ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.

IL N’Y A PAS QUE LA TAILLE QUI COMPTE !

En avoir ou pas est une question clé. Je parle de monnaie bien sûr. Les agents économiques en ont besoin afin de régler leurs transactions. La responsabilité des banques centrales qui gèrent la masse monétaire en circulation dans l’économie est donc cruciale. L’abondance est inflationniste alors que la pénurie freine les échanges. Il vaut mieux que les personnes à leur tête ne soient pas bas de plafond.

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Les banques centrales sont normalement indépendantes du pouvoir politique. C’est un principe de plus en plus suivi dans le monde. Les pays en voie de développement qui connaissent des difficultés financières et demandent l’assistance des institutions internationales doivent s’y plier impérativement. Il est essentiel que les dirigeants des banques centrales puissent résister aux pressions qui sont dictées par un agenda politique, notamment un calendrier électoral, plutôt que par l’état de l’économie. Une baisse des taux d’intérêt, c’est-à-dire une augmentation de la quantité de monnaie, permet de stimuler l’activité, de relancer la machine économique et de présenter ainsi un bilan favorable en termes de croissance et d’emploi. Evidemment, cela pose un problème de contrôle démocratique. Les présidents des banques centrales sont des techniciens qui n’ont de compte à rendre à quasiment personne mais c’est le prix à payer pour leur indépendance. Le respect des statuts de ces banques est la seule contrainte.

L’Europe est hantée par le spectre de l’inflation – surtout l’Allemagne guère oublieuse de l’hyperinflation qui a sévi sur son territoire durant l’entre-deux guerres. C’est elle qui a exigé que son obsession soit gravée dans les statuts de la banque centrale européenne, la BCE. De leur côté, les Etats-Unis se sont accordé davantage de marges de manœuvre. S’il y a un risque d’inflation, il convient effectivement d’augmenter les taux d’intérêt pour calmer la demande. En revanche, si les autorités estiment que la véritable menace pour l’économie est une récession, un ralentissement de l’activité, elles sont invitées à les baisser pour donner un petit coup de fouet aux marchés – ce que la BCE n’est pas a priori en droit de faire. Au bout du compte, tout dépend de la manière dont la présidence de la banque centrale américaine, la FED, interprète la conjoncture économique. Ces considérations paraissent assez techniques mais l’idée générale nous semble compréhensible puisque même l’actuel Président des Etats-Unis en saisit les implications… enfin en partie.

Entre 2014 et 2018, la FED a été présidée par Janet Yellen qui avait été nommée à son poste par Barack Obama. Conformément à la doctrine de l’institution, elle n’a pas hésité à maintenir des taux d’intérêt à un faible niveau quand l’économie des Etats-Unis battait de l’aile. Puis, lorsque la situation s’est améliorée, elle a logiquement orienté les taux à la hausse privilégiant désormais la lutte contre l’inflation. Un sacrilège pour Donald Trump. L’homme d’affaires, aussi bien que le politique, désirait des taux bas en permanence. Il ne pouvait dans ces conditions la reconduire à son poste. L’argument qu’il a utilisé pour justifier sa décision mérite néanmoins l’attention : madame Yellen n’était pas assez « grande ». Il faut savoir que l’ancienne présidente de la FED culmine à 1,60 mètres. Malgré cela, la justification paraît quelque peu bizarre. Pourquoi ne pas lui reprocher d’être mariée à George Akerlof, un « prix Nobel d’économie », critique envers Trump, voire de revêtir parfois un string panthère ? L’auteur de ces lignes n’en sait évidemment rien mais peut-être le lecteur a-t-il davantage d’informations sur ce point.

Il serait dommage de prendre l’objection de haut : « n’importe quoi, c’est encore des trumperies ! ». Et si, derrière sa grossièreté et son style de butor, Donald Trump dissimulait (bien) une sagesse profonde, des intuitions fulgurantes ? Il suffit de se souvenir que, dans une ville comme Nancy, l’installation d’un tramway révolutionnaire a montré en son temps comment les personnes de petite taille pouvaient poser problème à la collectivité. Le design novateur des rames masquait tout bonnement leur montée au conducteur. Un dilemme s’est alors posé : doit-on modifier la forme des rames et accepter une augmentation de son coût ou interdire le tramway aux enfants et aux personnes à « hauteur réduite », aux nains si l’on veut nommer les choses ? Dans ce cas précis, les concepteurs du produit ont été contraints de retravailler leur copie. De plus, des études montrent que, à niveau de diplôme équivalent, les personnes de taille modeste reçoivent de moindres propositions salariales. C’est la meilleure preuve que, en économie, la taille n’est pas extérieure à la réflexion. Et je ne parle que d’économie ! Prenons par exemple… le basketball. Il vaut mieux être un géant pour pratiquer cette activité.

Un examen dépassionné de la thèse de Donald Trump prouve toutefois son inanité. Le nouveau président de la FED, qui répond au doux nom de Jérôme Powell, affiche un prometteur 1,78 mètres sous la toise. En position assis, à la différence de madame Yellen, il ne fait pas de doute qu’il atteint les pédales avec ses pieds. La bonne santé de l’économie américaine l’a pareillement incité à relever les taux d’intérêt. Le président des Etats-Unis, qui l’avait pourtant désigné à son poste, l’a aussitôt accusé d’avoir causé par ce biais le licenciement de 15 000 salariés de General Motors – incriminant la hausse des taux et non celle des droits de douane sur l’acier qui fragilise toutes les entreprises qui en utilisent aux Etats-Unis… Ajoutons, si l’on remonte aux années 1980, que Paul Volcker, qui était président de la FED, avait été taxé de saboter la politique du président Ronald Reagan – et Volcker mesurait plus de 2 mètres. Dans le duel digne d’un western qui avait opposé les deux hommes, le président de la FED avait cédé. Sa hausse des taux ayant provoqué une crise internationale de la dette, il avait rétropédalé rapidement. Que Trump ne se réjouisse pas toutefois : Reagan était un acteur professionnel et le happy end de son histoire était hollywoodien. Lui n’est pas un acteur…

Conseils de lecture :

Koren Yehuda et Negev Eilat, Nous étions des géants, Payot, Paris, 2007.
Rosser Barkley, « Janet Yellen ‘Not tall enough’ » Econospeak, https://econospeak.blogspot.com/2018/11/janet-yellen-not-tall-enough.html, 28 novembre 2018.

TOUJOURS ÊTRE AU PARFUM

L’odorat est un sens dénigré par les philosophes. A la différence de l’ouïe et de la vue, il renvoie à l’homme sauvage qui s’appuie sur son nez pour humer la présence d’un prédateur. Dans le monde civilisé, « flairer » signifie deviner, avoir une préscience, loin d’une analyse rigoureuse des faits. Pourtant, notre nez n’a pas bougé. Il reste au milieu du visage comme l’église au centre du village.

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Il n’est pas certain que l’homme des cavernes s’enduisait le corps d’une lotion capiteuse avant d’aller conquérir le cœur de sa belle. En revanche, il existe des preuves de fabrication ancienne de produits parfumés vers 7 000 avant J.-C. en Mésopotamie. L’origine du mot, per fumare, atteste que les hommes brûlent alors des matières pour se rapprocher de leurs divinités par la fumée. Les substances odorantes cessent rapidement d’être destinées à des fins exclusivement religieuses. Le fameux fumet de Cléopâtre sert ainsi à la séduction d’êtres humains. Durant ces temps anciens, on observe que l’utilisation du parfum est l’apanage des classes favorisées. Le monde gréco-romain ne manque pas d’y recourir également mais, malgré l’influence que cette culture exerce sur nos sociétés, c’est plus par l’intermédiaire du monde arabe qu’il s’est répandu en Occident. Entretemps, le christianisme a joué un rôle de frein à sa diffusion en l’associant à l’impudeur. A partir du Moyen Age, le parfum connaît un nouvel essor, paradoxalement grâce aux croisés qui importent en Europe les élixirs orientaux ainsi que des procédés comme la distillation. Le métier de parfumeur peut se développer.

Il faut avoir à l’esprit qu’à cette époque la population ne respire pas la propreté. Dans cette configuration où l’homme vit parmi les immondices, mélangé avec des animaux, l’expression « ça sent le fauve » serait totalement anachronique. Qu’un lion rugisse : «pouah, ça sent l’homme » serait plus réaliste d’autant plus que l’homme se méfie de l’eau comme de la peste, laquelle est très présente par ailleurs. Le bain est proscrit et le nettoyage se fait pratiquement à sec. La population craint en effet que les maladies ne pénètrent dans l’organisme en se glissant par les pores dilatés de la peau mouillée. Si l’on ajoute que l’urine était utilisé comme désinfectant et comme produit de beauté, plus précisément comme décolorant permettant aux princesses d’obtenir des cheveux d’un blond vénitien, il est clair que, même à Versailles, ça ne sentait ni la rose, ni l’œillet. La révolution olfactive débute en plein cœur du dix-huitième siècle. Elle précède l’autre, celle des sans-culottes, et elle est inspirée par le mouvement hygiéniste. La priorité est d’éradiquer les zones boueuses. L’air doit être purifié en pavant les rues, en asséchant les marais pestilentiels. Il doit aussi être ventilé. L’eau n’est plus l’ennemie.

Cette évolution modifie le regard qui est posé sur les fragrances. Jusque-là, leur fonction était de dissiper l’odeur nauséabonde, rance, qui collait aux hommes. C’était des parfums forts et leurs principaux ingrédients étaient d’essence animale : musc, ambre, civette. Avec l’amélioration de l’hygiène, leur vocation change. Les légères senteurs florales sont privilégiées. Une délicatesse se dégage. Les fines nuances qui apparaissent autorisent une véritable individualisation de la séduction. Cette tendance séculaire connaîtra quelques retours en arrière teintés de nostalgie – l’ambre notamment reviendra fugacement à la mode. Toutefois, le mouvement vers la douceur est bien marqué. Il est conforté par l’argumentation des hygiénistes. Le musc est une sécrétion provenant d’une glande abdominale entre le nombril et les organes sexuels du chevrotin porte-musc mâle ; l’ambre est une concrétion de l’intestin du cachalot – et non du sperme de baleine comme de sympathiques rêveurs l’ont suggéré – tandis que la civette produit une pâte molle odorante. Autrement dit, ces parfums animaux sont excrémentiels et, à ce titre, doivent être bannis.

Alain Corbin souligne la relation entre le positionnement politique et le choix des odeurs. Les exhalaisons d’origine végétale sont préférées par la bourgeoisie républicaine alors que les parfums extraits d’animaux sont plébiscités par l’aristocratie. De ce point de vue, la disparition progressive de ce type de senteurs est un indicateur de l’effacement d’une classe sociale, la noblesse. De manière plus générale, durant le dix-neuvième siècle, le discours sur le propreté et l’horreur exprimée envers la promiscuité dressent un clivage net entre les classes supérieures et les pauvres dont l’odeur devient, d’un coup, insoutenable. Qu’importe finalement si les effluves fétides sont causées par une imprégnation inhérente à l’environnement du démuni ou par une éventuelle négligence à se débarrasser de la crasse. Que les miséreux se rassurent : ils sont nombreux et puis ils ne sont pas seuls. Selon les croyances en vigueur, les homosexuels, les Juifs et encore plus les homosexuels juifs puent terriblement aussi. La proximité avec les Noirs, que l’on reniflait de loin, n’était pas plus recommandée. C’est pourquoi, d’après un savant, les requins étaient davantage attirés par leur odeur que celle des Blancs. On est béat d’admiration devant le protocole expérimental du chercheur arrivant à un tel résultat…

Les conséquences de la révolution olfactive ne se limitent pas à cette fracture sociale. Une dimension économique est pareillement observable. Pour ne pas incommoder les bourgeois, les activités odorantes comme la tannerie sont repoussées en périphérie des grandes villes, cela au moment où les industries chimiques naissantes, qui ouvriront d’ailleurs de nouveaux horizons à la parfumerie, cherchent des sites d’implantation. Le lobbying intense des patrons de compagnies chimiques obtiendra parfois que les usines s’installent aux portes de la cité… au grand dam des habitants exposés, pour qui de mauvaises odeurs en chassent d’autres. Pour les amadouer, il leur sera expliqué que les parfums d’usine, symboles de la modernité économique, sont moins nocifs que ceux qui sortent des tanneries. A Seveso, Bhopal ou Toulouse, on pourrait y déceler quelque ironie rétrospective. Heureusement, les usines chimiques ont fini par être presque partout éloignées.

Conseils de lecture :

Corbin Alain, Le miasme et la jonquille, Champs, Paris, 2016.
Le Guérer Annick, Le parfum : des origines à nos jours, Odile Jacob, Paris, 2005.

LA GRANDE ILLUSION

Le prélèvement à la source a suscité un tel psychodrame en France qu’il a même été envisagé de l’annuler à la dernière minute. Le gouvernement ambitionnait de montrer qu’il prenait soin du pouvoir d’achat des citoyens. Alors, malgré l’instruction d’écrire en gros caractères sur la fiche de paie le salaire net, les Français n’auraient peut-être pas compris.

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Pour mettre au jour les spécificités de la psyché humaine, les économistes organisent en laboratoire parfois des expériences savamment construites. Lorsqu’il est question de l’illusion monétaire, il n’est nul besoin de se donner tant de peine. Il suffit de se plonger dans la vie de tous les jours. Reprenons depuis le début. Selon la théorie standard, un individu rationnel sera sensible à son salaire réel qui, précisons-le, n’est pas son salaire net. Le salaire réel d’un individu est en fait son pouvoir d’achat. Il reçoit de la part de son employeur un salaire nominal, justement son salaire net, mais il doit tenir compte de l’inflation. Dans la situation A, un agent économique perçoit 100 euros tandis que le prix du Carambar est de 1 euro ; dans la situation B, son salaire est 120 euros et le prix du Carambar est de 2 euros. Dans le premier cas, il peut en acheter 100 et dans le second seulement 60. S’il est rationnel, il préférera la situation A où son salaire est moindre puisque, dans la situation B, son pouvoir d’achat est rogné par l’inflation. Le consommateur est un fier homo oeconomicus, assurément pas un misérable homo cretinus.

Pourtant, ce joli schéma théorique ne se vérifie pas toujours dans la réalité. J’imagine certains lecteurs constater, mi amusés, mi dépités, que l’hypothèse est fausse parce qu’ils connaissent un nombre non négligeable de personnes dignes d’entrer dans la catégorie homo cretinus. Il ne s’agit pas de remettre en cause le bien-fondé de leur jugement mais, en l’espèce, l’explication se situe ailleurs. En vérité, il existe une sorte de décalage entre l’instant où l’individu exulte après avoir jeté un œil sur sa fiche de paie et celui où il entre dans le magasin pour faire ses emplettes. L’augmentation du salaire est visible à l’œil nu tandis que celle des prix est plus discrète. Le vendeur qui pratique la valse des étiquettes ne va pas la mettre en musique dans un spot publicitaire. C’est uniquement lorsque le consommateur passe à la caisse qu’il se rend compte que, dans la situation B, il y a moins de Carambars dans son caddie. Dans la séquence suivante, et justement parce qu’il n’est pas un homo cretinus, le salarié va s’empresser de réclamer une augmentation de salaire à son patron pour compenser cette érosion silencieuse de son pouvoir d’achat. L’individu est susceptible d’être victime d’une illusion monétaire.

Sur le plan historique, il apparaît que l’inflation a permis d’atténuer les conflits sociaux en France depuis les années 1950 jusqu’au début des années 1980. Une augmentation artificielle de la taille du gâteau à partager entre le capital et le travail a conduit chaque camp à croire que sa propre part était devenue plus conséquente. Les salariés se réjouissaient des hausses de salaires… avant de déchanter en comptant le nombre de carambar qu’ils étaient en mesure de glisser dans leur caddie. Ils réclamaient de nouvelles augmentations salariales lesquelles leur étaient aussitôt accordées sans que leur pouvoir d’achat n’évolue davantage. C’est une véritable spirale qui s’enclenchait. Les entreprises s’y adaptaient sans difficulté puisque, afin de compenser la flambée de leurs coûts salariaux, elles relevaient à chaque fois leurs prix. Cette mécanique a donc duré jusqu’au milieu des années 1980. Depuis cette période, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont attelés à tordre le coup à l’inflation – mission tellement bien accomplie que la spectre de la déflation a été frôlé à plusieurs reprises.

L’inflation trompait vraiment les agents économiques en leur suggérant une fausse bonne nouvelle et les pouvoirs publics ont joué habilement de cette erreur puisqu’elle favorisait la paix sociale. Dans le cas du prélèvement à la source, c’est exactement le contraire. L’illusion d’optique crée le sentiment d’une fausse mauvaise nouvelle – d’où les tergiversations du gouvernement à propos de sa mise en œuvre en raison de la proximité des élections européennes. Bien sûr, il y a des exceptions : les actifs qui partent à la retraite peuvent pavoiser et les nouveaux arrivés sur le marché du travail y laissent des plumes, sans compter les problèmes de trésorerie pour les ménages bénéficiant de crédit d’impôt. Pourtant, sur le fond, rien ne change pour la majorité des contribuables : que le montant de l’impôt soit prélevé directement sur le salaire ou qu’il soit acquitté à partir du compte bancaire après versement de l’intégralité de la rémunération est sans aucun effet sur leur pouvoir d’achat. Cela n’empêche pas que la crainte d’une perte soit très prégnante dans la population. Le côté ubuesque de la situation a été alimenté par les faux débats tels que le fantasme de « l’année blanche », année où n’aurions pas payé d’impôts.

Avec un recul supplémentaire, les choses sont encore plus surréalistes. Les mesures économiques libérales se sont accumulées sans discontinuer en France. Personne ne reprochera au gouvernement un quelconque manque de cohérence dans sa stratégie. La baisse du taux d’imposition sur les bénéfices et des charges salariales, la flexibilisation du marché de travail ou même l’orientation qui est donnée à la formation professionnelle sont des signaux forts. Le patronat a dit merci. Des économies ont dû être effectuées en contrepartie. Les aides publiques au logement (APL) et les retraites ont ainsi été soigneusement rabotées. Ce n’est pas une illusion ici mais des faits. Les décideurs publics ont courageusement assumé leurs choix. Pendant longtemps, leur traitement objectivement âpre des classes moyennes et défavorisées ne les a pas inquiétés. Les voir trembler sur le prélèvement à la source, qui est politiquement plus neutre, était assez hallucinant. Puis sont venus les gilets jaunes.

Conseils de lecture :

Bezbakh Pierre, Inflation et désinflation, La Découverte, Paris, 2011.
Aglietta Michel et Orléan André, La violence de la monnaie, PUF, Paris, 1992.

TROP D’IMPÔT TANNE LA PEAU !

La protestation des gilets jaunes a réuni dans un même mouvement les classes moyennes-défavorisées laminées par la politique gouvernementale, pour qui la taxe sur l’essence était juste la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et les militants en faveur d’une baisse forcenée des impôts. Au contraire, ne mélangeons pas.

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Le 30 novembre 1979, à l’issue d’un sommet européen couronné d’échec, la Première ministre britannique Margaret Thatcher s’était exclamée : « I want my money back ». Beaucoup avaient moqué son égoïsme, son étroitesse d’esprit. De l’eau a coulé sous les ponts. A l’ère du nombrilisme religieux et du selfie canonique, ce genre de remarque apparaît d’un coup frappé du sceau du bon sens. Mais reprenons le problème à son origine. Le projet de loi de finance 2019 prévoyait une augmentation de la taxe intérieure sur la consommation de produits énergétique (TICPE) qui était supposée faire entrer cette année-là 37,7 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat. Or, selon un rapport de l’Assemblée nationale, seuls 7,2 milliards devaient être affectés au compte d’affectation spéciale « transition écologique », soit moins de 20 %. L’opposition et nombre de contribuables ont appuyé avec vigueur sur ce constat : l’écologie n’était qu’un leurre, un prétexte pour renflouer le budget de l’Etat, pas la destination finale des fonds. Cela s’appelle du greenwhashing et le gouvernement était accusé de le pratiquer sur une grande échelle.

Rappelons que la construction du budget repose sur cinq grands principes. L’universalité, qui est l’un d’entre eux, signifie qu’il n’est pas possible d’affecter une recette à une dépense spécifique. Il existe bien sûr des exceptions mais il s’agit de la règle. La vignette automobile a ainsi été supprimée pour les particuliers en l’an 2000 alors que cela faisait belle lurette qu’elle ne remplissait plus la fonction pour laquelle elle avait été instituée. Il est logique que le gouvernement établisse un lien de ce type. S’il augmente ses dépenses de 10 milliards, il sait qu’il lui faudra mettre en place de nouvelles recettes afin que le budget reste équilibré. Il communiquera même sur ce point. Cependant, cette relation entre une recette et une dépense n’a aucune valeur juridique. Par ce biais, le législateur souhaite maintenir la solidarité à l’intérieur de la nation. Si l’impôt sur le revenu était affecté au paiement des salaires des enseignants en histoire, on observerait certainement la naissance d’un mouvement visant à démontrer que cette matière n’a guère d’utilité. On pourrait imaginer pire : avec le léger inconvénient de finir sa vie en prison, l’assassin d’un professeur d’histoire pourrait être dispensé du paiement de l’impôt.

Ce raisonnement à un niveau global se heurte évidemment dans nos sociétés à une exigence de « sur mesure ». La fiscalité doit ressembler à de la mécanique de précision. Le citoyen souhaite que les cas particuliers, plus exactement le sien, soient pris en compte. Il réclame un traitement individualisé de l’impôt et obtient satisfaction. De ce fait, on assiste à une multiplication des niches fiscales, des exemptions. Selon Alexis Spire, les contribuables qui sont capables de se mouvoir à travers les arcanes du Code Général des Impôts (CGI) et bénéficient de ces dispositifs adhèrent plutôt à l’impôt. Ils ont le sentiment d’être dans une relation contractuelle avec l’Etat. Le souci est que ces mesures rendent le système totalement opaque aux yeux de la majorité des citoyens. Or, les commentateurs mettent en garde : le consentement à l’impôt requiert une compréhension minimale de la part du contribuable. Sinon, il rechignera – et encore plus s’il habite dans un pays comme la France. Or, c’est lui-même qui a contribué à rendre la situation illisible par ses demandes incessantes. C’est un bel exemple de schizophrénie en vérité.

Face aux revendications de baisse d’impôts, le Ministre des finances Bruno Le Maire s’est engouffré dans la brèche avec dans son sillage les composantes les plus libérales de la majorité parlementaire. Il a affirmé être pleinement en phase avec le message des manifestants. Afin de préserver l’équilibre du budget, cette réduction de la fiscalité s’accompagnerait forcément d’une baisse des dépenses publiques. L’Etat doit être soumis à régime amaigrissant très strict. Précisons que cette voie qui consiste à confier au secteur privé des services qui sont du ressort de la sphère publique ne connaît pas de limite claire. L’obsession de la maigreur confine parfois à l’anorexie. Pour les plus extrémistes des libéraux, les anarcho-libertariens, même les fonctions régaliennes n’échappent pas à ces coups de ciseaux frénétiques. La police n’est pas indispensable. Un individu qui mesure moins d’un mètre quatre vingt et n’est pas rompu aux techniques du krav maga conserve la liberté de souscrire des contrats auprès d’agences de protection privées. Au final, d’après eux, l’Etat est tellement inefficace que le progrès doit conduire à son évaporation.

Il n’y a pas que les individus chétifs qui se trouveraient marris si cela arrivait. De manière générale, l’Etat produit des services non marchands, comme la santé en France, et remplit une fonction redistributrice, qu’elle soit verticale par des transferts monétaires des nantis vers les défavorisés ou encore horizontale via la protection sociale, des personnes en bonne santé vers les malades par exemple. La quasi gratuité des services non marchands et la solidarité de la protection sont des boucliers pour les plus démunis. Ils n’ont aucun intérêt à une disparition de l’Etat puisque son intervention évite une explosion des inégalités. Que leur jaune détresse soient instrumentalisée par les libéraux est quelque peu ironique, voire pervers, mais, pour être juste, les vrais libéraux sont une espèce assez rare. Les chefs d’entreprise, toujours très prompts à se plaindre de l’ingérence publique, sont pourtant les premiers à appeler à son secours quand des nuages se dessinent à l’horizon. Un texte satirique de Frédéric Bastiat le souligne opportunément. Il y présente une pétition de fabricants de chandelles contre la concurrence déloyale du soleil. Ils exigent à cette intention que l’Etat ordonne aux citoyens de fermer leurs fenêtres. Lumineux !

Conseils de lecture :

Bastiat Frédéric, Sophismes économiques, Les Belles Lettres , Paris, 2005.
Spire Alexis, Résistance à l’impôt, attachement à l’Etat, Seuil, Paris, 2018.

HAKOUNA MATATA

La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, nous apprend-on à l’école. Que nenni, s’insurge une certaine logique économique : elle commence précisément là où s’arrête celle des autres. Bienvenue dans le monde des redevances, royalties ou royautés, ces paiements en contrepartie d’un droit d’exploitation (brevet, droits d’auteur, marques…).

pirateL’économiste autrichien Joseph-Aloïs Schumpeter explique la place de l’innovation dans le système économique. Elle permet de disposer d’une longueur d’avance par rapport à la concurrence, de s’octroyer une rente de situation. Le temps que les autres entreprises s’adaptent, il est possible pour celle qui innove d’engranger de juteux bénéfices. La protection d’une idée originale est légitime. Prenons un laboratoire pharmaceutique qui investit des sommes colossales en recherche et développement. S’il effectue une découverte importante, le dépôt d’un brevet le récompensera. Dans le cas contraire, il suffirait de se poster en embuscade, sans jamais entreprendre d’effort de recherche, et de produire les nouveaux médicaments une fois leur efficacité reconnue. Qui aurait intérêt dans ces conditions à se lancer sur la voie coûteuse et risquée de la recherche. Le débat entre les médicaments princeps et génériques est bien connu.

Si elle n’était pas encore un sujet qui faisait les grands titres des journaux, la biodiversité était déjà source de préoccupation pour les spécialistes de l’environnement il y a une trentaine d’années. Face à la diminution spectaculaire du nombre d’espèces causée par l’action humaine, certains ont préconisé d’utiliser cette dernière de façon plus positive. La recherche agronomique a conduit à l’émergence de nouveaux fruits : la pineberry est un croisement entre fraise et ananas. Il n’y aucun espoir de contrebalancer de cette manière l’extinction des espèces qui est beaucoup trop rapide. En revanche, la bioprospection s’est imposée dans les esprits comme une piste prometteuse. Une amélioration de la connaissance des écosystèmes, de chacune de leurs composantes, était supposée faciliter sa préservation autant que le développement d’applications thérapeutiques. Des partenariats public-privé ont été développés à cette intention. Le contrat signé en 1991 entre la multinationale Merck et l’institut national de la biodiversité du Costa Rica (Inbio) est peut-être le plus édifiant.

Le Costa Rica posséderait environ 5 % de la biodiversité de la planète et Merck a injecté un plus de 1 million de dollars dans le programme d’Inbio. Avec une découverte d’approximativement 500 000 espèces, cela signifie que l’entreprise a dépensé 2 dollars par espèce. Par extension, la biodiversité de la planète pourrait être brevetée pour une somme de 20 millions de dollars. Une question se pose alors aussitôt : qu’est-ce qui peut faire l’objet d’un dépôt de brevet ? Que Merck détienne l’inventaire des espèces mondiales n’est pas en soi un souci d’ailleurs. Cela le deviendrait si l’utilisation par un tiers d’une espèce appartenant au patrimoine de l’humanité devait conduire à un paiement. Quoique le débat soit de nature juridique, le bon sens semble l’avoir emporté en la matière. Ce n’est pas la découverte scientifique mais son application qui donne droit à une redevance. Ainsi, ce n’est pas le séquençage de l’ADN qui mérite rétribution mais ses éventuels usages thérapeutiques. Dans le même ordre d’idée, si une compagnie privée décortique le fonctionnement du genou, je pourrai continuer à utiliser le mien et marcher sans rien lui devoir payer. C’est rassurant !

Les entreprises sont évidemment à l’affût de toute bonne opportunité. Quand il existe un principe actif qui n’a pas encore été breveté, elles s’empressent d’en tirer profit ou de déposer elles-mêmes un brevet. Le cas de la stévia est édifiant. Cette substance 100% naturelle présente un affriolant pouvoir sucrant 300 fois supérieur au sucre avec 0 calorie, cela alors que l’aspartame a longtemps été suspecté d’être cancérogène. Bien que le principal site de production soit situé en Chine, les propriétés de la stévia appartiennent au savoir traditionnel des guaranis qui sont des populations amérindiennes. Le chiffre d’affaire qu’elle génère dépasserait les 10 milliards de dollars. Il a fallu l’intervention d’ONG bruyantes pour obliger les grands groupes agroalimentaires à associer les guaranis à leur enrichissement. La biopiraterie consiste à s’approprier de manière pas forcément illégale mais illégitime un savoir ou des ressources détenus par d’autres. Le terme correspond parfaitement à la situation. Depuis 2010, le protocole de Nagoya vise un partage juste et équitable des ressources du «vivant».

Le pire n’est jamais très loin. En 1999, un citoyen américain, Larry Proctor, dépose un brevet concernant une variété de haricots que les agriculteurs mexicains cultivaient sans entrave depuis des siècles. D’un coup, elle quitte le domaine public. Proctor peut alors attaquer ses compatriotes qui importent le haricot et réclamer des royalties aux petits paysans mexicains qui le commercialisent. Plus de 20 000 d’entre eux se retrouvent quasiment au bord du gouffre. Il faudra 10 ans, l’intervention d’agences internationales et plusieurs centaines de milliers de dollars pour que le brevet soit enfin annulé. Les illustrations de ce type s’apparentent à une litanie : le géant de l’agrochimie W.R. Grace qui monte à l’abordage du neem ou margousier indien connu pour ses propriétés médicinales, la société japonaise Asahi Foods qui dépose la marque Cupuaçu, nom d’un arbre dont la pulpe et les graines sont consommées par des communautés en Amazonie brésilienne…

Il n’y a pas que les droits sur le « vivant » qui soient discutés avec animation. Les studios Disney ont déposé la marque Hakuna matata, tirée d’une célèbre chanson du dessin animé « Le Roi lion ». L’expression se traduit par « il n’y a pas de problème » en swahili, une langue parlée en Afrique de l’Est. L’objectif de Disney est d’empêcher que d’autres exploitent la jolie formule du film. Mais quelle en est la limite ? Un journaliste qui prononce « hakuna matata » à la télévision en faisant une allusion au dessin animé est-il passible de poursuite ? Une pétition contre Disney circule à ce propos. Le mot de la fin sera laissé à l’ancien braqueur de banques, John Dillinger, abattu par le FBI en 1934. Sur l’initiative de membres de sa famille, son nom est désormais une marque déposée. Dans un de ses jeux vidéo, Electronic Arts l’a emprunté sans autorisation. Dommage pour lui. Il a été dévalisé – bon sang ne saurait mentir – mais légalement cette fois par les ayant-droits de Dillinger.

Conseils de lecture :
Blandin Patrick, Biodiversité. L’avenir du vivant, Albin Michel, Paris, 2010.
Buti Gilbert et Hrodej Philippe, Histoire des pirates et des corsaires, CNRS, Paris, 2016.

LE POINT DE PUISSANCE

PowerPoint a envahi la planète. Ce logiciel de présentation a imposé ses commandements sans rencontrer de résistance acharnée – cela, à faire pâlir les religions plus classiques, monothéistes ou polythéistes, qui ont dû affronter une abondance de critiques virulentes. Mais en quoi PowerPoint est-il donc « l’opium du peuple » ?

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Dans un ouvrage qui connut un fort retentissement en son temps, l’anthropologue Pierre Clastres affirmait que l’existence de l’Etat n’était pas la forme aboutie et nécessaire de toutes les sociétés humaines. A l’encontre de cette thèse défendue par une partie de ses confrères, il réfutait tout déterminisme pour les groupes sociaux. Aucune évolution linéaire n’était obligatoire. Ceci supposait que le pouvoir de coercition dont les dirigeants sont susceptibles de disposer soit neutralisé assez tôt puisque, dès lors qu’une hiérarchie s’instaure, qu’une élite émerge, l’organisation la plus efficace de cette domination s’avère être l’Etat. A cette fin, Clastres décrivait une chefferie indienne égalitaire où la fonction dirigeante était dépourvue des attributs de la puissance. Le chef ne disposait d’aucun pouvoir réel. Il lui était interdit de prendre des initiatives sous peine de renvoi. De plus, il était sollicité en permanence, jusqu’à l’agacement parfois, afin de céder les biens qui lui étaient transmis. En outre, une bonne capacité d’élocution lui était indispensable sachant qu’il était supposé parler sans relâche en rabâchant des histoires connues de tous les membres de la communauté.

Indépendamment du débat sur la place de l’Etat, le livre de Clastres montre le rôle joué par le bavardage des dirigeants d’un groupe social. Tel un bruit de fond, ce babillage est nécessaire à la consolidation des liens entre les individus qui lui appartiennent. Ce trait n’est évidemment pas spécifique aux sociétés primitives. A la moindre occasion, un chef d’Etat s’exprimera et prononcera un discours lénifiant sur l’unité de la nation. Les grandes organisations se trouvent exactement dans la même configuration. Les huiles qui les pilotent réunissent à intervalle régulier la masse des collaborateurs afin de leur administrer une piqûre de rappel d’éléments qu’ils jugent centraux… mais que tous connaissent par cœur. D’où cela vient-il ? Yuval Noah Harari différencie les sociétés humaines et animales. D’ordinaire, une troupe de chimpanzés comprend entre 20 et 50 singes. Au-delà, un désordre s’instaure. Les groupes humains atteignent aisément les 100-150 unités mais il leur est difficile de dépasser cet ordre de grandeur sur l’unique base de la connaissance intime et du commérage. Pour franchir ce cap, il leur faut des récits, des croyances, des mythes et c’est précisément pour cette raison que le chef doit prendre la parole pour ne rien dire finalement.

Voici donc le terreau sur lequel PowerPoint a prospéré. Frank Frommer retrace l’histoire de ce logiciel singulier. En fait, la pratique des présentations professionnelles est assez ancienne. Elle remonte à l’essor des entreprises de taille gigantesque, appelées firmes multidivisionnelles, dans les années 1920. La tendance ne n’est jamais démentie. En revanche, les supports vont évoluer : le paperpoard, un tableau souvent sur trépied constitué de grandes pages de papier rabattables ; la diapositive, le transparent, projeté sur la vitre d’un rétroprojecteur pour être visionné sur un écran, et Powerpoint. L’idée de son inventeur, Robert Gaskins, était de créer un programme graphique qui fabrique des diapositives et fonctionne avec Windows et Macintosh. La première version du logiciel sortit en 1987. Quelques mois plus tard, Microsoft rachetait la société Forethought au sein de laquelle l’équipe de Gaskins œuvrait. Puis la révolution Powerpoint a presque tout emporté sur son passage même si le paperboard a survécu dans un autre registre. Plus personne n’aurait désormais le plaisir d’assister à un envol de transparents depuis un rétroprojecteur soufflant le chaud et le froid.

Le défilé des slides (diapositives) permet des présentations simples et soignées. Les jeux d’effets visuels contribuent à asseoir le prestige de l’orateur. Ainsi que l’indique le nom du logiciel, tout repose sur la puissance des points, c’est-à-dire l’affichage de listes. Ces énumérations suggèrent une forme d’exhaustivité dans le traitement de la question abordée. La logique de standardisation peut être poussée tellement loin que les concepteurs de Powerpoint avaient proposé des trames prêtes à l’usage pour les béotiens en informatique. Par dérision, ils avaient dénommé cette fonctionnalité « Wizard », qui signifie à la fois magicien et expert. Le succès a tellement été au rendez-vous que même la désignation moqueuse a été conservée. Ce n’est pas surprenant. Rappelons que le but principal de ces raouts est de faire écouter la musique de fond de l’organisation. Or, le modus operandi qui vient d’être décrit assure un parfait formatage des esprits. Les consultants ne s’y trompent pas. Il n’est pas rare qu’ils construisent leur propre trame et se bornent ensuite à la décliner en changeant simplement les chiffres et le nom de l’entreprise. Gare aux étourdis qui oublient la dernière opération.

Cette démarche est abrutissante, voire dangereuse, puisque les éléments sont listés sans que le lien éventuel entre eux soit explicité. Imaginons le chef de la tribu indienne procédant à un bilan de la saison de la chasse sur une diapositive :
1. une baisse de performance (les chiffres du petit et du gros gibier) ;
2. des prières qui portent moins (la voix enrouée du sorcier) ;
3. un environnement concurrentiel de plus en plus dense (l’arrivée des X sur notre territoire de chasse) ;
4. le réchauffement climatique (la réduction de la biodiversité);
5. des perspectives encourageantes (de nouveaux troupeaux dans les parages, le sorcier va mieux).
Parmi les trois causes invoquées, y en a-t-il une qui pèse davantage ? L’arrivée des X signifie-t-elle que des chasseurs ont été affectés à des tâches de protection ou qu’il faut partager les proies avec les nouveaux venus ? Peu importe, la tribu entendra les mots clés qui la cimentent : « eux », « nous », « prières », « gibier ». Dans le cas de la chefferie indienne, ce n’est pas forcément crucial. Pour les salariés jetables d’une compagnie qui exporte des boîtes de conserve vers le Kazakhstan, ce type de gadget est essentiel.

Conseils de lecture :

Clastres Pierre, La société contre l’Etat, La Découverte, Paris, 1974.
Frommer Franck, La pensée Powerpoint, La Découverte, Paris, 2010.