérite de ces gens-là n’est pas moindre.  

Sondez sondeurs, le sympathique Guy Forget est une personnalité aimée des Français. Cet ancien joueur de tennis professionnel de très haut niveau – il a tout de même été quatrième du classement mondial – est devenu directeur du tournoi de Roland-Garros. Ce qui en fait un exemple de reconversion remarquablement réussie. Il se trouve qu’il est le bénéficiaire d’une société enregistrée aux Iles Vierges britanniques. Il avait sauvé une balle de match à l’époque des Panama Papers, puisque sa société avait été alors épinglée comme jouant habilement à cache-cash avec l’inutile impôt à acquitter, mais le nom du bon Guy n’était jamais sorti du chapeau. Des informations étaient manquantes. Cette fois, sa défaite est consommée. Jeu, set et match. A la conférence de presse d’après-match, sa manière de venir à résipiscence, n’a pas manqué de saveur. Il a avoué être « monté au filet en caleçon » en reconnaissant et même en revendiquant son entière « incompétence fiscale ». Cette stratégie étonnante appelle quelques commentaires.

Devant la Commission sénatoriale d’enquête sur l’évasion fiscale en 2013, le charmant garçon avait annoncé qu’il était résident suisse et payait ses impôts au pays des coucous. Je devine ici le lecteur goguenard. Il est peu probable qu’il ait décidé de s’installer chez les Helvètes parce qu’il aime l’air de la montagne, la fondue au fromage ou les délicieux Sugus. Nul n’ignore que des tas de Français se sont expatriés en Suisse pour alléger leur facture fiscale. Quand on est riche, le bénéfice-risque – pour employer une expression très à la mode – n’est guère favorable à la participation à la solidarité collective. Cependant, il y a autre chose. Il faut se souvenir qu’une large proportion des tennismen français est domiciliée en Suisse. Les matchs de coupe Davis entre Français et Suisses opposent en fait des voisins – d’où la chaleureuse poignée de mains entre adversaires à la fin des matchs. Ainsi, le déménagement de Forget en Suisse n’est pas forcément un acte mesquin de gros radin mais semble plutôt relever du prérequis dans un cadre professionnel. A contrario, les joueurs qui restent en France percent rarement. S’entraîner, avoir une alimentation saine et devenir résident fiscal suisse, voici la recette, sans jeu de mots, pour réussir.

Néanmoins, la déclaration de Forget interpelle. Tout d’abord, cet homme exerce des responsabilités dans un domaine où il est forcément question d’argent et de fiscalité. On se souvient que l’UEFA avait obtenu une dispense de taxes pour les ventes liées à l’Euro de football qui s’est joué en France en 2016. On négocie avec les autorités. Cela fait partie du job. L’argument «  je tapais dans une balle, moi, et je n’ai pas eu la chance d’assister à des cours de comptabilité en écoles de commerce » tombe. De plus, il y a un souci logique. Il faut trancher : soit, on paye ses impôts en Suisse, soit on (ne) les paye (pas) aux Iles Vierges. En se targuant d’être un incapable, Forget joue le jeu de Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’Etat qui avait plaidé une « phobie administrative » pour justifier le non-paiement de ses factures. Ce positionnement « une faute avouée – une autre faute à moitié pardonnée » est défensif mais la moitié sauvegardée vaut plus que tripette. Comme Thévenoud a déposé une marque pour sa célèbre expression (si, c’est vrai !),  l’ancien tennisman devrait malgré tout acquitter des droits à son propriétaire.  

La maxime :

Faut le faire, Forget !

Parce que dur dur avec ces arguments à la Noah