QUE LES COEURS SE LEVENT !

Un jour, l’actrice Mae West s’adressa à un de ses admirateurs en lui dispensant une de ses formules choc : « Vous avez un revolver dans la poche ou vous êtes ému ? ». Emotions. Voilà, le mot est lâché. Tel un raz-de-marée, elles emportent désormais tout sur leur passage. Qui parviendra à résister à leur élan ?

Définies comme un trouble subit, une agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de joie, de surprise…, les émotions sont souvent associées aux passions bien qu’il ne faille surtout pas confondre les deux notions. L’étymologie souligne cet emballement avec motio, mouvement. Le e, vers le dehors, indique que les émotions donnent habituellement lieu à des manifestations extérieures  accélération du pouls, tremblement, rougissement… – que les individus essaient parfois de cacher. Ainsi, le joueur de poker s’efforce de ne rien laisser transparaître quand il découvre sa main, carte par carte. Comme en politique, on peut alors parler d’« émotion de censure ». En sens inverse, il arrive que le désordre intérieur soit si intense qu’il prenne entièrement le dessus sur les mécanismes de contrôle de celui qui en est la proie. Dans ce cas, la personne est tétanisée, paralysée par ses émotions. Le sentiment qui les a déclenchées conduit à une immobilisation totale. Face à la danse suggestive de la jeune fille au chaperon rouge, le loup de Tex Avery est lui aussi très ému. Il est tellement sidéré que, avant de ressaisir et de se précipiter vers elle, sa mâchoire inférieure touche sur le sol. Il a le souffle coupé.

L’engouement pour les émotions est relativement récent. Pour autant, rien ne serait plus faux que d’imaginer qu’il s’agit d’une nouveauté, d’une innovation de plus proposée par Elon Musk. Aussi tentante soit-elle, l’image de premiers temps de l’humanité où l’homme aurait été guidé uniquement par la raison, échangeant civilement avec les autres membres de son groupe afin d’arriver à un consensus raisonné, est assez éloignée de la réalité. Plus que le raisonnement par analogie, a contrario ou a fortiori, l’argument numéro un du pithécanthrope était le gourdin. En fait, dès ses premiers temps, l’être humain a été traversé par des passions, des émotions qu’il avait du mal à dominer. Il faut dire que, dans les religions polythéistes, les divinités montraient rarement le bon exemple – à l’instar de Zeus qui était une sorte de précurseur de DSK. Bref, c’est avec l’ère des Lumières que la raison s’est imposée et a été érigée en modèle. Globalement, des progrès scientifiques, économiques et politiques ont été enregistrés. Même si des idéologies mortifères ont simultanément prospéré, le triptyque raison-méthode-discussion a disqualifié son adversaire passion-émotion-violence.

La mise en exergue des émotions est en quelque sorte un retour du refoulé. Une vie pleine de rigueur, centrée sur une analyse objective des phénomènes, luttant contre les parasites d’une démarche faite d’emportements n’a rien de réellement enthousiasmant. La cocotte-minute finit par exploser. Le marketing témoigne à merveille de cette inflexion. Précisons que cette discipline ne doit pas être réduite à sa fabrication systématique de néologismes creux en franglais. Elle est précieuse dans le sens où elle fournit des indices sur les évolutions de la société. C’est une espèce de sociologie appliquée à des fins mercantiles… et le thermomètre fonctionne. Pour illustration, le « marketing tribal » se trouve au fondement de la disparition des groupes sociaux traditionnels. Les solidarités historiques ont été sévèrement abîmées églises, partis, syndicats… – mais elles ont cédé la place à d’autres types d’associations, des « tribus » (fans de telle série, antivax… ) qui se forment et se déforment au gré des évènements. Le cadre général individualiste ne signifie certainement pas que l’homme vit dans un état d’isolement.

Dans le même ordre d’idée, les marketeurs nous ont soumis le concept de « marketing expérienciel », également dans l’air du temps. Les économistes décrivent l’être humain comme un calculateur sans état d’âme, obsédé par le rapport qualité-prix des produits. Eh bien, il n’en est rien ! Justice soit rendue au consommateur qui, lorsqu’il achète un paquet de pâtes, du shampoing, un ordinateur, un stylo ou du papier toilettes, cherche à vivre un moment inoubliable, qui restera dans les annales. Loin du matérialisme qui lui est reproché, l’homme aux écus vise simplement à ressentir des émotions. Il attend qu’on lui raconte une merveilleuse histoire.  A la façon du ready-made de Marcel Duchamp qui privait les objets de leur fonction utilitaire pour les convertir en œuvre d’art,  la marchandise n’a aucun intérêt si ce n’est en tant qu’expérience à nulle autre pareille. Les tristes sires incapables de regarder leur plat de pâtes autrement que comme un mets destiné à leur remplir l’estomac sont d’authentiques handicapés de l’existence. Si l’on revient à l’étymologie d’émotion, on les qualifiera de « personnes à mobilité réduite ».

Cette tendance n’est toutefois pas sans danger. Le besoin d’éprouver des sensations fortes est tellement grisant qu’il semble ne pas connaître de limites. Après tous ces battements, c’est quand la prochaine fois, s’interroge le palpitant ? Les spécialistes parlent d’inflation émotionnelle. Il n’est pas simple de se soustraire à ce genre d’addiction d’autant que des petits malins ont repéré le filon. Il y a moyen de s’en mettre plein les poches en donnant satisfaction au peuple qui se montrera en sus plein de reconnaissance. Le cas de la Coupe du monde de football est édifiant. Les gains pécuniaires sont astronomiques et la compétition se déroule tous les quatre ans. La fédération internationale de football, la FIFA, envisage d’en accélérer la fréquence. Elle se tiendrait tous les deux ans… mais pourquoi alors s’arrêter en si bon chemin ? Une Coupe du monde tous les ans aurait de la gueule aussi, non ? Cependant, cela serait-il suffisant ? Imaginons une finale de Coupe du monde disputée tous les jours. Cela en ferait des soirées pizza-coca entre amis ! Le problème n’est pas que d’obésité, d’excès suscitant du dégoût. A force de dé(cons)truire, on a oublié que la valeur est parfois liée à un long effort, à une construction.   

La maxime (Oscar Wilde) :

L’émotion nous égare :

C’est son principal mérite

DE GUERRE LASSE

George Patton expliquait que le but de la guerre « n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Ses paroles semblaient avoir été oubliées comme la possibilité même d’une guerre – « quelle connerie » avait décrété le poète d’un ton martial. Et puis la Russie a décidé de dessouder l’Ukraine…

En fait, la pratique de la guerre n’avait pas totalement disparu mais le monde occidental la traitait en mode mineur. Entre « gens de bonne compagnie », entre dirigeants raisonnables, on finit toujours par trouver un compromis. L’activité paraissait réservée aux pays en développement. Quand les mœurs sont moins policées, des conduites brutales sont toujours concevables. Le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée entre 1998 et 2000 l’illustre étonnamment. Deux des pays les plus pauvres s’étaient battus à propos du tracé de leur frontière. L’enjeu était des terres désertiques et inhabitées. Les dizaines de milliers de morts de cette guerre n’ont pas été l’objet de nombreux reportages dans nos contrées. Un pays riche, les Etats-Unis, est certes entrés en campagne contre l’Irak en 1991 et 2003 mais, malgré l’utilisation de forces conventionnelles, c’est surtout le mythe d’une guerre propre, moderne, qui est resté dans les mémoires. Grâce aux nouvelles technologies, il était possible de procéder à des frappes millimétrées épargnant les civils, voire neutralisant les méchants ennemis sans forcément les tuer. Et, là aussi, les diffuseurs ont évité aux téléspectateurs ces masses de cadavres qui auraient pu leur couper l’appétit.

Le combat des puissances occidentales contre le terrorisme ne correspond pas davantage à l’image d’Epinal de la guerre. C’est une lutte de basse intensité, dite asymétrique. On ne voit guère de morts et, sauf vague d’attentats ou évocation d’un soldat tombé en opération, nos populations n’ont pas vraiment conscience d’être en guerre. D’aucuns considèrent que la série de jeux vidéo Call of Duty, l’un des jeux les plus vendus de l’Histoire, est la preuve que la guerre demeure présente en toile de fond dans nos consciences. Pourtant, les morts y sont totalement virtuelles. Lorsque l’on perd, on recommence la partie avec une nouvelle vie après avoir bu un lait fraise. Personne ne risque la sienne. Les études scientifiques concluent que ces jeux ne poussent pas spécialement à adopter des comportements violents. Au pire, ils contribuent à former des individus décérébrés. Il n’est question que d’adrénaline. Quant aux films de guerre, même s’ils s’affirment de plus en plus réalistes, en raison du climat pacifique, le spectateur les appréhende comme des œuvres d’un autre temps. Ces soldats le ventre ouvert sont presque moins crédibles qu’un tricératops dans un film sur les dinosaures.   

Rappelons quelques fondamentaux : le but des belligérants est de remporter la victoire. Cela signifie que tous les moyens sont bons à cet effet. En outre, par contraste avec les siècles passés, les guerres sont devenues totales. Tandis que les militaires se battent, les civils participent à l’effort de guerre en faisant tourner l’économie, en produisant les armes nécessaires aux soldats. La frontière entre combattants et non combattants est parfois trouble. Les bombardements des villes allemandes par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale se comprennent dans cet esprit. L’intention était de casser la volonté de la nation allemande, entièrement engagée aux côtés de ses forces armées. Les dizaines de milliers de morts du bombardement de Dresde vaudraient aujourd’hui des poursuites à Churchill et à Roosevelt. Les belles âmes anglo-américaines organiseraient des manifestations expliquant sérieusement que, si les Alliés sont capables de telles horreurs, ils ne valent pas mieux que Hitler. La confusion entre les fins et les moyens est un danger supplémentaire de la guerre. Sans recul, toutes les hécatombes donnent l’impression de se valoir. Espérer que l’on abrégera ainsi la guerre est-il recevable ?   

Christopher Browning a décrit méticuleusement quelles atrocités un bataillon de réserve de la police allemande, composé de « gens ordinaires » a commises en Europe de l’Est – presque aucun de ses membres n’ayant demandé à être dispensé de ces massacres alors que cette option était offerte à tous. C’est certainement moins dû à une quelconque soumission à l’autorité, au magnétisme de l’uniforme comme l’a suggéré Stanley Milgram dans une célèbre expérience, qu’à la solidarité idéologique entre frères d’armes. Comme le constate Omer Bar Tov, au fur et à mesure que leurs camarades tombaient sur le front de l’Est, les soldats allemands étaient rassemblés en de nouvelles unités. Ils ne se connaissaient pas. La seule chose qui pouvait les cimenter, les faire tenir ensemble, était les valeurs du Reich. Quoi qu’il en soit, même si l’on met à part le racisme nazi, on comprend bien que la menace de dérive plane sur toute unité militaire. Un groupe de soldats sur qui on tire et qui, en conséquence, perd une partie des siens ne fera pas toujours preuve de discernement dans le feu de l’action. C’est inévitable. La qualité de la formation est essentielle.    

Durant sa conquête de l’Allemagne nazie, la soldatesque soviétique avait été responsable de viols et d’exactions de toutes sortes. Sur ce plan, aucun progrès ne paraît avoir été enregistré. Les événements d’Ukraine laissent entendre qu’aucun module d’éthique n’a été rajouté au cursus du soldat russe. Sans aller jusque-là, les scènes de démesure, d’hubris, inhérentes à la guerre, et qui ont été si bien relatées par Malaparte dans « Kaputt » montrent que le risque de dérapage est omniprésent. Pour autant, les exactions des troupes de Poutine sont suffisamment terrifiantes pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter. Les Russes ne cherchent pas à exterminer le peuple ukrainien. Il n’y a donc pas de crime de génocide. Les Ukrainiens ont diffusé en boucle des images d’un couple de personnes âgées faisant sortir de leur jardin des soldats russes empruntés. Pareillement, les civils ukrainiens ont fini par être évacués de Marioupol. Ces deux situations auraient été impossibles avec les nazis dont l’attitude inhumaine est unanimement reconnue … sauf par quelques auteurs comme Jean Genet, dont nul n’a oublié le « On me dit que l’officier allemand qui commanda le massacre d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle ».

            La maxime (Raymond Devos) :

C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour ;
et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.

Ô TEMPS, TIQUE !

Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. Comme elle n’a pas posé de congés, il faut se rendre à l’évidence : elle a été l’objet d’un vol. Un temps suspecté, Guillaume Apollinaire est innocenté. Tout rentre dans l’ordre deux ans plus tard : le tableau est retrouvé et le malfaiteur arrêté. L’émotion aura été immense. Et si, au contraire, Mona Lisa se découvrait un jour une ou deux sœurs jumelles ?   

On a beaucoup écrit sur le regard de la Joconde. On parle d’« effet Mona Lisa » pour rendre compte du sentiment d’être dévisagé par un personnage figurant dans un tableau. Pourtant, dans ce cas, il s’agit d’une illusion d’optique puisque les yeux de la dame sont légèrement orientés de côté. Il y a eu aussi des experts qui ont axé leur analyse sur son sourire mystérieux. Quand on le fixe directement, il apparaît sous un certain jour mais, quand le spectateur se focalise sur d’autres parties du corps, il perçoit quelque chose de nouveau. Devenu protecteur de Leonardo de Vinci, François 1er a un jour asséné : «  Souvent femme varie / bien fol est qui s’y fie ». Le rapport de causalité avec Mona Lisa, qui n’est pas à exclure, et la possible censure de l’œuvre par le mouvement « wokiste » nous éloignent du sujet. Le fait est que, même si le parcours de l’artiste est assez bien balisé, des zones d’ombre subsistent. Un simple exemple en lien à cette toile : quand a-t-elle été peinte exactement, entre 1503 et 1506, entre 1513 et 1516 voire 1519 ? L’avis des derniers survivants diverge. Quelques-uns semblent avoir perdu carrément la mémoire.

Dans ce contexte, aussi improbable soit-elle, l’hypothèse qu’il existe une deuxième Joconde ne peut être entièrement écartée. Si l’on admet que la production de maints artistes est encore plus incertaine que celle du grand Leonardo, la probabilité qu’un chef d’œuvre du passé ne surgisse du néant n’est pas négligeable. Le phénomène s’est d’ailleurs déjà passé à plusieurs reprises. Toutefois, sa reconnaissance par le milieu de l’art est parsemée d’embûches. Les peintres se regroupaient souvent dans des ateliers et le maître pouvait se désengager d’un travail qu’il avait entamé ou, au contraire, prendre le train en marche sur une autre avant d’apposer sa signature. L’institution de catalogues raisonnés des grands peintres, qui sont des tentatives d’inventaire des œuvres et de leur localisation, réduit les risques d’erreur mais ils ne sont pas la panacée. Il convient d’éviter les faux négatifs, les tableaux de maître considérés comme des coloriages réalisés par un peintre mineur, et les faux positifs, les pâles copies d’un anonyme attribuées à un artiste célèbre. Ce qui nous amène… au monde des faussaires.   

Le journaliste Vincent Noce a enquêté sur une célèbre affaire qui a défrayé la chronique ces dernières années. L’Italien Giuliano Ruffini est accusé d’avoir été le chef d’orchestre d’une arnaque consistant à mettre sur le marché de faux tableaux de maîtres. Non, il n’y a pas de Joconde bis ici mais tout de même des œuvres de Franz Hals, Lucas Cranach l’Ancien, Parmigianino, Greco notamment – pas des peintres en bâtiment si l’on peut dire. Aucun jugement n’a encore été prononcé et le cerveau désigné est présumé innocent. Il n’empêche que, si c’est effectivement lui, on ne peut qu’être admiratif de la démarche. Pour les matériaux, selon un témoignage, « tu achètes des panneaux d’époque, de chêne pour les Flamands, de tilleul ou de peuplier pour les Italiens, (…) aux Puces, chez les brocanteurs. Ensuite, tu vires la peinture avec un décapant. Mais, d’abord, tu vires le vernis avec de l’alcool. Un vernis ancien, bien jauni, que tu collectes dans un récipient ». Tout est à l’avenant : la récupération de plomb issu des canalisations antiques dans de vieilles maisons de Rome pour tromper les tentatives de datation, l’utilisation de pigments spéciaux, de brosses sans poils synthétiques, etc…

Il est légitime que l’apparition d’un tableau inconnu suscite des interrogations mais, pour employer un vocabulaire simple, on a parfois tendance à « prendre ses désirs pour des réalités ». Le responsable de la peinture hollandaise d’un grand musée français avait ainsi prononcé une allocution dramatique pour souligner l’importance du (faux) Hals dans l’histoire de l’art. Lorsque des doutes furent exprimés, il les balaya avec morgue : « Chère madame, c’est le Louvre qui vous parle ». Il aurait effectivement mieux fait d’être plutôt de ceux qui la ferment. Cependant, il mérite des circonstances atténuantes. Les experts doivent extrapoler à partir d’éléments historiques, scientifiques, artistiques. C’est pourquoi d’aucuns préconisent même de s’extraire de cette complexité en se fiant à son coup d’œil, un peu comme un malade qui de médicaments en médicaments, c’est-à-dire d’effets secondaires en effets secondaires, en revient à un traitement centré sur une seule pilule. Et puis, il ne faut pas oublier la dimension économique de ces découvertes.       

Quand on ne sait pas comment dépenser son argent, la participation à des ventes aux enchères est une occupation particulièrement prisée. Elle permet d’acquérir des objets que nul autre que soi ne détiendra : bol chinois, planche inédite de Hergé, slip de Hitler… Tout est question de rareté. De multiples ouvrages de l’Antiquité sont estimés perdus. Si on en retrouvait un, il serait vendu à un prix faramineux. Néanmoins, toute l’humanité en profiterait : la véritable valeur d’un livre est son contenu et celui-ci ne peut être confisqué. Dans le cas d’une œuvre d’art, c’est moins évident. Le riche collectionneur dépense de l’argent, celui du contribuable qui plus est pour l’essentiel, pour pouvoir accrocher la toile dans son salon. Dans son incomparable bonté, il la prêtera à l’occasion à un musée mais la consommation serait privée pour l’essentiel. Alors, si l’une de ces fortunes se faisait escroquer par une bande de filous, serait-ce si grave ? Bien sûr, le grand récit de la peinture serait entaché de quelques inexactitudes mais tel est le sort de ces grandes fresques, récit de l’histoire nationale compris. Sans construction, pas d’erreur, pas de rectification, pas de dé(con)struction. Finalement, tout le monde y trouve son compte…         

La maxime (Agatha Christie) :

Un archéologue est le mari idéal pour une femme ;

Plus elle vieillit, plus il la regarde avec intérêt.

POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

ETAT RATATA

L’Etat a mauvaise presse par les temps qui courent. Il est chargé de tous les maux quand notre petite vie vacille : il nous prive de nos libertés premières à l’ère du Covid, il n’empêche pas la hausse du prix de l’essence, ni celui des péages sur les autoroutes. Bref, à quoi sert-il fondamentalement ? Aux chiottes l’Etat ?

Les groupes humains n’ont pas toujours vécu sous le joug d’un Etat qui les contrôle mais, une fois que celui-ci a occupé l’espace, les critiques virulentes contre le principe même de son existence ont été assez rares. Les libéraux ont été des pionniers en la matière, cela en plusieurs étapes. Dans sa « Fable des abeilles », Bernard de Mandeville plantait son dard avec son sous-titre « Vices privés – vertus publiques» : plus l’homme était égoïste et immoral, meilleur était le fonctionnement de la société. Sans cambrioleur, il n’y aurait pas de serrurier après tout. C’est dans le sillage de cet infatigable provocateur qu’Adam Smith a fait son miel… tout en recadrant son propos. Non, il n’était pas question de procéder à un éloge de la débauche mais, dans le domaine spécifiquement économique, la poursuite de son propre intérêt conduisait au bien-être collectif. Cependant, pour atteindre ce résultat, l’Etat devait s’abstenir de se mêler des activités économiques. Il devait se contenter des fonctions régaliennes – police, justice, armée – et  de garantir un bon fonctionnement des mécanismes du marché. Depuis, les libéraux ne cessent de réclamer une réduction des activités étatiques.

En poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, on peut imaginer une disparition totale de l’Etat – l’instauration d’un marché de la protection privée rendant par exemple superflue la présence de la police.  De ce point de vue, le libéralisme rejoint l’anarchisme même si, bien sûr, ces deux idéologies reposent sur des bases radicalement différentes. Chez les libéraux, l’élément central est le pouvoir qu’ils accordent aux mécanismes du marché. De leur côté, les anarchistes préfèrent s’appuyer sur une conception revigorante de la nature humaine. Qu’ils croient au mythe du bon sauvage ou à la capacité des hommes à surmonter leurs désaccords grâce aux pouvoirs quasi magiques de la concertation, les anarchistes considèrent que les sociétés humaines sont en mesure de s’auto-gérer. Adam Smith avait créé la métaphore d’une « main invisible » pour rendre compte de cette parfaite coordination des individus entre eux. Quand les libéraux observent la croissance des inégalités, ils doivent se dire dans leur coin que cette « main invisible » est plutôt tachée de sang – idem pour les anarchistes face à la cacophonie sur la vaccination contre le Covid où une solution médiane est impossible.

Le sociologue allemand Norbert Elias a analysé le processus de civilisation en Europe. Son fil conducteur est l’évolution politique entre le Moyen Age et la Renaissance. La transition d’un paysage formé d’une constellation de seigneuries en guerre les unes avec les autres à un Etat centralisé signifie que le roi s’arroge le monopole de la violence légitime. En même temps que le droit de recourir à la violence à des fins privées disparaît, les mœurs se polissent. La montée de la bourgeoisie se traduit par une volonté d’adopter des manières respectables. Il n’y a pas que des bourgeois décalés, tel monsieur Jourdain du « Bourgeois gentilhomme ».  L’ensemble de la population est touchée par le phénomène. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’hygiène, de sexe ou de rapport à la mort, l’examen des anciennes coutumes suscite en nous un vif dégoût aujourd’hui. Le Grand Orchestre du Splendid l’a traduit en ces termes : « Je pète, je rote, plus rien ne m’arrête car aujourd’hui c’est la fête ». Au contraire, l’homme civilisé apprend à contrôler ses penchants, ses émotions. Il intériorise des normes comportementales qui deviennent, pour lui, une seconde nature.  

Elias ne disposait que de traités de savoir-vivre pour mener sa démonstration. Les travaux contemporains sur les niveaux de violence à différentes époques corroborent ses conclusions. La chute est spectaculaire. D’après les données recueillies par Steven Pinker, qui font office de référence dans les travaux sérieux sur le sujet, le taux de mort violente dans les sociétés de chasseurs cueilleurs était en moyenne de 15% environ. Par comparaison, le vingtième siècle, avec son orgie de guerres mondiales, de famines et de révolutions en tout genre atteint péniblement les 3 %. Notre surprise face à ces chiffres montre que nous sommes victimes d’une illusion d’optique liée à la modification de nos perceptions.  Pendant longtemps, les humains ont baigné dans un environnement où la vie humaine, y compris la leur, ne valait pas grand-chose. De nos jours, c’est l’idée de la mort qui leur est devenue insupportable au point que, dès qu’un soldat meurt au combat, de nombreux pays s’interrogent sur leur politique internationale. Ce n’est plus l’armée qui protège les citoyens mais l’inverse. C’est pourquoi nous nous gargarisons de notre humanité en nous moquant des textes du passé qui n’hésitent pas à promettre de terribles hécatombes.

A contrario, la défiance actuelle envers l’Etat, le mépris envers ses représentants et la multiplication des comportements incivils sont-ils le signe d’un recul, d’un processus de « décivilisation » ? Le regain actuel de violence doit d’abord être relativisé. N’en déplaise à l’extrême-droite, nous ne vivons pas dans des pays où, à l’instar de la Somalie, l’Etat s’est totalement effondré. Même si le président de la République en exercice s’efforce de vider l’administration de tout rôle substantiel dans la gestion des affaires publiques, cela au profit de structures privées, l’Etat existe encore bel et bien en France comme dans la plupart des pays développés. C’est la situation économique qui est régulièrement mise en avant pour justifier cette hausse de la brutalité… sauf que le cas américain le dément en partie. La violence était élevée au top de la croissance des années 1960 et elle était en baisse lors de la crise du début des années 1990.

Des arguments plus originaux comme le droit à l’avortement ont également été invoqués. Grâce à l’arrêt Roe v Wade de 1973, des grossesses non désirées, graine de délinquance, n’ont pas porté de fruits une vingtaine d’année plus tard : des voyous en puissance ne sont pas nés. La pyramide des âges revient souvent aussi dans la liste des explications. Il suffit de regarder des séries américaines de profilage pour savoir que l’âge des criminels est habituellement compris entre 20 et 40 ans. Or, leur nombre est actuellement élevé – d’où l’agitation constatée. Dernière hypothèse : et si la conscience de vivre avec des gens civilisés autorisait à se relâcher sur le plan émotionnel, à se conduire avec moins de retenue ou de mesure. Une troisième nature à l’âge de l’individualisme débordant ? Je me conduis en bourrin parce que je sais que les autres sont civilisés. Le risque d’une lente, très lente, bascule vers la barbarie serait alors immense.

Maxime (Jules Renard) :

C’est une question de propreté :

Il faut changer d’avis comme de chemise.