TOUS SERONT EGAUX… MAIS CERTAINS PLUS

Aristote se montrait critique envers la démocratie. Il se méfiait de la foule, de ses humeurs et de sa manipulation. Il abhorrait la démagogie. Pour Mélenchon, c’est tout le contraire. Du peuple en fusion émane la vérité. Alors, entre le grand philosophe et le leader minimo, il faut choisir…

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Dans la constellation des démocraties modernes, la France peut se targuer d’être le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution le principe du suffrage universel, pour les hommes – c’était en 1793. Un recul s’est ensuite produit, non parce que les femmes ont fini par être autorisées à voter bien sûr mais parce que, pour se plier aux pratiques répandues à l’époque, le suffrage est redevenu censitaire sur le territoire national. En 1820, une loi électorale dite du « double vote » est même entrée en vigueur : les électeurs les plus imposés étaient en droit de voter deux fois. La justification du suffrage censitaire est bien connue. Seuls les plus riches, ceux qui contribuent fiscalement, doivent pouvoir voter. Ils sont supposés jouer un rôle plus important dans le développement de l’activité économique et doivent en être récompensés. Selon cette argumentation, le choix des dirigeants politiques relève d’une conception particulière des droits et devoirs dans la société. Qu’une possible collusion s’instaure entre les élites politique et économique ne semble pas représenter de problème pour ses partisans. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une raison supplémentaire pour soutenir le suffrage censitaire : la coupure entre groupes sociaux est claire et on est certain de se retrouver entre « gens de bonne compagnie ».

Le rétablissement du suffrage universel masculin en 1848 a logiquement suscité des craintes au sein des classes dominantes. Puisqu’elles représentaient une minorité dans la population, le risque qu’elles perdent leurs privilèges était prégnant. Afin d’éviter de mauvaises surprises, les notables ont heureusement pris les choses en main. Il n’était pas rare que les habitants d’un village se rendent en procession jusqu’au bureau de vote accompagnés par le châtelain qui leur donnait ses directives et veillait à ce qu’elles soient scrupuleusement respectées. Ce qui n’était pas bien difficile : le citoyen votait sous les yeux des autres électeurs et c’est le président du bureau qui glissait le bulletin dans l’urne. Avec l’introduction du vote secret, via notamment l’invention de l’isoloir, le contrôle des élites s’est effrité. Elles ont été amenées à lâcher du lest. Jusqu’aux années 1970-1980, les systèmes démocratiques ont été caractérisés par des politiques de redistribution, de transferts sociaux vers les classes moyennes et défavorisées. Les libéraux le regrettaient alors que les socialistes s’en félicitaient mais ce phénomène a été observé de façon générale.

Dans ces circonstances, il convient de s’interroger sur la manière dont les nantis peuvent reprendre la main ou, pour le reformuler autrement, comment leur niveau de richesse est-il susceptible de leur conférer à nouveau un avantage ? On se souvient que l’homme politique britannique Robert Walpole avait asséné cyniquement que « tout homme a son prix ». Mis à part les achats de voix, qui ne sont d’ailleurs pas tolérés sous leur forme la plus visible par la loi, il n’est pas possible d’établir de corrélation directe entre le pouvoir de l’argent et le vote. Pour les plus fortunés, les contributions financières aux campagnes politiques et, plus largement aux partis, constituent un moyen subtil de renforcer ceux qui défendent leurs intérêts. Evidemment, tous les citoyens peuvent agir pareillement en faveur de leur propre champion mais leurs ressources ne sont pas les mêmes. En outre, un système de déductions fiscales pour les donateurs entretient le phénomène. Au final, en 2016, 290 000 contribuables français avaient financé leur parti préféré mais avec de grosses disparités. La somme remboursée par l’Etat était en moyenne de 165 euros quand, pour les 2 900 foyers fiscaux les plus généreux, elle avoisinait les 5 000 euros.

Ces éléments piquent encore plus les yeux si l’on remarque que la contribution de l’Etat à la vie politique (remboursement des frais de campagne…) est, elle, seulement de 1 euro par citoyen. Cela signifie que les partis en France ne sont pas alimentés par l’argent public en fonction de critères objectifs tels que le nombre de suffrages recueillis mais d’après les préférences des plus aisés. Dans l’état des lieux qu’elle dresse des pratiques de financement des partis dans les pays démocratiques, Julia Cagé montre que le cas français n’est pas une exception. Le modèle italien, qui n’est pas plus équitable, offre pourtant une piste intéressante pour sortir de cette logique. En Italie, chaque citoyen est invité s’il le souhaite à consacrer 2 ‰ de son revenu imposable au financement du parti de son choix. Il suffirait de substituer à ce ratio un montant fixe – un euro, deux, voire plus – pour régler le problème. Alors, les sommes qui arriveraient dans les caisses correspondraient aux sympathies exprimées par les citoyens indépendamment de leur niveau de richesse.

L’inlassable course aux pièces jaunes repose sur une croyance : plus une campagne marketing est onéreuse, plus les ventes du produit seront élevées. De ce point de vue, l’homme politique est assimilable à une savonnette. Il est évident que le matraquage publicitaire n’est pas sans impact sur la notoriété d’un candidat. Cependant la stratégie «elle est partout ma binette » ne garantit pas la victoire. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les dépenses de campagne de Nicolas Sarkozy ont dépassé le plafond légal et pourtant le Président sortant a été sorti. Une autre idée reçue doit être combattue. L’argent crée nécessairement un déséquilibre au profit des politiciens qui représentent le monde des affaires. Aux Etats-Unis, les candidats à l’élection présidentielle font face à deux options : un financement public, avec des dépenses limitées et interdiction de recevoir des dons privés ou un financement privé, sans aides publiques, ni plafond. Le premier candidat à avoir choisi l’option du financement privé a été… le gentil Barack Obama. En fait, si l’argent est bien le nerf de la guerre, tout ramener à cela ne fait que nourrir le secteur du marketing et trouver des excuses faciles aux perdants.

Conseils de lecture :

Birnbaum Pierre, Le peuple et les gros : histoire d’un mythe, Grasset, Paris, 1979.
Cagé Julia, Le prix de la démocratie, Fayard, Paris, 2018.

QUI VEUT JOUER A « QUI GAGNE PERD » ?

La théorie économique décrit une compétition sauvage où le but est de prendre une longueur d’avance vis-à-vis de la concurrence, de s’en différencier afin d’acquérir une rente de situation. Des métaphores sportives sont parfois employées. Les grands champions font des conférences en entreprises pour partager leur expérience. Mais la recherche d’un avantage est-elle forcément bonne ? Pas toujours en vérité…

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La récente annulation d’une décision de la Commission européenne par le tribunal de l’UE mérite l’attention. Conformément à sa mission de veiller au respect des règles de la concurrence, Bruxelles avait considéré que quatre clubs de football espagnols – le Real de Madrid, le FC Barcelone, l’Atletic Bilbao et le FC Osasuna – avaient opté pour un régime fiscal qui les favorisait de manière inéquitable par rapport à leurs rivaux. L’histoire est ancienne. Elle remonte à 1990, quand une loi espagnole avait contraint les clubs sportifs professionnels à adopter une forme juridique spécifique. Ils devaient tous devenir des «sociétés anonymes sportives » (SAS). Quoi de plus logique. Avec l’émergence du sport business, ces structures devenaient d’authentiques entreprises. Il était indispensable de les traiter comme telles. Plus ou moins de bonne grâce, les clubs se sont pliés à cette exigence, à l’exception des quatre clubs précités qui se sont prévalus d’une possible exception. En demeurant des organisations à but non lucratif entre 1990 et 2015, ils ont acquitté moins d’impôts. C’est ce différentiel, assimilable à des aides d’Etat, dont la Commission a réclamé le remboursement en 2016 – une somme comprise entre 0 et 5 millions par club. Une paille d’ailleurs pour le Real Madrid et le FC Barcelone…

En s’opposant au raisonnement de la Commission, le tribunal de l’UE estime qu’elle « a commis une erreur dans l’appréciation des faits » en ne prouvant pas que le régime fiscal des clubs incriminés leur conférait un réel avantage. La Commission dispose d’un délai de deux mois pour se pourvoir en cassation. Bien sûr, les juristes ont leur propre façon de penser et de trancher les litiges. Evidemment, le droit ne doit pas être confondu avec la morale. On reste tout de même interdit face à ce que ce jugement suggère. Le Real Madrid avait fondé sa défense sur le fait que, si son statut particulier lui permettait de payer moins d’impôt, il l’empêchait de profiter de certaines déductions fiscales dont bénéficient les formes commerciales. Certes… Le club madrilène doit regretter l’absence d’un statut mixte cumulant les avantages des SAS et des associations. Pourtant, l’argument a été retenu par le tribunal ! Ce qui fait entrer cette histoire dans une nouvelle dimension. Le Real s’était démené pour conserver son ancien statut juridique mais la Commission n’avait pas démontré que cet effort lui avait été globalement profitable. Autrement dit, Bruxelles n’avait pas pris la peine de vérifier que le choix du Real était censé, rationnel. Si les dirigeants du club espagnols avaient été de sombres crétins, ils auraient été perdants.

Cette décision de justice pourrait faire jurisprudence. Cela risque de ne pas être triste. Imaginons sa transposition à la question du dopage. A ce jour, les sanctions des instances sportives contre les tricheurs ont parfois été contestées de  manière assez sophistiquée. Pris le doigt dans le pot de nandrolone en 1999, les deux nageurs David Meca-Medina et Igor Majcen avaient été suspendus par la Fédération Internationale de Natation (FINA) conformément au règlement du mouvement olympique. Bien que leur peine ait été ramenée à deux ans, au lieu de quatre à l’origine, ils s’étaient lancés dans une longue procédure judiciaire. Ils protestaient contre le fait qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité d’exercer leur métier. Selon eux, le sport professionnel était une activité économique comme les autres. Tout le débat portait sur la compatibilité des règles sportives spécifiques, comme celles relatives au dopage, avec le droit communautaire. Les questions d’éthique avaient-elles encore leur place dans le sport ? Un arrêt de la Cour de Justice des Communautés Européennes (CJCE) a finalement débouté les nageurs en laissant la question de fond ouverte. Cette défense n’a-t-elle pas été trop tordue ? Il y avait tellement plus simple…

La bouée à laquelle les deux nageurs auraient pu se raccrocher était celle de l’efficacité du dopage. Qu’un sportif se dope est une chose mais encore faudrait-il montrer que cela le rend plus performant pour pouvoir le sanctionner. Or, de nombreux éléments plaident justement en faveur du contraire. Ainsi, dans le cyclisme, le nombre de coureurs condamnés a chuté drastiquement alors que la vitesse du Tour de France ne cesse d’augmenter chaque année. Officiellement non dopés, les cyclistes pédalent de plus en plus vite. N’est-ce pas la preuve que le dopage est plutôt un handicap ? Depuis la reprise des Jeux Olympiques en 1896, seules 143 médailles ont été retirées. La quantité est infinitésimale au regard du nombre de médailles distribuées. Pour parvenir au podium, il vaut donc mieux ne pas absorber de substances illicites. Il est possible en fait que les effets des désordres qui se produisent à l’intérieur de l’organisme l’emportent sur les bénéfices présumés. Ce n’est pas sûr évidemment mais cela devrait être vérifié avant de punir un sportif. Dans le cas de Meca-Medina et Majcen, l’argument apparaît toutefois moins pertinent puisqu’ils avaient fini aux deux premières places… sauf à prétendre qu’ils auraient gagné encore plus largement sans nandrolone.

Conseils de lecture :

Simon Gérald et alii, Droit du sport, PUF, Paris, 2012.
Perrotte Derek, « Aides d’Etat : le Barça et le Real gagnent au match retour face à Bruxelles », Les Echos, 27 février, 2019.

LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

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Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.

DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscité dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

A LA TÊTE DU CLIENT

Une maîtresse organise un goûter avec ses élèves. Qu’elle répartisse les sucreries arbitrairement, selon que la tête de l’enfant lui revient ou pas, et elle sera considérée comme une personne injuste. Pourtant, il s’agit d’une excellente préparation à la vie économique quand les écoliers seront devenus adultes, non ?

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Les économistes mentionnent souvent la loi du prix unique. Ils en sont même fiers. Il faut dire qu’ils n’en ont pas beaucoup à se mettre sous la dent. Cette loi stipule que le même bien ne peut être vendu à des prix différents. Aucun artisan ne s’amuserait à se prévaloir de sa lenteur pour présenter un devis exorbitant à un client. Il n’aurait pas le temps de finir sa tirade « vous comprenez, cela me prendra plus de temps parce que je fais de longues pauses » que l’acheteur potentiel serait déjà passé à la concurrence pour se fournir à un prix normal. Il est évidemment question ici de produits de qualité égale. D’un autre côté, on peut se demander par quel miracle un produit comme le dollar aurait le même prix dans le monde alors qu’il est coté sur des places financières différentes. En fait, il suffit que le dollar vaille moins cher à Paris qu’à New York pour que des petits malins se précipitent pour en acheter à Paris afin de les revendre avec bénéfice à New York. Par leur comportement sur les marchés, ils font varier les prix de sorte que les éventuelles anomalies finissent par être corrigées.

Ces petits malins qui font respecter la loi économique évoquée portent le doux nom d’arbitragistes. Précisons d’ailleurs que ce ne sont pas véritablement des spéculateurs puisque, en procédant de la sorte, ils ne prennent aucun risque. Ils sont en fait plus vautours que lions. Ces justiciers d’un genre atypique ne sont heureusement pas seuls. Pour s’assurer que la loi du prix unique est vérifiée, ils sont assistés par les juristes qui, une fois n’est pas coutume, collaborent fiévreusement avec les économistes. D’un point de vue légal, il est en effet a priori interdit de procéder à une discrimination entre les acheteurs d’un produit. Il n’y a pas que le refus de vente qui soit prohibé. Prenons au hasard Montauban, une ville qu’il ne faudrait jamais quitter comme le pensait Lino Ventura. Un commerçant n’a pas le droit de décider d’augmenter ses prix sur la base de la couleur de peau : « étant donné que vous êtes noir, vous allez devoir vous acquitter d’un supplément de de 20 % ». Le raisonnement vaut aussi à la baisse : il n’est pas possible d’offrir un rabais uniquement aux blancs.

Cependant, les économistes et les juristes ont été contraints de s’incliner face aux techniques du marketing. On comprend qu’un acheteur régulier puisse tirer de menus avantages de sa fidélité à une entreprise : la dixième entrée est gratuite ! De manière plus fine, le yield management préconise d’opérer une différenciation des tarifs dans l’intention de mieux gérer les flux de clients. Les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des transports collectifs sont des terrains particulièrement fertiles à sa pratique. Un taux de remplissage continuellement proche de 100 % est la meilleure garantie d’une maximisation des recettes. Durant les happy hours, les propriétaires de débit de boisson baissent leurs prix en espérant ainsi attirer de nouveaux consommateurs. Les horaires sont ceux de moindre fréquentation des établissements. En sens inverse, aux heures de pointe, quand les clients se bousculent, les entreprises peuvent se régaler allègrement. Au moment où débutent les vacances scolaires, une compagnie aérienne sait que ses billets d’avion trouveront preneur, même à un prix très élevé.

La petite mamie qui se rend au guichet de la gare afin d’acheter un billet de train en vue d’un départ immédiat sera impitoyablement alignée par la compagnie de chemins de fer. Si elle utilise son téléphone pour procéder au même achat, il lui en coûtera moins cher. Si elle s’y prend à l’avance en choisissant un train circulant en heures creuses, elle obtiendra un tarif bien meilleur encore. Les paramètres qui influent sur le prix sont nombreux : canal de vente, horaire du train, âge du client… voire celui du capitaine parce que, si les trois quarts des voyageurs ne paient pas le plein tarif, personne n’est capable de comprendre l’algorithme qui préside à la fixation de ce satané prix. Il est clair que la SNCF a manifestement pris goût au yield management : munie de ciseaux de précision, elle découpe le marché sous toutes les coutures possibles et imaginables. C’est pourquoi elle a entrepris d’effectuer des distinctions parmi ses clients les plus fidèles, non en récompensant davantage les meilleurs mais en retirant des avantages aux autres. Des segments, des segments, toujours des segments…

De la SNCF à Donald Trump, il n’y a qu’un pas. Le Président américain est issu du monde des affaires. Il a toujours procédé à la hussarde et ne sait rien faire d’autre que des «deals ». La logique de différenciation de la clientèle n’a donc aucun secret pour lui. Il élève juste un poil le niveau de subtilité. Les alliés européens n’ont pas besoin d’être traités avec bienveillance parce que ce sont des partenaires historiques. Ils ne se rapprocheront jamais des Etats non démocratiques. Ils peuvent être assimilés à des clients captifs tel le voyageur qui doit monter dans le train à tout prix. On peut les humilier en leur donnant des ordres comme à un enfant : « vous utilisez notre monnaie ; en conséquence, nous vous interdisons de commercer avec ce pays ». En revanche, le chef suprême de la Corée du Nord serait une prise de choix, quasi inespérée. Alors, après l’avoir certes un peu secoué, Trump s’est mis à le cajoler incroyablement. Peut-être que si les dirigeants iraniens avaient passé outre ses premières vexations, ils seraient devenus amis. Ce n’est toutefois pas sûr. Là aussi, l’algorithme n’est pas simple à déchiffrer.

Conseils de lecture :

Pichot Julie et Brillet Frédéric, SNCF : un scandale peut en cacher un autre, Editions de l’Observatoire, Paris, 2018.
Woodward Bob, Peur – Trump à la Maison Blanche, Seuil, Paris, 2018.

CONTRE QUOI AU FAIT ?

Contre comme contrepèterie, ces jeux de mots qui assouplissent la langue dans un sens parfois osé. Comme disait François Ozon justement, il court, il court, le furet ! Contre comme contrepartie aussi, ce qui nous ramène au circuit économique. Un individu achète un bien. Le bien se déplace du magasin à l’individu tandis que l’argent fait le chemin inverse. C’est moins drôle assurément.

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La comptabilité nationale ne le cache pas, elle s’intéresse prioritairement aux activités marchandes, celles qui font l’objet de transactions. En procédant de la sorte, elle ignore un pan non négligeable des activités économiques. Le travail domestique notamment est totalement laissé de côté. Il suffirait que les Français s’amusent à passer des contrats entre voisins, que les uns aillent faire la vaisselle chez les autres pour que le Produit Intérieur Brut (PIB) explose. Le monde de la gratuité est tellement étranger au circuit économique classique que même la typologie des centres de décision économique reflète cette indifférence. Le secteur associatif a été affublé d’un nom barbare, « institutions sans but lucratif au service des ménages », terreur des étudiants redoutant qu’un enseignant sadique ne les interroge à ce propos. Et, si cela ne suffisait pas, une association ne sera enregistrée dans la funeste catégorie que si elle possède deux salariés. Une fédération nationale de parents d’élèves qui emploie des permanents en fait partie mais ses antennes locales, qui reposent exclusivement sur le bénévolat, restent dehors. L’utilité sociale n’a rien à voir. Si elle était créée, l’association des admirateurs de Philippe Broda ne serait pas prise en compte dans le circuit économique. Une aberration.

La réciprocité est certes un des principes fondateurs des sociétés humaines. La règle du donnant-donnant a déjà été exposée dans ce blog. Cependant, dans l’univers capitaliste, elle prend des formes assez surprenantes. Dans ce cas, il est plus juste de parler de contrepartie. Le but des capitalistes n’est pas de provoquer un ruissellement des richesses à l’intérieur du corps social. S’ils se mouillent ainsi, prenant parfois d’énormes risques, c’est pour engranger des profits. Du côté des employés, il n’est évidemment pas interdit de se réaliser dans son travail mais, pour eux, la véritable contrepartie des services productifs fournis est le salaire. Même les prestations sociales sont conditionnées. Il est possible de percevoir des allocations familiales mais si l’on a pris la peine de se retrousser les manches afin de fabriquer des enfants. Pareillement, les individus qui pètent la forme ne sont pas indemnisés par la branche maladie de la Sécurité sociale alors que, pourtant, ils versent des cotisations en ce sens. De plus en plus de personnes en bonne santé se plaignent de l’« injustice » dont ils estiment être victimes de ce fait. Les dons aux bonnes œuvres n’échappent pas à cette logique. Elles offrent des avantages fiscaux.

Les cadeaux d’entreprise sont très réglementés pour réduire la pratique de la corruption. Désormais pour circonvenir une personne, il convient d’être discret – d’où l’expression «dessous de table » – ou bien d’emprunter des voies détournées mais légales. Quand un laboratoire pharmaceutique invite un aréopage de professeurs de médecine réputés à un colloque sous les tropiques, on peut se demander quelle contrepartie ils attendent en retour puisque les opérations comptabilisées en impliquent une. Mais cessons ces taquineries qui ne mènent pas très loin pour revenir à l’essentiel. Les pouvoirs publics battent actuellement la campagne dans l’intention de convaincre la population que les aides sociales doivent être corrélées à un travail, un effort de la part des bénéficiaires. La reprise en main des mécontents est habile. Pour la majorité de la population, la notion de contrepartie est ancrée dans les esprits. Un individu ne peut se contenter d’empocher les prestations qui lui sont versées sans rien donner en retour à la collectivité. La pauvreté ne justifie pas ce type d’inconvenance. Quelques heures à vider les poubelles du « cercle littéraire des éplucheurs de patates », c’est à prendre ou à laisser.

Surfant sur la vague, la ministre Jacqueline Gourault a formulé une proposition qui s’inscrit dans la même perspective. Tous les citoyens sans exception devraient contribuer à l’impôt sur le revenu – les plus démunis, à hauteur de 1 euro éventuellement. L’argumentation n’est pas fiscale, du style « puisque plus de 50% des ménages y échappent, il serait avisé d’élargir son assiette ». Non, il s’agit d’une justification symbolique. Nul n’ignore que, pour les pauvres, le coût de la collecte serait largement supérieur à son rendement. Le but est que les citoyens se sentent impliqués par l’impôt, qu’ils comprennent tous qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quand des services publics leur sont proposés. C’est si facile de faire payer les autres ! A contrario, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), lui, a été supprimé. La mesure est de bon sens. C’était également un impôt symbolique. Or, les nantis n’ont pas besoin d’être instruits. Ils savent déjà combien il est douloureux de participer au financement de l’économie nationale. Pourquoi les importuner dans ces conditions ?

Passons des ménages aux entreprises maintenant. Il est difficile de leur reprocher d’ignorer qu’un sou est un sou. Il est donc légitime de baisser leurs impôts sur les bénéfices, leurs charges sociales et toutes les joyeusetés auxquelles elles sont impitoyablement soumises. Sur la partie éducative, la situation est parfaitement claire. En revanche, du point de vue des contreparties, une petite incohérence semble soudain s’esquisser. Un pauvre qui reçoit des aides doit donner quelque chose en retour mais une entreprise qui se trouve dans la même position refuse que le principe de réciprocité s’applique à elle-même. Prenons le cas du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), avantage fiscal de 20 milliards tout de même. Quand il a été question de promesses d’embauche, les patrons sont montés dans les tours. Tout au plus ont-ils consenti à reconnaître que, si ces aides devaient servir à augmenter les revenus personnels… eh bien, ce ne serait pas super moral. Une belle indécence. Le chef de l’ENA raffole-t-il donc du porto ? Pour terminer comme nous avons commencé.

Conseils de lecture :

Antel Jacques, Contrepèteries. Petit dictionnaire insolite, Larousse, Paris, 2014.
Barrows Annie et Shaffer Mary Ann, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates , Points, Paris, 2012.

ATTENTION, CLASSIFIE!

L’homme a inventé la roue, le fil à couper le beurre. Il a également chassé le mammouth, cueilli des pommes et des groseilles. Parmi ses multiples activités, les tâches de classification n’ont occupé qu’une infime partie de son temps. Heureusement, en un sens. Il semble toutefois que, depuis quelques siècles, il ait rattrapé le temps gagné.

classification

Pour traiter de la pratique des classifications, la référence à Michel Foucault est incontournable. Selon le philosophe français, elles jouent encore un rôle secondaire à la Renaissance. C’est seulement avec l’ère des Lumières qu’elles prennent leur essor. Le but est alors d’établir des comparaisons, de distinguer les identités et les différences entre les objets, et non plus déceler leurs ressemblances dans un monde ordonné par Dieu. La fonction des mots évolue en parallèle. Ils deviennent représentatifs des choses. Cependant, les classifications ne sont pas de simples  « jeux des sept familles ». Elles ne sont jamais neutres. Quand l’homme ordonne lui-même les relations entre les objets, qu’il dessine des clivages, qu’il instaure des hiérarchies entre eux, il oriente forcément le regard et l’analyse. C’est pourquoi, poursuit Foucault, derrière la question de l’amélioration des connaissances, la logique du savoir, celle du contrôle social et du pouvoir n’est jamais très éloignée.

La « classification-mania » règne sans partage dans notre société. L’obsession taxonomique n’est pas l’apanage des services de sécurité ou d’administrations qui oscillent entre l’admiration pour Kafka et l’abrutissement le plus profond. Rien n’échappe à cette tendance, y compris les sujets farfelus. Ainsi, Jean-François Dortier propose une classification d’une population qui est loin d’être en voie d’extinction, à savoir les cons. Dans sa description, paradent fièrement l’ »arriéré », le « beauf », le « con universel », le « zinzin », le « débile »… Dans le même ordre d’idée, au dix-neuvième siècle, Charles Fourier présentait une typologie des cocus : le « cocu en herbe », le « présomptif », le « désigné », l’ »irréprochable »… Au final, le philosophe français inventoriait 80 catégories d’hommes à cornes. Il est bien dommage que personne à ce jour ne se soit lancé dans une investigation établissant un lien éventuel entre les diverses catégories de cons et de cocus. La piste mériterait assurément d’être creusée.

La classification des individus dans la société a beaucoup intéressé les penseurs.  Selon Platon, l’homme est une créature qui satisfait des besoins animaux, qui est susceptible de faire preuve de courage et qui est capable de faire preuve de réflexion. A partir de là, il distingue trois catégories de citoyens : les travailleurs, dont le rôle est de nourrir la population, les guerriers, qui la protègent et les philosophes, qui se situent au sommet de la hiérarchie et lui montrent la voie. Le Moyen Age chrétien s’inspire de ce découpage. Les paysans se trouvent en bas alors que les nobles, qui font la guerre, occupent le niveau intermédiaire. Le seul vrai changement apparaît tout en haut : comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, les hommes d’église chassent les philosophes pour mener la collectivité à bon port. En Inde, le découpage originel fait ressortir quatre castes (varna) : prêtres et enseignants, gouvernants, artisans et marchands, ouvriers et serviteurs. Il est complété par une division supplémentaire en castes (jati) fondées sur des professions héréditaires.

Avec le développement des activités économiques, les classes inférieures, celles qui contribuent à la croissance des richesses, deviennent l’objet de l’attention des classificateurs. Adam Smith distingue trois catégories d’individus d’après leur place dans la sphère productive : les capitalistes, les salariés et les propriétaires fonciers qui tirent leur revenu, la rente foncière, de la détention des terres. Quelques décennies plus tard, Karl Marx retirera la classe des propriétaires fonciers, qui pèsent de moins en moins avec la Révolution industrielle, pour laisser face à face capitalistes et salariés. A la même époque, Fourier, toujours lui, dressait un tableau extrêmement pointu de la nature humaine. Il distinguait 810 tempéraments, 405 par sexe et 12 passions, parmi lesquelles la « composite » qui pousse les hommes à s’associer, la « cabaliste » qui les exhorte à s’affronter et la « papillonne » qui les invite au changement. Afin de réconcilier tous ces éléments, il préconisait la création d’un modèle de société formé d’unités de base, nommées « phalanstères » dénombrant 1 620 personnes, éventuellement 1 600. Inutile de préciser que ce grand maniaque termina sa vie vieux garçon.

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), qui ont pris la suite des catégories socio-professionnelles (CSP), ont affiné le clivage en fonction des activités économiques avec 6 groupes : agriculteurs et exploitants ; artisans, commerçants et chefs d’entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; employés et ouvriers. Cette typologie a longtemps correspondu à la conscience d’appartenir à un groupe social. Avec la disparition progressive de la classe ouvrière, ce n’est plus vraiment le cas. Dans la société post-industrielle, les frontières se brouillent. Malgré une certaine pertinence, la distinction entre les métropolitains, profitant de la mondialisation, ouverts et sympathiques, et les laissés-pour-compte des récents bouleversements économiques, fermés et antipathiques, reste quelque peu grossière. La situation d’une assistante émargeant au SMIC et domiciliée en banlieue parisienne n’est pas meilleure que celle du notaire d’une petite ville dans le Gers.

Il faut ajouter que les changements sont d’une impressionnante rapidité et que les classifications doivent s’adapter en permanence. Pour illustration, auparavant les institutions financières et les compagnies d’assurance étaient clairement dissociées. Avec le développement de la « bancassurance », les deux secteurs institutionnels ont été rapprochés sous l’appellation sociétés financières. Dans cet environnement en perpétuel mouvement, il est possible de se raccrocher à une bouée, le revenu des agents économiques. Par exemple, 50 % des Français touchaient moins de 1 710 euros net par mois. Pour ce qui est du salaire moyen, il est de 2 250 euros. Enfin, dernier repère, les 10% les plus privilégiés disposent en moyenne par mois de 5 200 euros, revenus du patrimoine compris. Voici comment les individus peuvent être évalués. Valeur. Les Grecs avaient une autre acception du mot.

Conseils de lecture

Fourier Charles, Tableau analytique du cocuage, Mille Et Une Nuits, Paris, 2002.
Marmion Jean-François (ed.), Psychologie de la connerie, Sciences Humaines 2018.