CHACUN SON METIER, LES VACHES SERONT BIEN GARDEES !

Cette conclusion de la fable de Florian, « Le vacher et le garde-chasse », repose sur le principe de la division du travail. Tous les habitants d’un pays n’exercent pas le même métier. Il est heureux que l’attirance envers une activité varie d’une personne à l’autre mais ce n’est pas pour autant que les inclinations individuelles correspondent exactement aux postes à pourvoir. Alors comment faire ?

Dans un célèbre exemple, celui d’une manufacture d’épingles, Adam Smith explique comment la division du travail améliore la productivité dans l’économie. S’appuyant sur un article de l’Encyclopédie, il décortique le processus de production à l’intérieur de cette manufacture : dix-huit tâches successives sont nécessaires pour la fabrication d’une épingle. Si les hommes ne s’organisaient pas et si chaque producteur d’épingles devait donc accomplir chacune de ces tâches, l’efficacité serait plus de deux-cent fois moindre. Bien avant Smith, dans une approche non économique, les penseurs grecs avaient souligné de nombreuses caractéristiques de la division du travail. La spécialisation conduit ainsi à une meilleure expertise : un individu qui passe son temps à cuisiner finit par acquérir du savoir-faire dans le domaine des arts culinaires. Plus fondamentalement, pour que la division du travail puisse s’installer dans la société, une logique de coopération doit exister. Une partie des citoyens travaille dans l’agriculture, une autre dans l’artisanat, etc…

Dans un stimulant ouvrage, Paul Seabright met au jour les implications de cette interdépendance. Son titre est éloquent : « La société des inconnus ». En effet, nous sommes amenés à confier nos intérêts à des personnes que nous ne connaissons pas. Parfois, il s’agit même de situations dans lesquelles notre vie est en jeu. Le médecin qui doit m’ausculter ce matin sera-t-il parfaitement concentré ? Qu’est-ce qui peut m’assurer qu’il n’a pas fait la java toute la nuit ? Le pilote d’avion qui doit m’emmener en vacances n’est-il pas drogué à autre chose qu’au travail ? Face à cette angoisse, notre façon de nous rassurer est souvent amusante. Ah, il est marié avec ta belle-sœur ? Ce doit être un excellent menuisier ! Ce ne sont pas les réalisations, les compétences du professionnel qui jouent un rôle apaisant mais le fait qu’il nous soit recommandé, qu’il nous soit moins étranger. C’est pourquoi le client comptera plus souvent la monnaie qui lui est rendue dans un lieu anonyme comme un aéroport que chez son buraliste de quartier. La vérification se traduit par une déperdition. Un bon manager doit savoir déléguer et ne pas contrôler en permanence le travail de ses subordonnés. Une coopération efficace est à ce prix.

La division du travail pose la question de la répartition des tâches, de l’adéquation entre les besoins de l’économie et la profession des habitants. En France, à la fin du premier trimestre, plus de 3.4 millions de chômeurs étaient enregistrés tandis que des secteurs comme l’hôtellerie et le bâtiment subissent une pénurie de main d’œuvre. Il est évident que la société ne peut promettre à chaque individu qu’il sera en mesure de choisir exactement le métier de ses rêves. François Bayrou a montré la voie à ce propos. Eternel Président de la République mais jamais élu, il a fini l’an dernier par renoncer à son job dans une conférence de presse pleine d’émotion. Emmanuel Macron lui a dit merci. De la même manière, tous les jeunes bacheliers ne pourront pas devenir psychologues ou professeurs d’éducation physique. Par une sorte de pudeur ou d’hypocrisie, le problème n’est pas posé en ces termes. C’est dommage. Dans ces conditions de concordance impossible, il est essentiel de trouver une clé de répartition claire, compréhensive et acceptable des jeunes bacheliers.

Les étudiants qui se sont récemment soulevés ont exprimé des revendications très variées. Même si on laisse de côté l’ubuesque occupation de Science Po par des adversaires de l’élitisme dans l’enseignement supérieur, une partie d’entre elles est justifiée. Un nouveau site Internet destiné à recueillir les vœux des bacheliers et à gérer leur affectation dans les établissements d’enseignement supérieur a été créé. Hélas, le remplacement d’Admission Post-Bac (APB) par Parcoursup ne s’est pas traduit par une plus grande clarté. Que des structures privées qui maîtrisent les arcanes du système se soient engouffrées dans la brèche et proposent leurs services aux familles déboussolées est particulièrement révélateur. Une terrifiante opacité semble régner sans partage. Autre nouveauté, l’introduction d’« attendus » ou de prérequis est la marque d’une sélection qui ne dit pas son nom hurlent les protestataires. Nous voici au cœur de la discussion.

Il est déjà possible d’observer que, si les prérequis permettent d’éviter les erreurs d’aiguillage, leur critique virulente est largement imméritée. Plus fondamentalement, quand le nombre de place offertes est inférieur au nombre de candidats, comment procéder ? Par un tirage au sort, par l’examen des notes ou celui d’une lettre de motivation ? Quoi qu’il en soit, puisqu’il est impossible de garantir à chacun la satisfaction de ses désirs, il serait avisé de faire porter le combat en priorité sur la protection des plus fragiles. Que vont devenir les bacheliers non affectés par Parcoursup en septembre ? Cette population probablement composée de titulaires d’un bac professionnel ou technologique avec un dossier scolaire assez moyen sera-t-elle traitée décemment ? La mécanique qui s’est enclenchée avec ce nouveau filtre qu’est Parcoursup pourrait être tentée par profiter du désarroi de ces « laissés-pour-compte ». Guidée par une pure rationalité, elle viserait uniquement à les répartir là où des besoins économiques sont exprimés, sans prendre au sérieux leurs aspirations. Plutôt que se battre contre des moulins à vent, il convient de veiller à ce que ces jeunes ne soient pas considérés comme de simples « bouche-trous ».

Conseils de lecture :

Seabright Paul, La société des inconnus, Paris, Markus Haller, 2010.
Séris Jean-Paul, Qu’est-ce que la division du travail ?, Paris, Vrin, 1994.

PROFITONS, C’EST GRATUIT…

En anglais, free signifie à la fois libre et gratuit. La conjonction des deux mots se comprend aisément. Un bien « libre de frais » (free of charge) peut être associé à la notion de liberté puisque, pour chacun, la propriété de biens étend le champ des possibles. Pourtant, la gratuité constitue parfois un piège pour le consommateur qui renvoie au contraire à une privation de libre arbitre.

freeeeeDans une expérience conduite en deux temps, l’économiste Dan Ariely proposait deux sortes de chocolat aux visiteurs du stand qu’il avait installé devant un grand bâtiment public. La première était du chocolat de qualité. Il s’agissait de succulentes truffes de Lindt. La seconde était du chocolat plus ordinaire, des Kiss de Hershey. Lors de la première phase, les truffes furent vendues à 15 centimes et les Kiss à 1 centime. Le coût des Lindt était supérieur mais, en tenant compte du rapport qualité-prix, une majorité significative des consommateurs les préféra cependant – 73 % pour être précis, 27 % seulement optant pour les Kiss. A l’étape suivante, l’expérimentateur introduisit la gratuité. Le prix des Lindt passa à 14 centimes. Celui des Kiss baissa du même montant, un centime, ce qui les rendit gratuit. Une inversion du comportement des consommateurs fut alors observée : 69 % jetèrent leur dévolu sur le chocolat ordinaire, le Kiss. De ce fait, la proportion des acheteurs de Lindt dégringola à 31 %. L’explication est triviale : dès lors que la possibilité de ne pas avoir à acquitter la moindre dépense apparaît, les individus modifient totalement leur perspective. La gratuité l’emporte sur l’évaluation rationnelle.

Les professionnels du marketing n’ignorent pas ce tropisme envers la gratuité et en jouent avec habileté. Ils mettent au point des leurres afin d’attirer les consommateurs dans leurs filets. Exemple, voici une proposition du journal The Economist : 59 dollars pour un abonnement Internet, 125 dollars pour un abonnement papier et 125 dollars pour un abonnement qui inclut Internet et papier. La comparaison des deux dernières offres donne le sentiment que le lecteur qui se déciderait en faveur du package Internet plus papier à 125 dollars bénéficierait de la gratuité pour Internet. Celui qui aurait spontanément retenu la version en ligne seule est perturbé. Pourquoi payer 59 dollars pour un produit qui est fourni gratuitement sous certaines conditions ? La manipulation est aisée à démontrer. Quand des cobayes doivent trancher entre les trois options, ils plébiscitent la formule papier plus Internet (84 %) tandis que l’abonnement exclusivement Internet séduit assez peu (16 %) – il n’y a évidemment personne pour choisir la version papier seule. En revanche, quand cette option est retirée, les suffrages se portent largement sur l’abonnement en ligne (68 %) et l’offre papier plus Internet recule lourdement par conséquent (32 %). C’est logique puisque le mirage d’Internet gratuit dans le package a disparu.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive des consommateurs qui sont revenus chez eux de leurs emplettes avec des paires de chaussettes d’une couleur qu’ils n’aiment guère uniquement parce que la deuxième paire était gratuite. Qu’un ensemble de quatre boîtes de maïs en conserve affiche fièrement que la quatrième est gratuite et voilà que les yeux du consommateur pétillent. Impossible pourtant de déchirer le plastique pour ne prendre que la quatrième, celle qui est gratuite justement. Le malheureux perd toute lucidité. Au lieu de comparer le coût unitaire de la boîte de maïs qui forme le quatuor avec le prix de produits concurrents, il se laisse fréquemment emporter par la promotion suggérée par la notion de gratuité. Encore plus fort, le mécanisme mental est susceptible de s’enclencher sur la base d’une simple croyance. La victime désirait acheter un canapé noir. Une enseigne en vend un de couleur marron. Cela ne convient pas… sauf qu’une jolie lampe gratuite est offerte aux dix premiers clients. Le prospect demande au vendeur s’il bénéficierait du cadeau en cas d’achat. La réponse est positive. Au moment de remplir le bon de commande, un responsable intervient et présente ses excuses : les dix lampes sont déjà parties. Une partie des acheteurs maintient cependant sa décision d’achat du canapé marron.

A la suite du mathématicien Daniel Bernoulli qui a vécu au dix-huitième siècle, les contemporains Daniel Kahneman et Amos Tversky ont souligné que l’homme était caractérisé d’ordinaire par une aversion au risque. Ainsi, entre un gain garanti de 8 000 dollars et une configuration dans laquelle sa probabilité de remporter 10 000 dollars est de 85 % (et celle de rien gagner est donc de 15 %), le plus souvent il penchera pour le gain sûr – cela, en dépit d’une espérance de gain supérieure dans le cas où un risque existe. L’asymétrie entre les bénéfices et les pertes est peu contestable. L’être humain est particulièrement sensible au risque d’une perte. On observera en passant que le comportement des traders n’est manifestement pas conforme à cette règle – cela, peut-être parce que ce ne sont pas eux qui sont amenés à endosser les pertes au bout du compte. En quoi ces constats concernent-t-ils ce qui précède ? Un lien peut être établi entre la douleur d’une perte et une dépense à régler. Dès lors que l’opportunité d’échapper à ces situations déplaisantes se présente, de nombreux individus tentent de s’engouffrer dans la brèche. Ils sont alors prêts à oublier toute leur rationalité, le rapport qualité-prix, bref tout ce qu’ils ont appris dans leurs cours de calcul économique. D’aucuns soutiendront que cette dernière conséquence n’est certainement pas la plus dramatique…

Conseils de lecture :

Ariely Dan, C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachées de nos choix, Paris, Champs, 2016.
Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Choices, Values, and Frames », American Psychologist, 2014, p. 341-350.

ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

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Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.

DE L’ART OU DU COCHON ?

La mort de Johnny Hallyday a fait couler presque autant d’encre que de larmes. Souvent décrié de son vivant, le chanteur a mis une bonne partie des rieurs de son côté lors de son départ pour un monde meilleur. Tout un pays a communié lors de ses obsèques quasi nationales. S’il avait été contribuable, ses plus grands fans auraient peut-être obtenu son entrée sans chemise au Panthéon…

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A l’âge classique, Nicolas Boileau avait affirmé que « rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ». Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Plus personne ne prétendrait sérieusement aujourd’hui que l’art doit se contenter d’être un simple reflet de la réalité. Ainsi, Johnny invitait son auditoire à établir une comparaison entre les oreillers et les champs de blé. Avec sa mort, des médias comme Libération et Les Inrockuptibles ont dû faire face à un autre défi. Comment ne pas renier une ligne éditoriale méprisante pendant des décennies tout en respectant les sentiments d’un lectorat affecté par le décès du chanteur ? Il est à noter que, le plus souvent, ils y sont parvenus avec brio. Toutefois, la relation entre Johnny et les milieux intellectuels est surtout intéressante par ce qu’elle révèle des tensions entre des conceptions antagonistes de l’art puisque Johnny était un artiste, qu’on le veuille ou non.

En distinguant le capital culturel du capital économique et du capital social, Pierre Bourdieu propose une grille de lecture passionnante de ce clivage. D’aucuns estiment que l’objectif de l’art est d’atteindre le public le plus large possible. Qu’il soit question d’une volonté de le réjouir, de le distraire ou de le faire réfléchir, l’accessibilité au plus grand nombre est centrale. Les troubadours, baladins, clowns relèvent de cette perspective – le Théâtre National Populaire (TNP) de Jean Vilar également. Cet homme de gauche était convaincu que des œuvres de qualité pouvaient parler au cœur de tout citoyen, indépendamment de sa condition sociale. A ses yeux, le capital culturel devait se partager et n’était pas réservé à une aristocratie. Pour les défenseurs de cette vision, «populaire» n’est certes pas synonyme d’excellence mais ce n’est pas un gros mot non plus.
« Les tontons flingueurs » est un exemple édifiant à cet égard. Rejetée à sa sortie par la critique plus encline à mettre les auteurs de la « Nouvelle vague » sur un piédestal, cette comédie est devenue un film culte – les pédants regrettant cette fois que ses adorateurs ne maîtrisent pas tous les codes et apprécient l’œuvre pour de mauvaises raisons. Les œuvres grand public qui sont vilipendées pour leur manque d’ambition par les maîtres du bon goût mais finissent néanmoins plusieurs décennies plus tard sur Arte avec une critique dithyrambique ne se comptent pas. Les détracteurs de cette conception de l’art prétendent qu’elle tend à renforcer l’ordre social existant, qu’elle endort le peuple et permet aux puissants de maintenir leur domination. D’après eux, la fonction de l’art est de montrer la voie, de transformer le monde. En théorie, ils sont situés plus à gauche sur l’échiquier politique puisqu’ils s’opposent à l’oppression des classes populaires.

Selon ces êtres raffinés, un film populaire ne vaut guère mieux que les manifestations de l’art officiel dans les pays totalitaires. L’art nazi se définissait d’abord par ce qu’il n’était pas. Il visait à se différencier de « l’art dégénéré » qu’il condamnait. Le communisme rejetait bien sûr « l’art bourgeois » mais il montrait clairement la voie. Ses œuvres étaient supposées contribuer à l’avènement de l’homme nouveau : les tableaux d’une paysanne blonde aux yeux bleus en tenue folklorique, avec un fond constitué de blé monté en épis et d’une bibliothèque avec les livres écrits par le Président du parti, n’avaient pas pour vocation de déclencher l’hilarité. Art populaire et art officiel participeraient de la même logique. Pour ces intégristes, toute expression artistique qui ne s’inscrit pas dans leur agenda politico-artistique doit être automatiquement rejetée.

De ce point de vue, les gesticulations de Jean-Paul Belmondo ne pouvaient être regardées qu’avec un dédain évident. Pour ce qui est de Johnny, le rejet fut beaucoup plus prononcé encore. En effet, si ses concerts se terminaient parfois avec des chaises cassées, son horizon n’était pas politique et, pour ces gens-là, il n’y a rien de pire qu’un « rebelle sans cause ». De la même manière, ces esthètes soutiennent que Lautner et Truffaut sont sur un bateau… mais qu’il n’y a qu’une place à bord. Il n’est pas possible d’apprécier l’un et l’autre. Un paradoxe apparaît nécessairement alors puisque cette conception fermée de l’art conduit à un entre-soi. On ne donne pas du caviar à un cochon. En veillant à ce que le capital culturel ne soit pas galvaudé, ces élites semblent fort loin des valeurs égalitaristes qu’elles prônent par ailleurs.

Il n’existe en fait qu’une manière de réconcilier ces aspects contradictoires : transposer au monde de l’art la « théorie du ruissellement » adoptée dans l’économie par le Président Macron. Le bas peuple, qui n’est rien et ne comprend pas grand-chose, doit bénéficier de l’apport des pionniers, des défricheurs qui possèdent du talent et méritent leur réussite. En attendant d’exproprier les élites économiques de leur capital pour l’offrir au peuple, les élites culturelles rongent leur frein et exercent leur bien-pensance en révisant le passé. Sous prétexte qu’il n’est pas acceptable d’applaudir le meurtre d’une femme sur scène, la fin de « Carmen » a été récemment modifiée à Florence. Et Molière ? Est-il tolérable au vingt-et-unième siècle que chacun reste dans sa classe sociale à la fin de ses pièces ? Il y en a assez que les bourgeois se marient avec des bourgeois, les nobles avec les nobles, etc. Il est temps que, poussé par un metteur en scène courageux, Monsieur Jourdain file avec la servante Nicole ou mieux avec Covielle, le valet de Cléonte, avant le baisser de rideau.

Conseils de lecture :

Ferry Luc, Homo aestheticus : L’invention du goût à l’âge démocratique, Paris, Le Livre de Poche, 1991.
Sagel Paul-André, Secrets de clown, Paris, Riveneuve, 2013.

POUR FAIRE BONNE MESURE

Malgré les critiques qui lui sont régulièrement assénées, le produit intérieur brut (PIB) demeure le principal indicateur de l’activité économique. En France, son montant avoisine les 2 200 milliards d’euros. L’accent qui est mis sur cet « agrégat » n’est pas uniquement un révélateur de la création de richesses. Il éclaire également sur notre conception très particulière de l’économie.

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Une plaisanterie d’Alfred Sauvy a beaucoup marqué les esprits. L’économiste français avait signalé avec malice que, s’il avait épousé sa femme de ménage, le PIB de la France aurait chuté puisqu’il aurait vraisemblablement cessé de rémunérer sa nouvelle épouse, cela même si elle avait continué de passer l’aspirateur. A périmètre constant, le constat est juste mais, dans une perspective plus globale, l’indicateur des richesses créées aurait en fait plutôt augmenté. En effet, pour poursuivre sur le même ton, il aurait fallu à Alfred Sauvy se séparer de sa précédente épouse. De lourds frais d’avocats auraient été engagés. De plus, l’ex madame Sauvy aurait été amenée à déménager, faire appel à un transporteur et occuper un nouveau logement –n’oublions pas que les divorces représentent un infatigable soutien au secteur immobilier, fort utile en période de crise. En d’autres termes, si Alfred Sauvy avait « changé de monture », comme disent les opticiens, l’affaire n’aurait pas été une opération rentable…

Pour être honnête, il est facile de rire des limites d’une définition et, à ce propos, le cas du PIB n’est en rien remarquable. Ainsi, selon un des critères caractérisant le chômage d’après le Bureau International du Travail (BIT), une petite heure d’activité professionnelle suffit pour empêcher qu’un individu soit classé dans la catégorie des chômeurs. Un taquin a expliqué un jour qu’il suffisait de payer une heure au SMIC à toutes les personnes officiellement recensées comme chômeuses dans la semaine qui précède l’enquête pour que le fléau soit statistiquement éradiqué.

Le PIB n’intègre que les activités faisant l’objet d’un échange marchand et la production des administrations. Parmi les reproches qui lui sont habituellement adressés, la non prise en compte des activités non marchandes figure en tête de liste. La production domestique et les activités bénévoles ou gratuites n’intéressent pas les comptables nationaux. Il n’est pas question que du jardinage le dimanche. Le travail des associations et tout ce qui relève du collaboratif comme les logiciels libres sont également exclus du calcul du PIB. Tout cet ensemble n’est pas simple à évaluer mais il pèserait pour plus de 30% de la production nationale d’après certaines estimations.

De la même manière, les activités ou les conséquences économiques négatives ne sont pas incluses dans le PIB alors qu’elles devraient logiquement l’être. La problématique de la pollution illustre cette carence. Qu’une entreprise crée +50 de richesses en détériorant l’environnement à -10, sa valeur ajoutée comptabilisée sera de + 50 et pas de + 40. Paradoxalement, si une autre entreprise répare les dégâts de la première, sa création de richesses sera de +10, d’où une valeur ajoutée du système enregistrée à +60. Suite à une proposition du Président Sarkozy en 2008, une commission composée de célèbres économistes comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen a été fondée afin de réfléchir à ces questions et à une meilleure mesure de l’activité économique.

Il serait incorrect d’imaginer que les statisticiens sont des têtes d’œuf avec des lunettes à monture en écaille et frappés de cécité face aux évolutions du monde. Dans l’idée de coller à la réalité économique et faisant suite à une demande de l’institut européen Eurotsat, l’INSEE a récemment annoncé que le trafic de drogue serait désormais comptabilisé dans le PIB. Quoique quelques zones géographiques risquent d’un coup apparaître moins pauvres, la richesse nationale dans son ensemble ne devrait toutefois guère augmenter de plus de 0,1 % – pas de quoi stimuler artificiellement le bilan du gouvernement. On se doute par ailleurs que la mesure sera assez approximative : un agent recenseur invitant les trafiquants à se faire connaître ne verrait pas probablement pas une foule de doigts se lever.

La justification de cette décision est encore plus intéressante : le trafic de drogue est perçu comme un échange librement consenti. C’est la clé. L’argument de l’addiction qui altèrerait le jugement n’a pas été retenu puisqu’il s’agit d’une boîte de Pandore. En revanche, l’INSEE a refusé à ce stade d’intégrer la prostitution au PIB en considérant que, pour qu’une personne fasse le commerce de son corps, elle n’était pas entièrement libre. La notion d’échange librement consenti a tranché une nouvelle fois. Tous les pays ne sont pas d’accord sur son interprétation – en conséquence, certains prennent en compte la prostitution dans leur PIB – mais tous s’y réfèrent.

L’obsession de l’échange marchand, légal ou non, est donc manifeste. Elle nourrit la croyance que la performance économique est devenue primordiale, que toutes les forces de la société doivent converger vers l’essor du marché. Il est symptomatique que le service du personnel ait fini par se transformer en département des ressources humaines. Tout est dit : l’homme est un moyen. La commission Stiglitz préconise de construire d’autres indicateurs qui prendraient en compte le bien-être de la population. En vérité, ces indicateurs qui mesureraient la qualité sociale de la croissance, c’est-à-dire l’impact des changements économiques sur la vie des habitants, existent déjà.

Le plus connu est l’IDH – Indice de Développement Humain – qui présente une synthèse de données relatives à la santé, avec l’espérance de vie à la naissance, à l’éducation, évaluée par la durée moyenne de scolarisation, et à l’économie où l’on retrouve le PIB. Mais l’appréciation de cette dimension sociale contient une part de subjectivité. Pourquoi se cantonner à l’éducation et à la santé ? Vous jugez que le niveau des inégalités économiques est important ? Voici un nouvel indicateur. Vous privilégiez l’équité des rapports homme-femme. En voilà un autre. L’environnement vous importe à moins que ce ne soit le régime politique plus ou moins démocratique ? Encore des indicateurs. Le problème n’est pas d’inventer des indicateurs sociaux mais d’être plus soucieux de leur mouvement que de celui du PIB. Hélas, hélas, hélas, une telle évolution de mentalités est moins probable qu’un défilé d’éléphants roses sur un tapis volant.

Conseils de lecture :

Méda Dominique, Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse, Champs, 2008.
Sauvy Alfred, Mythologie de notre temps, Payot, 1965.

LE SILENCE EST D’OR

Qui a dit que les entreprises passaient leur temps à échafauder des stratégies destinées à piquer des parts de marché à la concurrence ? Bien sûr, la compétition est toujours présente en toile de fond mais la quête de profits peut emprunter des voies moins glorieuses et plus sûres. Les entreprises sont capables de comportements coopératifs. Bienvenue dans le monde des ententes.

thumbnailConsidéré parfois comme le premier économiste, peut-être à cause de son prénom, l’Ecossais Adam Smith est une immense source de confusion. Les libéraux l’ont choisi comme figure emblématique. Ils n’ont retenu de son analyse que deux éléments. Tout d’abord, des agents économiques qui poursuivent leur propre intérêt concourent sans en être conscients au bien-être collectif – il parle d’une « main invisible ». Ensuite, les marchés, où se rencontrent justement ces individus égoïstes, sont supposés s’autoréguler. Smith en déduit que l’Etat ne doit pas se mêler des questions d’économie et les abandonner aux entreprises aiguillonnées par le goût du lucre. Dans ce schéma, le capitalisme et la morale appartiennent à des catégories différentes.

En vérité, Adam Smith est beaucoup plus lucide à propos du fonctionnement des entreprises. Il recommande de les surveiller avec la plus extrême rigueur. Selon lui, l’autorégulation des marchés est obtenue exclusivement grâce à la concurrence. Or, les entreprises essaient constamment de s’y soustraire et manœuvrent à cet effet. Elles ont vite compris que cette guerre des prix à laquelle Smith les voue bénéficiait surtout aux consommateurs et réduisait leurs profits dans les mêmes proportions. L’intérêt de la société est que règne la concurrence mais celui des entreprises est de l’abolir. La critique smithienne repose donc sur la stratégie et non sur la morale.

Conformément au raisonnement de Smith, des autorités de surveillance des marchés ont été mises en place dans tous les pays développés. Leur mission n’est pas simple. A partir du moment où des dirigeants d’entreprises décident de constituer une entente, ils ne vont évidemment pas se fixer rendez-vous dans les salons de l’hôtel Georges V à Paris ou bien convoquer une conférence de presse pour l’annoncer puisqu’elle est illégale. Précisons à ce propos que toutes les ententes ne le sont pas. Le critère qui permet aux autorités de trancher sur le caractère licite ou non d’une entente est de vérifier si elle est favorable in fine au consommateur.

En 2003, Samsung et Sony créaient ensemble l’entreprise S-LCD afin de donner naissance à une nouvelle génération de téléviseurs à écran plat. Il s’agissait d’un cas classique de «coopétition», c’est-à-dire une situation où des compagnies sont capables de coopérer ponctuellement sur un projet tout en restant en compétition par ailleurs. Comme le consommateur en tirait de nombreux avantages, le rapprochement fut autorisé, voire pris comme modèle par quelques connaisseurs du secteur. Les ententes sur les prix ne relèvent pas de cette logique. Elles s’exercent inévitablement sur le dos des acheteurs et sont combattues pour ce motif. L’amende peut même s’élever théoriquement à 10 % du chiffre d’affaires.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de trouver des preuves de ces comportements délictueux. Constater que des prix se maintiennent bizarrement à un niveau élevé n’en est pas une. Cela justifie des investigations approfondies mais pas une condamnation. Deux commerçants qui vendent les mêmes produits dans la même rue ont le droit de se jeter des regards implorants en espérant que l’autre ne baissera pas ses prix. Ils ne sont toutefois pas autorisés à se rencontrer pour formaliser ce genre de décision. Les entreprises qui transgressent la loi font bien sûr montre d’une immense prudence.

A cet égard, le démantèlement du « cartel des opérateurs de téléphonie mobile » est complètement atypique. Si une amende de 534 millions d’euros a été infligée à Orange, SFR et Bouygues Telecom en 2005, c’est parce que des participants à la conjuration avaient laissé des traces écrites de leur accord, l’une mentionnant spécifiquement un «Yalta des parts de marché». Sentiment d’impunité ou attitude distraite au travail, les cadres impliqués avaient fait fort assurément ! Les conspirateurs n’ignorent normalement pas que leurs ordinateurs sont susceptibles d’être saisis et que les perquisitions sont très poussées. L’oral et le culte du secret sont indispensables pour échapper aux enquêteurs.

Comment attraper alors les tricheurs ? Il doit être souligné que cette problématique évoque par de nombreux aspects la lutte contre le grand banditisme. De quelle manière doivent procéder les autorités dans l’intention de mettre un terme aux délits d’organisations mafieuses régies par la loi du silence ? Les autorités de concurrence privilégient une méthode qui ressemble à celle employée par la police contre la mafia. L’instauration du statut de « collaborateur de justice », que d’aucuns appellent les «repentis», a permis de briser l’omerta et d’emprisonner des parrains.

Dans le même ordre d’idée, les « programmes de clémence » sont censées inciter les dirigeants d’entreprise impliqués dans des ententes à témoigner ou à dénoncer leurs partenaires. Ils se sont généralisés un peu partout dans les pays riches malgré des variations notables entre eux. En Europe, le principe est que toute entreprise qui apporte des éléments de preuve substantiels durant l’enquête bénéficie de réductions d’amendes tandis qu’il vaut mieux être la première à collaborer avec la justice aux Etats-Unis. La majorité des cartels identifiés le sont grâce à des programmes de clémence : les patrons voyous ne sont manifestement pas faits du même bois que les chefs de la mafia. Dispensés dans leur formation du module « éthique des affaires », ils n’ont pas participé pour autant à l’option « comment résister à un enquêteur qui braque une lampe sur votre visage et vous secoue légèrement ? ». Peut-être faudrait-il la rendre obligatoire…

Conseils de lecture :

Nalebuff Barry et Brandenburger Adam, La coopétition. Une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, Paris, 1996.
Smith Adam, La richesse des nations, GF-Flammarion, 1999.

MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

Les fonctions régaliennes de l’Etat désignent prioritairement celles qui correspondent au monopole de la violence légitime : police, justice et armée. Les ultralibéraux considèrent que des agences privées pourraient se substituer avantageusement à l’action de l’Etat au point de conduire à sa disparition. Mais sont-ils les seuls à se plaindre des marques de la souveraineté de l’Etat ?

police

Personne n’a oublié les manifestations post-Charlie, les scènes de fraternisation entre citoyens et forces de l’ordre sur l’air de « nous sommes tous des policiers ». Les télévisions diffusaient en boucle les images d’un baiser déposé par un manifestant sur les joues d’un CRS. Les journalistes les commentaient avec un lyrisme débordant. Il fallait se remémorer les premiers pas de l’homme sur la lune pour trouver un équivalent à ce tendre poutou, s’émerveillaient-ils. Cette description de ces moments de folie collective enseigne déjà que la parole des médias n’est pas vraiment performative. Ce n’est pas parce qu’elle est martelée au micro par un journaliste submergé d’émotion qu’une affirmation devient une vérité. De plus, un tel discours démontre a contrario que, dans un pays comme la France, la population n’est pas spontanément en adoration devant sa police puisque c’est la révolution dans les mentalités appelée de leurs vœux par les journalistes qui était supposée déboucher sur ce résultat.

Au pays de Guignol, la maréchaussée n’est pas forcément regardée avec bienveillance. La France est un pays latin. Si les voitures qui s’arrêtent au feu rouge n’en sont pas à subir des concerts de klaxon de conducteurs impatients, la tradition qui consistait à effectuer des appels de phare pour signaler la présence des forces de l’ordre dans les parages y a longtemps perduré. C’est une question de culture. Pour mesurer comment un courant de solidarité peut naître de la simple opposition à l’Etat, il suffit de se rendre devant une perception dans les minutes qui précèdent la limite de paiement du tiers provisionnel. Quelle fusion des citoyens dans le collectif national ! Jusqu’à ce que la transparence ne devienne un sujet de préoccupation politique dans l’hexagone, les pays dits puritains étaient même tournés en ridicule. Ils sont vraiment impayables ces Américains, capables de pousser à la démission le chef de cabinet du Président Bush (père), John H. Sununu, parce qu’il utilisait les avions de l’administration fédérale pour acheter des timbres ! Et la pauvre Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement suédois, qui endura la même sanction pour une barre chocolatée achetée avec sa carte de crédit de fonction…

Certaines expressions témoignent de cette absence de sympathie. Avant de tomber en désuétude, l’amusant « mort aux vaches », qui tirerait son origine de la Guerre de 1870, a longtemps eu les faveurs du public. Tel un réflexe, la simple vue d’un uniforme était susceptible de déclencher l’exclamation, sans être nécessairement associée à un positionnement idéologique, ni à une quelconque agressivité. Ce n’est pas le cas avec la formule « CRS SS », qui a connu ses heures de gloire avec Mai 1968 même si elle remonte à la répression d’une grève de mineurs en 1948. Dans cette situation, point de neutralité, la charge politique est claire. Le slogan a été ringardisé ces dernières années. C’est un défaut de culture qu’il convient d’invoquer à cet endroit. Même dans les mouvements vigoureusement engagés dans la lutte contre l’extrême droite, certains ignorent manifestement qui étaient les SS. C’est alors que l’improbable « tout le monde déteeeste la police » a émergé.

Cette formule appelle quelques remarques. D’abord, le verbe « déteeeste » est plutôt comique. Il évoque davantage la jeunesse des beaux quartiers, qui cherche à s’encanailler et qui est persuadée que l’interjection « zut » est fabuleusement transgressive, que des révolutionnaires chevronnés prêts à renverser le système capitaliste. Evidemment « tient en haut mépris » aurait été trop long par rapport au rythme mais pourquoi pas « abhorrrre » par exemple ? Ensuite, « tout le monde » est révélateur d’une tendance contemporaine à prendre son cas pour une généralité. Enfin, la dimension politique ne peut être laissée de côté : à qui profite la police ? L’idée sous-jacente est que l’Etat sert les intérêts des classes dominantes conformément à l’aphorisme de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». En d’autres termes, les institutions étatiques favorisent les comportements prédateurs et protègent les possédants.

On pourra toujours reprocher à la police de pourchasser davantage les voleurs de poule que les patrons voyous. Il est vrai qu’« entre gens de bonne compagnie », enterrer les affaires est parfois bien tentant. Il faut éviter le scandale. Toutefois, au-delà de cette opposition entre criminalité en col blanc et en col bleu, la question centrale demeure : qui la police protège-t-elle ? C’est ici que le raisonnement des manifestants anti-police pose un problème logique. Les dominants n’ont pas besoin, au fond, de la police. Les agences de protection privée prospèrent non seulement dans le milieu des entreprises mais aussi dans des zones résidentielles particulièrement riches. Les capitaux des dominants sont en sécurité dans les paradis fiscaux. Ce sont des signes monétaires plus que des biens matériels. Aujourd’hui, les forces de police protègent et rassurent surtout les classes moyennes. D’où l’attention qui leur est consacrée par l’extrême-droite. C’est pourquoi la désignation de la police comme bouc-émissaire est inquiétante. Il ne s’agit pas seulement d’enfantillages ou d’une fidélité anachronique à un état dépassé de l’économie. C’est aussi le signe d’une inclination pour la politique de la tabula rasa. Réformer la société afin de réduire les inégalités paraît trop complexe pour ces gens-là. C’est tellement rassurant de rêver tout casser en se disant que cela permettra de mieux réaliser l’utopie.

Conseils de lecture :

Cancès Claude et Frachon Matthieu, La police pour les nuls, First, 2015.
Dessaux Prince Gisèle, Ils ont tué mon père – L’affaire Prince 1934, Plon, 1995.