DESCENDRE DE L’ARBRE

De tous les personnages hauts en couleur des bandes dessinées d’Astérix, le petit chien blanc Idéfix n’est pas forcément celui qui semble le plus pittoresque. Pourtant, une de ses manies mérite notre attention. La vue d’un arbre déraciné le fait fondre en larmes. Si le responsable de ce désastre écologique est un Romain, Obélix entre en jeu pour que l’envie de récidiver lui passe. 

Ses adversaires le présentaient comme un vainqueur improbable, un Droopy sans envergure, le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, leur a montré à tous de quel bois il se chauffe. Il a d’abord annoncé que la mairie de Bordeaux supprimerait cette année le sapin de Noël. Mais cette décision ne serait pas l’arbre qui cache la forêt. Elle a été renforcée par une batterie de mesures tout aussi courageuses. Ainsi, la diffusion de la chanson « Jingle bells » qui raconte le martyre d’un cheval auquel d’immondes plaisantins ont accroché des cloches sera interdite sous peine d’une sévère amende. La chanson « Le petit jardin », avec son refrain  « De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / De grâce, de grâce, préservez cette grâce / De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / Ne coupez pas mes fleurs », qui souligne combien les espaces verts sont menacés par la bétonisation, la remplacera. Quand on se souvient que son interprète historique s’appelle Jacques Dutronc, la gentille bluette est vraiment 100 % écolo compatible.

Et ce n’est pas tout. Le Père Noël a été déclaré persona non grata. A ce stade, il n’est pas question de l’embastiller eu égard à l’image dont il jouit auprès du jeune public. En revanche, dans une logique de décroissance économique, l’orgie de consommation à laquelle le vieux pervers est associé doit être freinée. Rappelons que la moitié des cadeaux de Noël ne sont pas réellement utilisés, qu’ils finissent à la poubelle ou sur une étagère poussiéreuse  – ceux qui seront recyclés ultérieurement sous forme de présents ne sont pas considérés comme du gaspillage. La charte des droits de l’arbre, qui a été promulguée en petite pompe en raison de la pandémie actuelle, parachève cette volonté de marquer les esprits. L’association qui a été créée à cette occasion est présidée par l’homme politique Michel Sapin. Sa première requête a été d’exiger la destruction de toutes les représentations – peintures, statues… – de Milon de Crotone. Pour tester sa force, le butor grec aurait essayé de fendre en deux un vieux chêne avec ses mains, lesquelles seraient restées finalement coincées dans le tronc. Que des loups en maraude aient rendu justice en le dévorant ne change rien à l’affaire. Il faut « déconstruire » le mythe au sens propre.

Sans minimiser le mérite de monsieur Hurmic, Bordeaux n’est pas la première ville à renoncer à la tradition de l’arbre de Noël. D’autres l’ont précédée mais l’argument avancé a toujours été exclusivement économique. Le maire de Bordeaux s’est rabattu sur le coût de l’événement, environ 60 000 euros tout de même, mais seulement dans un deuxième temps, après que sa déclaration initiale eut suscité une levée de boucliers chez les plus réactionnaires de nos concitoyens. Ceux-ci avaient en effet fait feu de tout bois. La première justification était beaucoup plus héroïque. Après une mystérieuse évocation sur des traumatismes qu’il aurait subis dans l’enfance, le gentil Hurmic avait parlé franchement : «  Nous ne mettrons pas des arbres morts sur les places de la ville… Ce n’est pas du tout notre conception de la végétalisation ». Voilà, c’était dit sans langue de bois. L’urgence écologique n’était pas, par exemple, d’instaurer des mesures pour lutter contre le réchauffement climatique mais plutôt d’aborder toute question, jusqu’à la plus déconnectée de l’écologie, avec les lunettes les plus vertes possibles.

L’Association française du sapin de Noël qui regroupe 130 producteurs a protesté vivement, contestant tout lien entre leur activité et la déforestation. Mais ce n’est pas l’essentiel. Le refus de l’édile d’envisager une solution alternative avec un arbre en plastique est symptomatique. Le but est d’abord éducatif. Une prise de conscience s’impose. Depuis le début de l’humanité, l’homme exploite la nature à son avantage et il est temps que cela cesse. Le massacre des arbres n’a que trop duré. Dans cette perspective, les cérémonies d’enterrement sont dans le collimateur. La mise en boîte des humains qui viennent de passer l’arme à gauche dans des cercueils faits d’arbres tout aussi morts qu’eux comporte quelque chose de révoltant. Le retour à la bonne vieille coutume de la mise en terre sans chichi, au pire dans un linceul, est à l’ordre du jour. Si ce devait être dans un linceul, il serait obligatoirement biodégradable, comme le corps qu’il enveloppe. L’homme doit comprendre qu’il est toléré sur terre tant qu’il ne fait pas de bêtises – que les femmes ne se moquent pas : elles sont dans le même sac. Soit l’humain s’intègre au cycle de la nature, soit il s’en va. Les fourmis sont plus utiles à la planète que l’homme, nuisible entre les nuisibles. Cela fait réfléchir, non ?

L’historien Ramsay McMullen a décrit l’avènement du christianisme. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas de la victoire par KO d’une croyance respectable face à de ridicules superstitions païennes. En vérité, pour obtenir l’adhésion des citoyens de l’Empire romain, le christianisme a été contraint de faire de nombreuses concessions au paganisme, en empruntant énormément à ses coutumes et à ses rites. La peur de l’enfer ne suffisait pas. Illustration parmi beaucoup d’autres, l‘instauration de la fête de Noël a consisté à récupérer la célébration païenne du solstice… en détournant son sens. En s’inspirant du passé, les écologistes auraient pu encourager un retour à une fête de la nature, solstice ou pas, avec un père Noël dans un costume vert. Non, ils ont décidé de s’inscrire dans une stratégie de rupture. Les « Khmers verts » consacrent leur précieuse énergie à envoyer des volées de bois de leur couleur favorite à ceux qui viennent d’autres horizons. Dans ces conditions, la peur de l’apocalypse climatique suffira-t-elle à leur conserver la sympathie des gens ?

Idéfix-idée fixe : un rapprochement à la Lacan ?  

La maxime :

Auprès de votre arbre, vivez heureux

Et ne le quittez pas des yeux

ÇA PIQUE !

Une cuisse de poulet bien juteuse cohabite dans votre assiette avec des frites croustillantes. Un wrap au chèvre vous implore : « mangez-moi ». Une part de tarte aux fraises sent que vous êtes partis pour la déguster. Qui n’a pas été confronté à une situation aussi dramatique. Parce que l’affreux dilemme qui se pose n’est pas loin de vous gâcher le plaisir: manger avec ses doigts ou avec une fourchette ?  

fourchette

Pour parler de fourchette, il faut revenir à la fourche puisque le suffixe  « ette » indique une taille réduite comme dans biquette, casquette, chouquette, kitchenette, mallette, tapette – ou éventuellement une émanation comme dans Claudette, balladurette ou jupette. Rien de systématique néanmoins. Zigounette est une des exceptions notables mais, attention, l’étymologie nous enseigne que bistouquette ou quéquette n’en sont pas ! Une fourchette est donc une petite fourche. La fourche est un outil très ancien. A l’origine, elle était faite exclusivement de bois, du cornouiller ou du micocoulier si possible. Puis un modèle hybride s’est imposé au fil du temps, avec un manche en bois et des dents ou piques en métal – le nombre de ces dernières étant compris entre deux et neuf. Les usages de la fourche sont extrêmement variés. En lien avec les activités agricoles, elle rassemble ou retourne les matières végétales. Dans l’eau, elle harponne les poissons. En attendant l’invention du fusil, elle a également servi d’arme à ceux qui n’avaient pas la chance d’être propriétaires d’une épée. Impossible de ne pas mentionner ici Poséidon qui, avec son trident, soulevait la mer et détruisait les cités ennemies.

L’emploi de la fourchette est une transposition du maniement de la fourche principalement lorsque l’on est attablé. Avec ses petites piques, l’ustensile de cuisine rassemble ou retourne les aliments et les pique au besoin. Si l’on décortique la technique du mangeur moderne, elle évoque la stratégie du rétiaire, gladiateur de la Rome antique, qui était armé d’un filet dans une main et d’un trident plus un poignard dans l’autre. Dans une opposition de style recherchée par les organisateurs de jeux du cirque, le rétiaire combattait habituellement contre le mirmillon, lourdement équipé d’un grand bouclier, d’un casque grillagé et d’un glaive. Il balayait souvent l’espace vers l’avant avec son filet dans l’espoir d’y emprisonner son adversaire. S’il réussissait cette immobilisation, il n’avait plus qu’à rabattre le malheureux vers ses armes létales qui l’embrocheraient. Le mangeur face à sa nourriture agit pareillement. Il a abandonné le filet et a fait passer le poignard devenu couteau dans l’autre main et c’est ce dernier qui pousse subtilement les aliments vers la fourchette. La cible est cette fois figée et la victoire est assurée sauf si des petits pois sont au menu.

La complémentarité de la fourchette avec le couteau est entière. Il n’est pas rare qu’elle s’enfonce dans la nourriture, pour l’empêcher de bouger, tandis que l’autre ustensile s’enfonce, tranchant avec sauvagerie encore et encore l’inerte victime, la découpant même en morceaux. On doit ajouter que la fourchette permet de se mesurer à tous types de mets, végétaux ou animaux, que ce soit en les piquant ou les chargeant sur elle-même. Le dépôt en bouche, nécessairement empreint de délicatesse, est sa récompense. D’autres utilisations sont envisageables pour la fourchette. Il n’est évidemment pas possible de partir en guerre équipé d’une telle arme, y compris à l’ère de la miniaturisation des technologies. En revanche, dans le cadre domestique, elle est susceptible d’occasionner des dégâts redoutables. Evidemment, un couteau à viande offre de meilleures garanties mais, quand ça chauffe vraiment dans la cuisine, on est parfois forcé de se munir de ce qu’on a sous la main. Quelques meurtres à la fourchette ont été rapportés dans la presse et, aussi incroyable que cela apparaisse, même des suicides. Un tel niveau de colère envers soi-même semble pourtant assez inimaginable.

L’histoire de la fourchette n’est pas sans intérêt. L’identité de l’inventeur est hélas inconnue. On en trouve des exemplaires dans des temps éloignés, notamment en Chine et en Egypte. Les instruments avec des dents en métal y étaient bien commodes pour attraper des aliments plongés dans des chaudrons brûlants. Quoique moins pressés en général qu’aujourd’hui, les gens n’avaient pas envie d’attendre que l’eau refroidisse pour pouvoir s’en saisir. En argent ou en bronze, des fourchettes étaient également utilisées à l’époque romaine. La distinction entre matériel de cuisine et couvert de table n’est pas toujours très claire. Selon des études, la fourchette de table personnelle aurait été d’usage courant dans l’Empire byzantin au quatrième siècle. Elle atteint au onzième siècle l’Italie, foyer majeur de sa diffusion en Europe. L’entrée en fanfare des pâtes dans le régime alimentaire contribuera à son essor. Néanmoins, la progression sera lente, freinée par l’Eglise, qui saisira immédiatement sa dimension lubrique et satanique.

La pénétration de la fourchette en France est rattachée à un personnage controversé, Catherine de Médicis. Tout raccourci entre l’arrivée de l’instrument à dents dans l’hexagone et le massacre de la Saint Barthelemy, dont elle aurait été la tête pensante, serait cependant exagéré puisque les catholiques ont dépecé les protestants avec d’autres armes. En fait, le gros avantage de la fourchette est qu’elle évite les repas trop salissants. C’est en tout cas ce qui a séduit Henri III, le fils de Catherine, qui n’aimait pas voir les immenses collerettes tachées. Le règne de Louis XIV, qui préférait manger avec ses mains, n’a pu que stopper temporairement la conquête inexorable du couvert de table. Les classes populaires ont accédé à ce luxe plus tard. Pour qu’elles puissent avaler leur bouillie, le support du pain était alors d’un meilleur secours. En dépit de sa démocratisation, la fourchette reste associée à un certain savoir-vivre. Doit-on la positionner à gauche ou à droite de l’assiette ? Pointe en haut ou en bas ? Les pratiques ne sont pas uniformes. Et puis il y a plusieurs types de fourchettes : elles sont de table, à poisson, à escargot… Moins distingué, il y a la fourchette manuelle du rugbyman, dans la mêlée, droit dans les yeux de l’adversaire. Nous ne donnerons pas de nom.

La maxime :

Pic et pic et colégram

Bour et bour et ratatam

LE PRESIDENT, LE JOURNALISTE ET LES MEDIAS

Les journaux télévisés repassent en boucle les bourdes du Président Trump. Ils se repaissent de ses  saillies les plus aberrantes. Le zozo n’hésite pas à attaquer les médias de son pays en les accusant de diffuser des « fake news ». La vie politique américaine est incroyable. En France, il est exact que c’est totalement différent. Le Président agresse les journalistes en leur reprochant plutôt de dire la vérité.   

Macron-lefig

Emmanuel Macron souffre d’un double handicap : il vient de l’univers policé de la banque et il ne peut s’empêcher de balancer des petites phrases assassines qui témoignent au fond de son mépris du peuple. Dans ces conditions, modifier l’image détestable qui lui colle à la peau est devenu pour lui un objectif stratégique majeur. L’épisode des « gilets jaunes » et la grève contre la réforme des retraites l’ont véritablement traumatisé. Dans son allocution télévisée annonçant l’entrée en vigueur d’une mesure de « confinement » général en mars 2020, il a été incapable d’employer le mot correspondant parce qu’il le jugeait trop dur à infliger aux citoyens. Le bonhomme est tétanisé. Dans le même ordre d’idée, et même ses adversaires en conviendront, il a eu le courage de sortir le chéquier à cette occasion. Durant la période où l’économie était à l’arrêt, la France a mené un programme de préservation des revenus les plus généreux au monde. Peut-être le plus. Le Président n’a pas dit exactement « Quand on aime, on ne compte pas » mais c’était l’intention. Il désire ardemment être aimé en retour.

Pour sortir de ce cercle vicieux, monsieur Macron s’est convaincu qu’il devait tomber la veste, mettre les mains dans le cambouis, bref descendre dans l’arène quand la situation est chaude. Il est ainsi parti successivement dans l’Aude, à la Réunion, à l’hôpital de Mulhouse puis au Liban. En tuba avec palme, en treillis ou en tenue de garagiste, il s’est multiplié sur tous les fronts, espérant (re)conquérir la sympathie de tous. Et ce n’est probablement pas fini ! En outre, il convient d’observer que le Président est de plus en plus réactif : à Beyrouth, il était sur place le lendemain de la catastrophe. L’idéal serait d’être présent le jour même, voire la veille, mais cela reste compliqué à organiser d’un point de vue logistique. Quoi qu’il en soit, au pays du cèdre, le dirigeant de l’« ONG nation » s’est lancé dans un exercice d’équilibre périlleux. Son attitude relevait-elle de l’assistance ou de l’ingérence ? Etait-elle dictée par des impératifs humanitaires ou des relents colonialistes ? Et puis, puisque le Liban a longtemps été la Suisse de l’Orient, Macron n’est-il pas venu au secours de ses amies les banques ?

Dans ce climat explosif, le Président s’en est pris publiquement à un journaliste, Georges Malbrunot, qui avait eu l’outrecuidance de publier des informations sensibles, à savoir qu’il avait rencontré un représentant du Hezbollah, le mouvement chiite libanais. Qu’il s’agisse ou non d’une organisation terroriste n’est pas notre propos. Pour de nombreux pays, il l’est mais il n’est pas simple de classer une association d’individus qui vise délibérément des civils, jusqu’à commettre de terribles carnages comme en Argentine en 1994, tout en jouissant d’un immense soutien populaire. Avec l’appui de juristes inventifs, la politique moderne a décidé de distinguer les branches politique et militaire de ce type de mouvements. Je revêts un uniforme pour commettre des attentats le matin puis je m’habille en costume pour parler à la radio l’après-midi. Mes ennemis sont priés de se défendre militairement exclusivement avant midi. Ce qu’il importe de retenir ici est que le sujet du Hezbollah divise les Européens et que, s’il souhaite parler au nom de l’Europe, Macron doit avancer doucement sur le sujet.

Il apparaît donc qu’en révélant les contacts du Président Macron avec le Hezbollah, le journaliste du Figaro a mis les pieds dans le plat – d’où l’interpellation (uniquement verbale heureusement) dont il a été l’objet. La séquence a été filmée et c’est savoureux. Malbrunot est taxé notamment d’irresponsabilité. La fureur du chef de l’Etat est palpable. On a même l’impression que, pour montrer qu’il est capable de se comporter comme quelqu’un de normal, il serait prêt à lui en mettre une. Il se retient. Il n’est possible que d’imaginer la suite. Une fois avec ses proches conseillers, l’un de ceux-ci essaie d’éteindre l’incendie : « C’est pas vrai, Manu, c’est plus fort que toi ! Tu peux pas t’empêcher ?

– Tu n’as pas compris. Je les veux à ma botte. Ces gens-là doivent être dociles. J’ai envoyé un avertissement. Tu verras le résultat ».

Vive l’auto-censure car le Président avait tout sauf tort. Quelques médias seulement ont mentionné l’incident – et encore, en se contentant d’une sorte de programme minimum. Répétons : monsieur Macron ne se plaint ni d’attaques personnelles, ni d’affabulations. Il reproche à un journaliste d’avoir publié une vérité dérangeante.

La question du Hezbollah a été éludée au même titre. Après le coup de semonce du Président, il aurait fallu être follement téméraire pour s’aventurer sur le sujet. Du coup, la liberté d’expression s’évanouit et la démocratie abandonne la place à une raison qui n’est pas d’Etat mais personnelle. A défaut de guérir la France, tout doit être entrepris pour donner le sentiment de sauver le Liban. Le risque est énorme. Comment obtenir du personnel politique d’un pays qu’il accepte de s’auto-dissoudre et cède les rênes du pays à une génération non corrompue. Si cela passe par des concessions au sulfureux et incontournable Hezbollah, il est essentiel que cela demeure discret. Bien sûr, il existe des moyens additionnels qui pourraient permettre à monsieur Macron d’atteindre son objectif : menacer de bloquer les comptes en France et même en Europe des dignitaires libanais qui refuseraient de rendre les clés du camion. Mais, pour cela, il faudrait demander l’aide des banques. Décidemment, on n’en sort pas.

La maxime :

Cèdre du Liban ou cidre de Plédran ?

Tout ça, c’est pas du flan.

 

QUE LES GRECS AILLENT DONC SE FAIRE VOIR ?

La rentrée des classes n’est jamais un moment banal, en particulier dans la relation parent-enfant. Pour les élèves de terminale, le but est ainsi de s’assurer qu’aucun de ses géniteurs ne se trouve à l’instant t dans un rayon d’un kilomètre du lycée. Cette année, les futurs bacheliers feront face à une émotion plus intense quand ils découvriront que les cours de philosophie ont été supprimés des programmes.

bûcher

Reprenons le fil des événements. Le mouvement « black lives matter » a suscité une immense vague de sympathie dans les pays occidentaux. Les Noirs sont encore aujourd’hui victimes de discriminations liées à leur couleur de peau aux Etats-Unis. Le phénomène n’épargne pas la France : les habitants originaires de ses anciennes colonies n’ont pas les mêmes chances que le reste de la population. Soyons clair : l’Etat français n’est pas raciste – pour affirmer le contraire, il faut soit méconnaître totalement l’histoire, soit consommer des substances susceptibles de déclencher de terribles hallucinations  (soit les deux) – et tous les Français ne sont pas non plus racistes mais les conduites racistes, discrimination à l’embauche notamment, sont loin d’avoir disparu sur le sol français. S’attaquer aux racines du mal est une tâche éminemment complexe et de longue haleine, qui combine une politique éducative visant à renforcer la mixité sociale et des mesures coercitives envers les organisations qui se conduisent illégalement. Hélas, en France, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, on a jugé plus commode de s’en prendre à des symboles.

Même si elle est portée par une juste cause, une foule déchaînée agit rarement avec discernement. En France, Colbert a été une des cibles favorites de ces iconoclastes d’un nouveau genre. Le plus célèbre Ministre de Louis XIV a été incriminé pour avoir promulgué le Code Noir qui fixait le statut juridique des esclaves dans les Antilles. Statues, lycées et rues à son nom se sont trouvés rapidement sur la sellette. En Grande-Bretagne, la statue de Churchill a même passé un sale quart d’heure. Sir Winston n’a-t-il pas été Ministre des colonies ? En charge du portefeuille en France, Jules Ferry  aspirait en sus à éclairer les peuples colonisés avec les Lumières. Les marques de reconnaissance de la République envers lui ont subi une sérieuse remise en cause au même titre. Par chance, le général de Gaulle n’a jamais accepté ce poste ministériel. Il peut dormir tranquille le grand Charles même si d’aucuns, frustrés par cette géniale anticipation, n’ont pu s’empêcher de vandaliser des statues à son effigie. Il n’existe aucune raison de débaptiser l’aéroport de Roissy. On l’a échappé belle !

Nous sommes face à une lecture entièrement rétrospective, sans recul et à l’évidence politique de l’histoire. Dans ce débat passionné, les historiens mobilisés laissent souvent transparaître leurs positions personnelles quitte à faire preuve de mauvaise foi. Au piquet notamment, tous ceux qui prennent le traitement du maréchal Pétain en exemple pour justifier la démarche de nos démolisseurs de statue. Le problème est bien connu : le héros de la victoire de Verdun a également été l’homme de la collaboration avec l’Allemagne lors de la guerre suivante. Cependant, la désacralisation de Pétain est caractérisée par le fait que la figure emblématique du régime de Vichy a été frappée d’indignité nationale de son vivant. Ce qui doit piquer les yeux n’est pas qu’on ait fini par déboulonner les statues du maréchal mais le temps qu’il a fallu pour que l’on passe à l’acte, tout cela parce qu’une certaine France est entrée en résistance sur ce point. Quand on dit que la France n’a pas trop résisté, ce n’est donc pas tout-à-fait exact. Nul n’a oublié combien le dépôt d’une gerbe sur la tombe de Pétain était un moment cher à François Mitterrand, Président au passé sulfureux.

L’esclavage a été le déclencheur de la Guerre de Sécession. Que les Américains détruisent des monuments érigés en souvenir de Sudistes racistes et qui adhéreront accessoirement plus tard au Ku Klux Klan, est compréhensible. Il s’agit de profiter de l’élan actuel pour faire céder de vieilles digues et faire évoluer des mentalités qui sont demeurées racistes tout au long des décennies. En revanche, dans le cas de Colbert, l’esclavagisme n’était pas un sujet de débat. Cette pratique faisait partie intégrante des mœurs de son époque. Elle était acceptée par toute la société française, par tous les pays européens et même par la planète entière. Rappelons quelques chiffres : 11 millions de Noirs ont été réduits en esclavage par les pays européens,  17 millions par le monde musulman et probablement autant par les Africains entre eux. Autrement dit, c’est toute l’humanité qu’il faudrait mettre à la poubelle jusqu’à l’abolition de l’esclavage qui s’est produite, selon les latitudes, entre les dix-neuvième et vingtième siècles. Et si tout individu doit être parfaitement respectueux des droits de l’homme, de la biodiversité, inclusif, etc… avant qu’un nom de rue lui soit attribué, il va falloir se rabattre sur des numéros comme à New York. Pour empêcher ce grand ménage, il aurait fallu du courage politique et du bon sens. Aïe !

C’est pourquoi, afin d’être présente à l’avant-garde du mouvement, la France a décidé de proscrire l’enseignement de la philosophie, discipline qui nous provient de la Grèce Antique. Les gens d’alors n’étaient franchement guère recommandables. Ils traçaient une claire frontière entre eux et les barbares, c’est-à-dire ceux qui ne parlaient pas comme eux. De plus, Socrate, Platon, Aristote et consorts n’étaient en rien incommodés par l’institution de l’esclavage. Pour des intellectuels de cet acabit, c’est d’autant plus impardonnable. Le Ministère de l’éducation nationale a bien pensé faire débuter la philosophie avec les modernes. Hélas, voilà que l’apôtre de la tolérance, Voltaire, avait un péché mignon, une marotte : c’était un antisémite obsessionnel.  En Allemagne, une de principales références sur la morale, Kant, n’a-t-elle pas préconisé « l’euthanasie du judaïsme ». L’obligation d’anachronisme imposée par nos bandes déferlantes rend son discours pareillement indéfendable. Voilà comment nous en sommes arrivés à cet allègement des programmes qui réjouira tous les cancres.

La maxime :

Passe de belle manière ton bac,

Mais n’écoute  ni Wagner, ni Bach.

FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

        vacances-corona

    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !