ME, MYSELF AND I

En 2015, douze décès ont été enregistrés à la suite d’un selfie mal maîtrisé. Par comparaison, la même année, huit personnes ont subi un sort identique en raison d’une attaque de requin. Toutefois, par rapport aux milliards de selfies pris dans le monde, le nombre de personnes qui survivent à cette pratique quasi religieuse reste extraordinairement élevé. Il n’est pas question de la décourager, juste de tenter d’examiner de quoi la culture du selfie est le nom.

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C’est un lieu commun de souligner que l’individualisme s’est répandu de façon débridée dans nos sociétés. En 1985, Thierry Le Luron et Coluche organisaient une parodie de mariage qui déclenchait l’hilarité sur le territoire français. En 2017, le médiatique Jeremstar revêtait une superbe robe blanche et convolait en justes noces avec lui-même. La « sologamie » prête bien sûr à sourire : mis à part les schizophrènes, l’entente est supposée régner dans le ménage et c’est tant mieux parce que les divorces deviennent alors très compliqués. Toutefois, cette illustration du tout-à-l’égo n’est pas uniquement la marque d’un narcissisme assumé. Le corollaire de la volonté déclarée de satisfaire ses phantasmes les plus fous, d’aller au bout de ses rêves, est un affranchissement des contraintes ou des liens traditionnels. Les individus ne vivent pas pour autant comme des atomes isolés. Les spécialistes du marketing, ces nouveaux sociologues, décrivent avec gourmandise l’émergence des tribus comme des regroupements de consommateurs partageant les mêmes valeurs. Ces communautés se forment et se défont au gré des intérêts des individus qui les composent. L’appartenance à une tribu dépend d’affinités. Lorsqu’elles s’évanouissent, on quitte la tribu.

Ces attachements plus éphémères ne sont pas comparables aux anciens, davantage ancrés dans le temps et souvent perçus comme des chaînes pesantes. Notre propos n’est pas de discuter des bienfaits de l’érosion d’institutions comme le mariage ou la religion, qui jouent un rôle de repoussoir convenu aussi bien que de balise. Cependant, force est de constater que l’individualisation s’en prend désormais à des solidarités qui, au moins en Europe, ont longtemps semblé complètement immunisées face à ce type d’attaques. C’est ainsi que la protection sociale a fini par se trouver sur le gril même dans un pays comme la France. Le raisonnement est d’une simplicité irrécusable en apparence : si des individus ne se soucient pas de leur santé, pourquoi la collectivité devrait-elle payer le prix de leur inconséquence ? C’est d’ailleurs à se demander comment il est possible qu’une telle position n’ait pas été exprimée auparavant. Le discours lénifiant des partisans de la politique de soutien aux plus défavorisés anesthésiait-il la lucidité à ce point ? Pour cette pensée libérée, la population des obèses constitue une cible de choix. Elle est visible, à mobilité réduite et son poids dans les dépenses de santé est écrasant : les 15% d’obèses sont à l’origine de 22 % des dépenses de santé sans compter le coût social qu’ils occasionnent et qui avoisine les 13 milliards d’euros.

L’image du gros a varié tout au long de l’Histoire. Sa représentation n’a pas toujours été négative : une surcharge pondérale a même été associée à l’idée de force, à la notion d’opulence. Puis, une lente dégradation s’est opérée coïncidant avec le moment où l’ours a cédé au lion le titre de roi des animaux en plein milieu du Moyen Age. Dans « La soif du mal », la scène dans laquelle l’odieux Orson Welles baigne dans un tas d’immondices, incapable de se relever, incarne à la perfection le dégoût que l’obésité est susceptible de susciter. Elle a fini par s’imposer même si les rondeurs évoquent parfois une rassurante bonhomie à la manière du sergent Garcia dans « Zorro ». Faut-il y voir une marque de jalousie ? N’oublions pas, par exemple, que le prix du billet d’avion au kilo est plus bas lorsque le voyageur est infiniment dodu. Mais ce n’est pas la bonne explication. La stigmatisation des formats XL renvoie plutôt, en fait, à la responsabilité individuelle. A la différence de pathologies telles que les tumeurs cérébrales qui frappent les hommes sans aucune logique apparente, l’obésité est d’ordinaire liée à des comportements humains. Les troubles cardio-vasculaires ou le diabète qui lui sont imputés sont donc jugés évitables. Le rôle de facteurs génétiques ne peut certes être écarté dans certains cas mais les individualistes partis à la pêche au gros se focalisent prioritairement sur les conduites alimentaires déviantes.

La faille de cette réflexion ne réside pas exactement dans le défaut de solidarité. A chacun ses valeurs et, après tout, il faut bien vivre avec son temps ! L’étape suivante sera certainement de militer afin de réformer l’assurance habitation. En effet, si on y réfléchit bien, pourquoi les résidents du troisième étage devraient-ils contribuer à l’indemnisation des imprudents, voire des crétins, domiciliés au rez-de-chaussée et, de ce fait, beaucoup plus exposés aux inondations. Le problème de ce type d’approche est qu’elle sous-entend que le comportement humain résulte nécessairement d’un choix libre et non contraint. Or, sur la question du logement, il est clair que le prix d’un appartement au troisième étage est plus élevé que celui du rez-de-chaussée. Certains n’ont simplement pas les moyens financiers de se loger en hauteur.

Si l’on revient à la problématique de l’obésité, c’est un peu la même chose. Des paramètres socio-économiques jouent sur l’alimentation. Un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros par mois se trouve en surcharge pondérale alors que la proportion est de 7 % pour les individus percevant plus de 5 300 euros. Historiquement, les démunis n’ont jamais mangé comme les nantis. Il fut un temps où le pain blanc était réservé à la noblesse tandis que les paysans se nourrissaient de pain noir riche en céréales… c’est l’inverse aujourd’hui. Pour un ouvrier du bâtiment fatigué, un bon plat de pâtes est plus accessible à tous points de vue qu’une initiation à la cuisine moléculaire ou, à défaut, un mets délicat dans lequel l’électrisant quinoa est mis en vedette. La malbouffe est l’effet plus que la cause des inégalités. Et pourtant la tendance est à balancer son porc… pourvu qu’il soit gros.

Conseils de lecture :

Pastoureau Michel, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Points, 2015.
Reymond William, Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Paris, J’ai lu, 2015.

L’APPRENTI SORCIER 2.0

Un jeune apprenti sorcier ne parvient pas à contrôler un balai auquel il avait ordonné de prendre des seaux afin de remplir une bassine d’eau. Il se laisse déborder par la situation. L’œuvre de Goethe a été popularisée au cinéma par Walt Disney pour le plus grand plaisir des petits et des grands. A l’ère du Big Data, l’homme pourrait-il se laisser dépasser par un mécanisme qu’il a lui-même enclenché ?

mickeyIl n’y a pas que les économistes professionnels qui conviennent que la relation entre le besoin de main d’œuvre, la demande de travail, et le nombre de personnes en quête d’un gagne-pain, l’offre de travail, est déterminante dans la fixation des salaires. Le rapport de force entre les employeurs et les employés est souvent favorable aux premiers mais les cas de figure dans lesquels ce sont les salariés qui ont mené la danse ne manquent pas. Ainsi, au quatorzième siècle, à la suite de la Peste noire, la population européenne a diminué de plus de 30 % tandis que la surface des terres arables restait identique. S’est ensuivie une amélioration significative des conditions de vie des paysans puisque, face à la raréfaction des bras disponibles, les propriétaires terriens étaient en concurrence pour se les attacher. La peinture hollandaise est caractérisée notamment par sa description des scènes de la vie quotidienne. Si elle n’en avait pas été alors à ses balbutiements, un artiste aurait certainement eu l’idée de dépeindre un seigneur allongé sur le sol de sa superbe demeure, les mains jointes, implorant un paysan debout devant lui et détournant le regard avec dédain. Son titre aurait été probablement : « Le maître au ventre par terre ».

L’histoire économique montre que les capitalistes sont épris de progrès technologique. En permettant le remplacement des hommes par des machines, il génère des économies substantielles à long terme. Dans le jargon des économistes, une substitution de capital au travail s’opère. Une telle option est encore plus rentable si le coût du travail est élevé. De leur côté, les salariés sont beaucoup plus hostiles : ils perçoivent une menace immédiate pour leur emploi. Il est difficile de les raisonner en leur rappelant que la transition entre l’invention de la roue et la fibre optique s’est accompagnée de créations nettes d’emplois. En effet, s’il y aura globalement plus de gagnants que des perdants, ceux qui sont actuellement en place n’auront pas forcément les compétences pour basculer vers les nouveaux postes. C’est pourquoi John Kay, l’inventeur de la navette volante qui décupla la productivité dans le textile au dix-huitième siècle dut fuir afin d’échapper à la vindicte d’ouvriers tisserands. En fait, tout dépend de la position que l’on occupe dans le système économique. Au dix-neuvième siècle, l’économiste David Ricardo exprima sa désolation face à la destruction de machines par des ouvriers en colère avant de se raviser et d’afficher une forme de compréhension … à la consternation de ses amis libéraux cette fois.

Avec l’impressionnant développement de la robotisation et les folles perspectives offertes par l’intelligence artificielle, le débat a été relancé. Le monde des entreprises croque à pleine dents dans le fruit qui lui est proposé. Les plateformes logistiques dernier cri, presque entièrement automatisées et couvrant des surfaces de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, se multiplient. Le travail disparaît en même temps que les grévistes potentiels qui coûtent horriblement cher. Des machines d’une originalité incroyable sont inventées tous les jours. Le discours rassurant des économistes qui martèle que le bilan des emplois restera positif comme à chaque révolution technologique est moins convaincant. D’abord, ils sont en désaccord entre eux sur les listes des professions menacées et protégées. Pour illustration, une étude de Frank Levy et Richard Murnane en 2004 excluait la conduite de véhicules du spectre des activités automatisables dans un futur proche. Ils se sont trompés. De plus, même s’il fait peu de doutes que le Big Data constitue un gigantesque gisement de métiers d’avenir, supposer qu’ils parviendront à absorber la majeure partie des bataillons d’inutiles de l’ancienne économie est peu plausible.

Ce scénario d’un capitalisme triomphant et qui atteindrait une productivité inespérée n’est-il pas trop beau ? Revenons au rôle de son arme décisive, le musculeux et survitaminé Big Data. Capable de détecter des anomalies qui nuisent à la précision de son action et de les corriger, il est devenu plus intelligent qu’artificiel. Il ose même s’aventurer sans vergogne dans les champs du diagnostic médical et de la justice prédictive. Dans notre économie, le capitaliste se définit par sa prise de risques. Ce projet économique est-il rentable ? Pour que la société sache si un produit plaira et trouvera un marché, quelques courageux se « sacrifient » en exposant leurs ressources personnelles. Ils sont récompensés quand la réponse est positive. Or, avec la puissance de calcul de l’ami Big Data, n’est-il pas possible d’imaginer que la fonction de défricheur du capitaliste, s’avérera un jour inutile ? Puisque le risque est probabilisable, tous les paramètres, toutes les variables, finiront immanquablement par intégrer l’équation. Dans ces circonstances, le capitaliste ne sera pas plus précieux que le travailleur. Ouïe !

La parabole de Saint-Simon a fait scandale il y a presque deux siècles. Le célèbre comte se moquait des dirigeants politiques français dont la disparition ne causerait guère de dégâts par comparaison avec la perte des agents économiquement productifs. En s’appuyant sur Big Data, la logique capitaliste pense au contraire s’affranchir des contraintes que le travail fait peser sur les profits. Qu’elle prenne garde toutefois : en poussant à peine le raisonnement, le même Big Data pourrait bien arriver à la conclusion que la logique capitaliste elle-même n’est pas plus indispensable. Parabole, antenne relais ou cloud, peu importe en vérité ! Au bout du com(p)te, c’est l’image d’un Mickey submergé, dépassé par sa stratégie déficiente qui s’impose. L’« apprenti sorcier » n’a pas pris une ride…

Conseils de lecture :

Alexandre Laurent, La mort de la mort, Paris, JC Lattès, 2011.
Noah Harari Yuval, Homo Deus, Paris, Albin Michel, 2017.

 

LA GRANDE EVASION

Mark Twain s’étonnait de la présence de murs autour des cimetières. Après tout, constatait-il, ceux qui se trouvent à l’intérieur ne peuvent en sortir et ceux qui sont dehors ne souhaitent pas y entrer. Dans le même ordre d’idée, quand il est facile de contourner le mur, quel intérêt existe-t-il à installer une échelle qui permette de le franchir ? Bienvenue dans le débat entre évasion et optimisation fiscale.       

évasion

Pour la majorité de la population mondiale, les soucis s’arrêtent en fin de journée à la sortie du travail, enfin pour les personnes qui ont la chance d’en avoir un et à condition de ne pas vivre sous le seuil de pauvreté. Pour une infime minorité, c’est à ce moment précis que les problèmes commencent. En effet, s’ils considèrent qu’ils doivent leur réussite exclusivement à leur propre mérite et qu’il n’y a aucune raison qu’une partie de leur richesse soit ponctionnée puis reversée à la collectivité, ils font alors face à un dilemme sur les moyens à employer afin de rétablir la justice. Cette quête morale qui les anime les confronte à une alternative dont les termes sont fort simples : frauder l’administration fiscale ou bien utiliser les réglementations en vigueur afin de minimiser le montant des impôts à acquitter, c’est-à-dire finasser en demeurant dans le cadre de la loi. Dans le premier cas, il est question d’évasion fiscale et dans le second d’optimisation. Que choisir ? Etre détenteur d’une fortune expose à des embarras dont le commun des mortels n’a guère conscience.

De nombreuses expériences menées en économie comportementale, notamment par Daniel Kahneman et Amos Tversky démontrent que les êtres humains éprouvent habituellement une forte aversion face au risque. Ainsi, entre un gain certain de 800 dollars et une configuration dans laquelle l’individu possède 85 % de chances d’empocher 1 000 dollars et 15 % de chances de se retrouver sans rien, plus de 80 % des personnes interrogées penchent pour le gain certain – cela, alors que l’espérance de gain est supérieure dans le deuxième cas puisqu’elle est de 850 dollars. A partir de là, il semble logique de présumer que l’option de l’optimisation fiscale recueille la préférence des réfractaires au paiement de l’impôt. Le fraudeur, l’évadé fiscal, vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Que la place financière dans laquelle il a dissimulé ses richesses accepte de fournir des informations à l’administration fiscale de son pays et il sera sanctionné sévèrement. Quand on sait que ces échanges d’informations se généralisent, le fil auquel est suspendu l’épée est mince. En France, entre 2013 et 2017, 51 000 dossiers ont été déposés par des contribuables désirant régulariser leur situation en profitant de l’indulgence de l’administration.

Ce scénario de l’optimisation est d’autant plus vraisemblable que les opportunités en la matière ne manquent pas. Grâce à la multiplication des niches fiscales, il n’est nul besoin de s’exiler à l’étranger. En France, environ 500 dispositifs permettent aux contribuables de bénéficier d’une diminution de l’impôt qu’ils devraient normalement acquitter. La détention d’œuvres d’art demeure exonérée du paiement de l’impôt sur la fortune. Un fiscaliste avisé vous recommandera d’acheter un Picasso si vous en avez les moyens. Vous aurez alors le loisir de déguster votre soupe en admirant un tableau reconnu mondialement. L’exonération se justifie par le bénéfice que la nation doit tirer du cadeau fiscal concédé au contribuable. En l’espèce, on comprend à quel point il est essentiel pour la France que l’œuvre d’art soit accrochée dans les appartements privés d’un millionnaire français, c’est-à-dire chez un esthète, plutôt que dans ceux d’un millionnaire texan à chapeau de cow boy, forcément un rustre. Franchir les frontières nationales offre davantage de possibilités encore. Le tropisme pour les paradis fiscaux, caractérisés principalement par leurs faibles taux d’imposition, paraît à cet égard irrésistible.

Cette stratégie d’optimisation est mise en œuvre de façon plus systématique par les entreprises. La domiciliation du siège social dans des lieux au nom exotique fait partie des grands classiques. Il est amusant de constater que les investissements des Iles Vierges en Chine sont plus de cinq fois supérieurs à ceux des Etats-Unis. Sans voyager aussi loin, le commissaire aux affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, a un côté assez attendrissant quand il explique que les enquêtes journalistiques l’assistent dans sa mission qui consiste à trouver un dénominateur commun entre Européens dans le combat contre la fuite ou l’optimisation fiscale. La pression de l’opinion publique semble être sa meilleure arme. Il faut dire que le président de la Commission européenne lui-même, Jean-Claude Juncker, avait développé assidûment les rulings fiscaux lorsqu’il était Premier ministre du Luxembourg. Ces pratiques, qui consistent à « sécuriser » le montant de l’impôt des entreprises multinationales afin de les inciter à s’implanter sur son territoire, comptent parmi les outils d’optimisation les plus efficaces.

Bien sûr, au même titre que les hackers sont considérés comme les plus capables d’ériger des défenses contre les attaques informatiques, Juncker possède un savoir-faire indéniable sur les aspects techniques de l’optimisation. Moralement, sa légitimité à convaincre les récalcitrants est plus discutable. Sa détermination à impulser une guerre sans merci contre les dispositifs anti-impôts n’empêche pas forcément non plus les petits malins de dormir. Dans ces conditions où le secret bancaire est de plus en plus maltraité et où les dispositifs d’optimisation ne sont pas près d’être éradiqués, la perspective d’une quasi extinction de l’espèce des fraudeurs, mis en vedette avec les « Panama Papers » devient plausible. Selon le phénomène des vases communicants, la population des pratiquants de l’optimisation, qui est décrite dans les « Paradise Papers », est appelée à croître de façon exponentielle. Une disparition totale des fraudeurs est cependant peu probable. Chez quelques agents économiques, le refus quasi pathologique de participer au plus petit effort de solidarité par le biais de l’impôt est susceptible de déboucher sur des prises de risque insensées. C’est donc une certaine irrationalité qui garantit la biodiversité des ennemis de l’impôt.  

 

Conseils de lecture :

Chavagneux Christian et Palan Ronen, Les paradis fiscaux, La Découverte, 2017.

Kahneman Daniel et Tversky Amos « Choices, Values and Frames », American Psychologist, n° 39, p. 341-350, 1984.

L’UBER EST RUDE !

Qu’est-ce qui pousse les êtres humains à se mettre au service de leurs congénères ? Plutôt que de tirer eux-mêmes des gains du produit de leur travail, pourquoi décident-ils le plus souvent d’en confier la gestion à d’autres personnes qui, de surcroît, ne sont pas toujours triées sur le volet ?

Uber

L’organisation des activités productives a varié tout au long de l’histoire. Le système esclavagiste a été supplanté par le féodalisme puis ensuite par le capitalisme. La prise en charge permanente de la main d’œuvre, spécifique à l’esclavagisme, le rendait particulièrement contraignant. A cet égard, le féodalisme apportait une réponse en termes de confort de vie. Les dominants, les seigneurs, étaient gagnants puisqu’ils n’avaient plus à se fatiguer à nourrir les dominés, leurs serfs, lesquels n’étaient pas perdants puisqu’ils étaient légèrement moins soumis aux caprices et à l’arbitraire de leurs maîtres. Avec les corvées et les redevances comme la taille ou encore les banalités, les petits paysans n’étaient bien sûr pas à la fête pour autant. L’évolution dans le bon sens s’est poursuivie avec l’avènement du capitalisme où, malgré l’existence en France d’un « livret ouvrier » qui limitait la mobilité des travailleurs, la liberté est devenue maître mot – celle d’entreprendre pour le capitaliste et celle de choisir son employeur pour le salarié.

Les interprétations divergent alors. D’après les marxistes, l’exploitation des plus faibles ne s’arrêtera qu’avec le communisme, une société sans classes. Selon eux, la liberté des travailleurs est factice : ils ne possèdent rien d’autre que leur force de travail et c’est pour cette raison qu’ils la vendent aux entreprises. L’Etat est complice. Le problème de cette analyse est justement qu’elle sous-estime la capacité de la puissance publique à réguler l’économie. Philippe Askenazy a comparé les pharmacies britanniques et françaises. La Grande-Bretagne se distingue par la liberté d’installation et l’ouverture du capital. Des chaînes de pharmacies sont apparues. La rémunération des pharmaciens, qui en sont de simples salariés, avoisine les 40 000 euros par an. En France, la logique capitaliste a été bridée : l’implantation d’une pharmacie dépend de critères démographiques et un pharmacien ne peut être propriétaire que d’une officine. Résultat : la rémunération moyenne est d’environ 110 000 euros. Tout est question de volonté politique.

C’est dans ce capitalisme plus ou moins sauvage que le mot « ubérisation » est entré en fanfare dans le Petit Larousse. Défini comme « une remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres », son terreau est composé d’éléments disparates : le développement du numérique d’un côté ; une explosion du nombre des auto-entrepreneurs ou des indépendants de l’autre. Conformément au principe des vases communicants, cette ubérisation correspond à une érosion du salariat peut-être même annonciatrice de son déclin inexorable. Il ne faut pas s’y méprendre : ce changement marque une détérioration de la situation des travailleurs. Les entreprises externalisent de multiples activités qui sont ensuite découpées en micro-tâches sur des plateformes numériques. La division du travail tend vers l’optimalité tandis que la concurrence internationale fait rage. Les prix sont inévitablement tirés vers le bas.

« Allons, cher ami, vous ne souhaitez pas être votre propre responsable, devenir un chef d’entreprise comme moi ? En outre, pour vous montrer mon soutien, sachez que je vous passerai commande » dit le patron au salarié. Certains se laissent tenter par le miroir aux alouettes, l’illusion de liberté, voire par une éventuelle main sur l’épaule, mais ceux qui se lancent, ces entrepreneurs d’un nouveau genre, ne côtoieront jamais leur ancien PDG au banquet d’une organisation patronale. Ils ne sont pas leurs égaux. Les salariés qui, en adoptant le régime auto-entrepreneur ou micro-entrepreneur, sont parvenus à assouvir un rêve d’enfance, ne sont pas légion. La sous-traitance de services à des indépendants qui s’est mise en place fabrique le plus souvent des travailleurs précaires. Tous n’ont pas vraiment choisi d’ailleurs. Les exemples édifiants ne manquent pas. Ainsi, pour élargir sa base de données, une structure connue rémunère ses indépendants 5 centimes le traitement de 12 tickets de caisses, ce qui inclut la récupération du nom de l’entreprise et de son numéro de téléphone. La saisie informatique de 240 tickets donne donc royalement droit à 1 euro. Il vaut mieux travailler vite. Cela permet de garder « l’(algo)-rythme ».

Du point de vue de l’entreprise, les avantages de cette externalisation des tâches sont de plusieurs ordres. Tout d’abord, elle ne facture que le travail réalisé. Le comptable est rémunéré pendant qu’il satisfait des besoins naturels s’il est salarié. Il ne l’est pas quand il est indépendant. La constipation et les autres temps morts sont désormais à sa charge. La réduction des coûts est considérable. A cela, s’ajoute une économie d’espace et de locaux. Le télétravail est loin d’être la norme chez les travailleurs salariés. Et puis, l’impact d’un ralentissement de l’activité de l’entreprise se trouve amorti. Il n’y a plus de salariés inutiles. Il suffit de diminuer les commandes passées aux sous-traitants. En d’autres termes, le risque économique est transféré du capitaliste à son ancien salarié. Cela vaut bien la perte du sentiment de domination directe, presque physique, des petits chefs. Il serait malséant de minimiser le blues qui en résulte – sur qui se défouleront-ils maintenant ? – mais les bénéfices l’emportent cependant sur les pertes.

Pour les travailleurs ubérisés, la situation n’est pas aussi réjouissante malgré la coupure avec le petit chef qui ne cessait d’éructer. Même si un lien est maintenu avec l’entreprise-mère, le tarif de la prestation est très inférieur au salaire. Sinon, le directeur aurait conservé ses salariés et ne leur aurait pas affectueusement posé  la main sur l’épaule. Rien ne dit que ces indépendants dénicheront d’autres clients pour compléter leur revenu et que les commandes seront pérennes. Dorénavant, répétons-le, ce sont eux qui portent le risque économique de leur relation avec leur ex patron. Le paradoxe doit être souligné. Selon l’analyse économique standard, le travailleur est « risquophobe » . C’est ce trait de caractère qui expliquerait qu’il renonce au produit de son travail. De son côté, le capitaliste est « risquophile » : les profits se justifient par un pari, une audace, couronnés de succès. Avec l’ubérisation, c’est tout ce raisonnement qui est remis en cause. Pas cool pour la théorie économique…

Conseils de lecture :

Askenazy Philippe, Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses, Paris, Odile Jacob, 2016.
Blandin Tiffany, Un monde sans travail ?, Paris, Seuil, 2017.

LE POUVOIR DU POUVOIR D’ACHAT

Le pouvoir d’achat se trouve-t-il en hausse ou en baisse ? Le débat politique autour de cette question est féroce, prenant parfois l’allure d’une bataille de tranchées. La réponse à cette interrogation est peut-être moins importante que la signification de son caractère obsessionnel. Son rôle central dans la vie politique mérite d’être souligné.

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Une précision s’impose : le problème du pouvoir d’achat concerne presque exclusivement les sociétés les plus riches. Pour les êtres qui vivent avec moins de 1,90 dollar par jour, leur nombre avoisine les 800 millions selon la Banque Mondiale, il s’agit d’un luxe qui apparaît totalement hors de portée. Un état d’extrême pauvreté débouche sur une autre approche des considérations économiques. Sans entrer dans des querelles statistiques, les centaines de millions d’humains qui s’élèvent juste au-dessus du seuil théorique fixé donc à 1,90 dollar ne vivent pas non plus dans l’opulence. Au total, c’est bien plus de 2 milliards de personnes qui peuvent être rattachées à la pauvreté. Or, quand on ne parvient pas à sortir réellement la tête de l’eau, se projeter à moyen ou à long terme n’est pas à l’ordre du jour. L’idée d’un budget, construit pour satisfaire les besoins de la famille, ne l’est pas davantage. Les individus sont surtout préoccupés par l’immédiateté. Si leurs comportements de consommateurs sont souvent aberrants, par exemple un penchant prononcé pour l’alcool ou un désintérêt pour les enjeux sanitaires, ce n’est pas en raison d’une quelconque déviance mais parce que leur horizon temporel est réduit.

Revenons aux pays développés où le niveau de revenus autorise les résidents à envisager leur situation économique avec plus de sérénité. Le pouvoir d’achat y prend toute sa signification. La politique internationale, celle de l’éducation ou de la recherche suscitent certes de l’intérêt mais avec une certaine distance. Les idéologies ne déclenchent plus les mêmes passions qu’autrefois. En revanche, le pouvoir d’achat renvoie des à réactions vraiment épidermiques. La plupart des mesures du gouvernement ou critiques de l’opposition sont appréciées à travers son prisme. C’est amusant dans le sens où il n’est guère de sujet plus barbant, plus technique, que la fiscalité. Il n’empêche que les résidents désirent avant toute chose savoir quel sera l’impact de la politique gouvernementale sur leur porte-monnaie, ainsi que sur celui de leur voisin bien sûr. Ce sont leurs priorités. Les sociologues décrivent des sociétés modernes à l’individualisme exacerbé. Ils invoquent souvent la mort du modèle fordiste, la disparition des solidarités traditionnelles avec notamment une désindustrialisation marquée. Il devient essentiel d’aller jusqu’au bout de ses fantasmes de consommateur, d’assouvir ses envies les plus folles, de se faire remarquer par la spécificité des biens que l’on détient. La consommation est une expérience de vie indépassable : « je suis par ce que j’ai ».

En décembre 2017, alors que les fêtes de fin d’année se rapprochent dangereusement, l’INSEE produit une note aux effets ravageurs pour le gouvernement : le pouvoir d’achat diminuera de 0,3% en 2018. L’exonération de la taxe d’habitation et le transfert des cotisations chômage sur la CSG avaient été placées en tête de gondole par le Président Macron afin d’adoucir le traitement de cheval administré sur le front du marché du travail… et voilà que l’INSEE affirme que ces mesures ne compensent pas la hausse du prix de biens comme la cigarette et le carburant. La diminution du revenu disponible des ménages est évaluée à 4,5 milliards d’euros. Patatras. Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement monte aussitôt au créneau. Il n’hésite pas à s’en prendre au sérieux du travail de l’INSEE. Affairés à leurs achats de Noël à moins qu’ils ne soient crucifiés par la surprenante nouvelle, les Français ne relèvent pas le caractère incongru, voire délirant de cette attaque. Bien qu’indépendant, l’INSEE représente la France. Il s’agit de l’organisme qui réalise les études statistiques officielles portant sur l’économie nationale. Par cette remise en cause, c’est sa crédibilité qui est tout bonnement écornée. Si le gouvernement français tient l’INSEE en si basse estime, pourquoi l’étranger devrait-il se comporter autrement ? La France tire sur la France.

Ce constat ne doit cependant pas interdire d’examiner l’argument de Benjamin Griveaux. Et s’il avait raison malgré tout sur le fond ? Eh bien, pas du tout. Son raisonnement paraît limpide : comme le prix des cigarettes doit augmenter, les agents économiques décideront de fumer moins et ils paieront de la sorte moins d’impôts. Ce qui restaurera leur pouvoir d’achat… Sauf que sa mauvaise foi est évidente. Il ne peut ignorer que l’INSEE et les instituts statistiques internationaux fonctionnent tous avec une hypothèse de consommation constante, laquelle repose sur le fait que la demande d’un bien ne dépend pas uniquement de son prix. L’image du produit dans la société peut ainsi se modifier et exercer une influence sur sa consommation. C’est pour éviter de spéculer sur ces effets qui s’entrecroisent que cette convention comptable a été instituée. Néanmoins, pour ne pas être trop injuste envers le porte-parole du gouvernement, il convient de reconnaître que sa position fait entrer la réflexion sur le pouvoir d’achat dans une nouvelle dimension.

Poussée au bout de sa logique, l’assertion que la hausse du prix des cigarettes décourage les éventuels consommateurs et préserve indirectement leur pouvoir d’achat confine assurément au sublime. Cela signifie qu’une explosion des taxes ou des prix est la meilleure façon de préserver le revenu des ménages en les incitant à ne pas dégainer leur porte-monnaie. Une révolution conceptuelle s’opère sous nos yeux. Le pouvoir d’achat n’est plus associé à la quantité de biens que l’individu poussé par une fièvre acheteuse est capable d’empiler dans son caddie. Il se transforme en la somme des pièces jaunes que le consommateur stoïque aura amassé parce que l’affolement des taxes ou des prix lui a conseillé de ne pas s’aventurer dans les magasins. Loin des razzias, des bacchanales de consommateurs compulsifs, le pouvoir d’achat devient une forme de sagesse. On retrouve une formule prêtée à Thucydide : « la retenue est une force ». Dans la sphère de la consommation, cette maîtrise de soi porte désormais le nom de pouvoir d’achat et une forte inflation en est une condition ! Plutôt qu’à bouder en pensant à l’effort de réécriture des manuels de leur discipline, les économistes seraient beaux joueurs s’ils prononçaient l’éloge de cette pensée iconoclaste tellement stimulante intellectuellement.

Conseils de lecture :

Banerjee Abhijit et Duflo Esther, Repenser la pauvreté, Paris, Points, 2012.
Fourastié Jean et Jacqueline, Pouvoir d’achat, prix et salaires, Paris, Gallimard, 1977.

 

MONEY, MONEY, MONEY…

Entouré d’un halo de mystère, le bitcoin a réussi à forcer son chemin au-delà des pages économiques pour devenir un véritable sujet de société. Dans ce monde où, comme a chanté le poète, « l’argent, l’argent, tout s’achète et tout se vend », cet engouement pour une crypto-monnaie est l’occasion de se souvenir de quelques fondamentaux relatifs à toute forme monétaire.

bitcoinEn un sens, l’irruption du bitcoin sur le devant de la scène n’est que justice. En effet, même si les économistes ont tendance à croire qu’ils disposent de prérogative en la matière, la question de la monnaie revêt avant tout une dimension sociale. En effet, sans un consensus, une acceptation de la part de la collectivité, aucune monnaie ne pourrait subsister. Ainsi, le cauri, qui est une variété de coquillages, a servi de moyen de paiement dans les sociétés commerçantes de la zone indo-pacifique pendant des siècles. Les cigarettes ont régulièrement joué un rôle de monnaie dans les camps de prisonniers alors que nos sociétés ont longtemps accordé leur préférence aux métaux précieux – et il serait possible de multiplier les exemples à l’envi. L’Etat nation qui a émergé du Moyen Age s’est arrogé non seulement le monopole de la violence légitime (police, justice, armée) mais également celui de l’émission monétaire, par contraste avec la situation antérieure où les seigneurs pouvaient librement battre monnaie sur leur territoire. C’est la représentation nationale, éventuellement communautaire pour les pays de la zone euro, qui gère les problèmes monétaires au nom de la collectivité.

Ce privilège implique une responsabilité et des comptes à rendre. Quand un pays connaît des désordres monétaires, des troubles politiques se produisent presque inévitablement. L’hyperinflation allemande de l’entre-deux guerres, avec Hitler qui fut porté au pouvoir par les urnes, est un cas d’école à ce propos. C’est ce rôle de garant du bon fonctionnement du système monétaire qui explique la sévérité des sanctions menaçant de frapper les faux-monnayeurs. En France, la peine qu’ils encourent est de 30 ans tandis que les actes de torture et barbarie ne peuvent pas coûter plus de 15 ans de réclusion. La confiance est d’autant plus cruciale que la monnaie est désormais détachée de toute référence à une marchandise particulière. Désormais, elle circule principalement par le biais de jeux d’écritures supervisés par des banques centrales. La part des pièces et billets est infime et leur valeur repose aussi sur des croyances. Pour s’en convaincre, il suffit de se livrer à une expérience : tendre des billets de Monopoly à un restaurateur au moment où il présente l’addition. Le sourire est rarement au rendez-vous. Ce n’est peut-être que du papier avec des chiffres mais c’est la même chose avec des euros, non ?

Les critiques adressées à la monnaie sont d’ordres multiples. Selon un point de vue radical, la monnaie est nuisible par nature. Elle entérine, voire aggrave, les inégalités qui se créent souvent entre êtres humains. La relation que l’anarchiste américain David Graeber établit entre les rapports de domination, la dette et la monnaie ne permet de percevoir cette dernière que de manière négative. Ce triptyque la condamne définitivement. D’autres approches, plus modérées, lui concèdent des vertus. La monnaie est un intermédiaire des échanges bien commode dont le pouvoir libératoire est immédiat. Grâce à un paiement monétaire, l’individu s’affranchit de ses dettes. Dans ces conditions, le blâme porte sur le fait que les banques centrales n’agissent pas au mieux des intérêts de la collectivité. Pour le dire autrement, elles cherchent davantage à sauvegarder des intérêts privés, des acteurs nantis, cela au détriment de la société dans son ensemble. Leur argumentation s’appuie notamment sur la façon dont la crise grecque a été gérée par les autorités monétaires.

Nous voici arrivés au bitcoin qui entre dans la catégorie des crypto-monnaies, c’est-à-dire des monnaies non régulées par une banque centrale, circulant sur un réseau informatique décentralisé, de pair à pair. Le bitcoin offre donc aux agents économiques la possibilité d’effectuer des transactions échappant à tout contrôle. Ceci ne signifie pas pour autant que les organisations criminelles se précipitent sur lui. La transparence qui permet de suivre les flux et de surveiller sa conversion en monnaie réelle peut inciter à la prudence. En fait, le bitcoin recrute essentiellement ses effectifs dans trois groupes distincts, les antisystèmes compulsifs, les individualistes sans limite et les spéculateurs par l’odeur alléchés. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir ces populations hétéroclites se renforcer mutuellement en prenant part au même projet.

Les antisystèmes compulsifs évoquent les acheteurs de Mac il y a une vingtaine d’années. Ces Mac-isards prétendaient lutter contre le capitalisme américain, symbolisé en l’espèce par les ordinateurs PC, en se jetant dans les bras grands ouverts de l’entreprise Apple. Tout le talent de cette dernière est d’avoir réussi à instiller un tel sentiment à ses consommateurs. Il est pourtant difficile d’imaginer une entreprise tirant plus sur les grosses ficelles du capitalisme – marketing, obsolescence programmée – qu’Apple. De leur côté, les individualistes sans limite sont attirés par les échanges de pair à pair, semblant ignorer la dimension collective de la monnaie et le contrôle nécessaire que cela implique. Les spéculateurs par l’odeur alléchés, enfin, se divisent entre ceux qui possèdent un certain flair et les moutons, spéculateurs à la petite semaine. Le cours du bitcoin a certes quelque peu dévissé en décembre mais il était tout de même passé approximativement de 1 000 euros à 20 000 euros en quelques mois.

Avant d’exploser pour de bon un jour, la bulle crève au moins les yeux aujourd’hui. Ceci explique l’entrée dans la danse tardive des spéculateurs à la petite semaine, pigeons en devenir. Qu’ils y laissent des plumes est regrettable juste pour eux. En revanche, si des acteurs de la finance traditionnelle, de gros fonds d’investissement, achètent massivement des bitcoins, tout le système monétaire sera affecté lorsque la bulle s’effondrera. Même si cela ne se voit pas toujours, la mission des banques centrales est de protéger les intérêts de la collectivité. Mettre en place des mesures de régulation afin d’éviter une diffusion au système monétaire s’impose. Attention donc à ceux que l’on peut appeler bitcoinistes à moins de procéder par analogie avec les Mac-isards…

Conseils de lecture :

Graeber David, Dette : 5000 ans d’histoire, Paris, Babel, 2016.
Prypto, Bitcoin pour les Nuls, Paris, First, 2017.

T’HABITES OU, NENESSE ?

Les bienfaits de la mondialisation économique continuent d’être discutés avec passion par les experts et par les autres. Il y a pourtant un consensus sur une de ses conséquences : malgré les résistances qu’elle suscite, elle contribue à effacer les frontières nationales. Le monde du sport en est témoin.

sport-nationaliteLe Turc Ramil Guliyev a gratifié le public d’une scène d’anthologie à la fin du 200 mètres qu’il a brillamment remporté durant les Championnats du monde d’athlétisme en août 2017. Juste après sa surprenante victoire, il a manifesté sa joie en déployant un drapeau azéri. S’il avait brandi un drapeau kurde ou un drapeau arménien, il en reste encore quelques-uns en Turquie, son comportement aurait été interprété comme une revendication politique, bien imprudente par les temps qui courent, mais aurait été compréhensible tout de même. Cependant, là, c’est le drapeau azéri qu’il a agité avant de se raviser et de reprendre sagement son tour d’honneur avec le drapeau turc. Saisi par l’émotion, le pauvre garçon avait simplement laissé parler son cœur, oubliant qu’il avait changé de nationalité depuis son premier vagissement dans la charmante ville de Bakou. Il n’est pas question de faire de la Turquie… un bouc-émissaire, évitons les jeux de mots trop immédiats : la pratique des naturalisations sportives s’est généralisée ces dernières années. A l’instar des clubs qui recrutent des joueurs appartenant à d’autres équipes, les pays n’hésitent plus à attirer des sportifs étrangers afin qu’ils défendent leurs propres couleurs dans les compétitions internationales moyennant des avantages économiques évidemment.

La nationalité sportive doit être distinguée de la nationalité étatique. Le football s’est trouvé très vite confronté à cette problématique. Pour illustration, le célèbre joueur Alfredo di Stefano a revêtu le maillot de trois sélections nationales différentes. Il était alors quasiment possible de participer aux éliminatoires de la Coupe du monde pour un pays et à la phase finale pour un second. En plus de l’équité de la compétition, la cérémonie des hymnes risquait de devenir une farce avec des sportifs tremblant d’émotion devant un drapeau un jour puis devant un autre le lendemain, voire un supplice avec la nécessité d’apprendre régulièrement les paroles de nouvelles chansons pour les talents ayant la bougeotte. Dans l’intention d’endiguer le mouvement, les instances dirigeantes de nombreux sports ont décidé de limiter la présence de joueurs naturalisés dans les sélections nationales. La discrimination entre ressortissants d’un même pays qui en découle caractérise ici l’existence d’une nationalité purement sportive. Elle a été validée par les tribunaux qui ont longtemps considéré que les activités sportives constituaient un domaine spécifique. En 1997, l’arrêt Bosman a mis un terme à cette exception. Désormais, un sportif professionnel européen est autorisé à exercer son métier dans n’importe quel pays de l’Union, comme un plombier polonais.

Toutefois, la fin de la protection du marché du travail domestique n’abolit pas la distinction entre les deux types de nationalité. Les barrières à l’éligibilité à une sélection nationale posées par la Fédération Internationale de Football (FIFA) ont même été renforcées. Non seulement dès qu’un binational a représenté un pays à l’âge adulte, il ne peut plus en changer, mais son lien avec sa nouvelle nationalité doit être évident, par exemple par la naissance d’un de ses parents ou grands-parents dans le pays. L’intention était d’éviter que la Coupe de monde ne se transforme en un rassemblement de footballeurs brésiliens portant le maillot des sélections en compétition puisque les footballeurs brésiliens de deuxième zone sont souvent d’un niveau supérieur aux meilleurs footballeurs d’autres pays. En fait, un examen des pratiques de chaque sport révèle une grande variété de situations. A la manière du football, le basketball cherche à tout prix à éviter qu’un pays plein aux as puisse s’acheter des sportifs et dénaturer une Coupe du monde. Sa politique est restrictive. A l’inverse, World Rugby, qui gère le rugby à quinze, affiche une position extrêmement ouverte. Les conditions d’éligibilité à une sélection nationale n’imposent aucunement d’être un citoyen du pays, c’est-à-dire de posséder une nationalité étatique. Il suffit d’y résider une période suffisamment longue – cette durée est passée à 60 mois en 2017.

Quand les portes sont ouvertes, la quête de champions à naturaliser est une compétition en soi. Dans le cas de Guliyev, l’Azerbaïdjan s’est retrouvé dans la peau de « l’arroseur arrosé » puisque ce pays n’hésite pas non plus à promettre monts et merveilles aux coureurs de fond d’origine africaine afin de les attirer dans son giron. Le résultat de ces «guerres du carnet de chèques» est que toute la hiérarchie du sport mondial vit d’extraordinaires bouleversements. Les puissances historiques du sport sont en passe d’être rattrapées par les pays les plus riches. A ce jeu, l’émir du Qatar, un cheikh également, bénéficie d’avantages incontestables. Son pays ne se contente pas d’organiser des compétitions prestigieuses. Il se débrouille pour figurer de plus en plus souvent sur le podium comme durant le Championnat du monde de handball de 2015 où la sélection du Qatar, composée presque exclusivement de joueurs naturalisés, a obtenu la médaille d’argent. Comment faire autrement quand à peine quelques centaines de personnes pratiquent ce sport dans ce pays. Déjà dix-huitième au classement des médailles des mondiaux de 2017 en athlétisme, le Qatar devrait continuer à poursuivre son ascension un petit moment.

En conclusion, la gestion des palmarès devient un véritable casse-tête. Comment traiter ces sportifs qui changent de pays, parfois de nom ? Et quand les pays naissent ou disparaissent ? Le Coréen Son Kee-Chung avait remporté le marathon aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sous le nom de Son Kitei imposé par l’occupant japonais. En 2011, le Comité International Olympique (CIO) rétablissait le patronyme de Son Kee-Chung au palmarès tout en continuant de refuser de créditer la victoire à la Corée du Sud et donc de la retirer au Japon. Son argument est imparable : durant les années 1930, la Corée avait été temporairement rayé de la carte. Avec la farandole des naturalisations, la lecture des palmarès sportifs finira par être déconseillée sans cachet d’aspirine.

Conseils de lecture :

Hilsenrath Edgar, Le conte de la pensée dernière Paris, Le Livre de Poche, 2007.
Lorrain François-Guillaume, Le garçon qui courait, Paris, Sarbacane, 2017.