COUVREZ CETTE FESSE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

La loi anti-fessée est de retour. Censurée l’an passé par le Conseil constitutionnel, elle rebondit ces jours-ci à l’Assemblée nationale. Elle vise plus à protéger les enfants victimes de violences domestiques que les pauvres parents perclus de rhumatismes articulaires. L’expression « tête à claques » sera-t-elle passible de poursuites judiciaires ? Le suspens est à son paroxysme…

La France est loin d’être pionnière en la matière. La Suède a ouvert le bal dès 1979. A la suite de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1989, et notamment son article 19 qui proclame le droit à une éducation sans violence, la majorité des pays européens lui ont emboîté le pas. Même l’Autriche et l’Ukraine ont prohibé le recours à des châtiments corporels. C’est dire ! Précisons que balancer de colère la tête de son enfant contre un mur ou lui verser de l’huile bouillante sur la tête sont, heureusement, déjà interdits. Ce qui est ciblé est le recours à des pratiques violentes de moindre intensité.

Normalement, plus aucun enfant ne devrait se retrouver à l’horizontale sur les genoux d’un de ses parents avec une sensation de doux picotement à l’endroit du derrière. La claque dégainée avec la main ouverte, pour ne pas laisser de traces comme on dit dans la police, sera pareillement à ranger au rayon des vieilleries. Ce n’est pas la fessée en tant que telle qui provoque de l’urticaire aux partisans de la loi mais ses effets durables sur les enfants, c’est-à-dire les traumatismes qu’elle est susceptible de susciter en eux. Entre adultes consentants dans le cadre de jeux coquins, elle sera toujours tolérée.

Au fondement de cette initiative, il y a l’idée que les coups portés témoignent d’une impuissance et ne résolvent rien. Des parents bien accompagnés peuvent obtenir l’obéissance de leurs rejetons d’une autre manière. Avec la menace de privation d’écran, ils disposent désormais de l’arme atomique, non ? Dans une étude comparant les pays européens pro et anti-fessée, la Suède enregistrait le plus faible niveau de violence éducative. En 2001, seuls 3% des enfants y avaient reçu une grande gifle et 1% une raclée. Les chiffres de l’Allemagne, pourtant également performante, étaient de 9% et de 3%. Dans ces deux pays, comme dans la plupart de ceux qui ont banni les punitions corporelles, la petite délinquance, la consommation de drogue et d’alcool ainsi que les suicides ont bien reculé.

Néanmoins, quoique l’expression ne soit pas forcément bien choisie, les adeptes de la fessée ne baissent pas les bras. On observe aussi une décroissance de ces comportements déviants dans nombre de pays n’ayant pas encore légiféré sur le sujet. Et puis, si la violence choque, il est difficile de dire ces jours-ci qu’elle ne paie jamais. Que l’on soit pour ou contre la fessée, il n’existe pas de preuve ultime. Au bout du compte, c’est une question de valeurs autant que de bons sens. Une tape sur la main à un enfant qui a frappé son frère ne laisse pas les mêmes traces physiques et mentales qu’une bonne séance quotidienne de fesses rouges.

En vérité, même si quelques conflits récents suggèrent le contraire, la guerre en Syrie avec ses plus de 350 000 morts, la violence a chuté dans nos sociétés au cours des siècles. Les massacres à grande échelle, les populations entières passées au fil de l’épée, étaient des évènements courants dans les temps anciens. Selon les données de Steven Pinker, le taux annuel de morts violentes dans les sociétés non étatiques avoisinait 524 pour 100 000 personnes. Au vingtième siècle, avec l’addition des guerres, des génocides et des famines, il n’a pas dépassé 60 pour 100 000. Le processus de pacification a compris plusieurs étapes.

La naissance de sociétés agricoles a divisé le taux annuel par cinq. Le développement de gouvernement centraux qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime a également joué un rôle. Le degré de cruauté et de sadisme a diminué de façon drastique. La tendance dans le monde est à l’abolition de la peine de mort. Pendant longtemps, il s’est agi d’un spectacle familial. Même la souffrance animale nous est devenue insupportable. En d’autres termes, les casseurs professionnels qui font occasionnellement parler d’eux sont une anomalie, un vestige du passé. Et il est impossible de savoir avec certitude s’ils se conduisent de la sorte parce qu’ils ont reçu trop de fessées ou pas assez.

Les économistes ont leur mot à dire sur le sujet. Les violences domestiques se produisent au sein de la cellule familiale. Or, sur le plan étymologique, économie vient du grec, oïkos et nomos, deux mots signifiant respectivement maisonnée et loi. Le champ économique a ainsi pour objet a gestion de la famille. Le budget aussi bien que l’éducation en font partie. Cela positionne donc l’économie à un niveau intermédiaire d’analyse entre l’éthique, qui concerne l’individu, et le politique qui se rapporte à la collectivité dans son ensemble. Le sens du mot économie a évolué mais cela n’a pas empêché quelques économistes d’explorer le fonctionnement de la famille bien que cette dernière ne soit pas a priori soumise aux lois du marché.

Le « théorème de l’enfant gâté » (rotten kid) de Gary Becker est certainement le plus fameux résultat de ces investigations. Le point de départ est un couple altruiste qui élève deux enfants et les bombarde de cadeaux. Si l’un d’entre eux se conduit égoïstement et maltraite son frère, il suffit que les parents réajustent leur politique de dons, en favorisant la victime, pour que l’agresseur comprenne où est son intérêt et change d’attitude pour recevoir à nouveau des présents. Ce schéma suppose une rationalité du sale gosse. Il vaut mieux que ce soit le cas d’ailleurs. Sinon, la politique parentale risque de déchaîner son ressentiment. Le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. Cette théorie mobilise des incitations positives, les dons, plutôt que négatives, les torgnoles. Faut-il se féliciter que la fessée soit une des principales absentes de la théorie économique ? Le débat est ouvert…

Conseils de lecture :

Bussmann Kai-D, Erthal Claudia et Schroth Andreas, « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et société, volume 26, 2012, p. 85-106.

Pinker Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and Its Causes, Penguin, Londres, 2012.

 

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.

ALLEZ, ENCORE UN PETIT EFFORT !

Dans notre société post-moderne où le doute règne en maître, les slogans habiles poussent comme des petits pains : « osez être vous-même ! » ou « qu’attendez-vous pour exprimer ce qu’il y a en vous ?». En général, une offre d’assistance accompagne ces encouragements bienveillants à exprimer ses talents. Elle est rarement gratuite. Il arrive également que l’on soit obligé d’être performant

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Puisqu’il est question de performance, il est essentiel d’évoquer son évaluation. La productivité est un des indicateurs les plus utilisés en la matière par les économistes. Il suffit de diviser la production par la quantité de facteurs de production – le travail ou le capital – pour la mesurer. Prenons une équipe de trois individus, travaillant chacun deux heures, qui récolte 90 kilos d’oranges. La productivité est de 30 kilos par personne ou encore de 15 kilos à l’heure. Dans un contexte où les entreprises sont obnubilées par la maximisation de leur profit, la réalisation de gains de productivité devient un passage quasi obligé. En produisant davantage avec la même quantité de facteurs de production, elles augmentent logiquement leurs bénéfices. La pression de l’équipe d’encadrement sur les échelons inférieurs est immense à cette intention. Elle l’est d’autant plus que c’est son unique raison d’exister. La productivité d’un manager est en fait jugée à l’aune de celle de ses subordonnés. En usant de la carotte ou du bâton, difficile de savoir dans quelle catégorie se classent les séminaires de saut à l’élastique, il doit inciter les collaborateurs de bas étage à se remuer. Sa propre survie est en jeu.

Le Président Nicolas Sarkozy avait proposé de « travailler plus pour gagner plus ». Aujourd’hui, l’ambiance est à la morosité. L’offre est plutôt « travailler plus et gagner moins pour sauver son emploi quelques années ». A cela, il faut ajouter que la finesse psychologique n’est pas forcément la qualité première des bienheureux qui appartiennent à la caste des managers. Ils n’hésitent pas à activer le levier de la perte d’emploi en agitant frénétiquement des indicateurs plus fins que la productivité tels que le TUMO (Taux d’Utilisation de la Main d’Oeuvre). S’il tend vers les 100 %, si l’on gomme les temps morts, la productivité devrait grimper en flèche, croient-ils. Raté. Le plus souvent, une augmentation du TUMO se traduit par une détérioration de la productivité. Comment est-ce possible ? L’effort consiste à vaincre une résistance, à sortir d’une routine. Cela signifie que les salariés ont parfois besoin de souffler avant de repartir de l’avant. Le manager qui cherche à supprimer ces moments de récupération affecte en retour leur productivité. C’est facile à comprendre, notamment pour ceux qui expliquent sans discontinuer que la seule manière d’augmenter l’emploi est de permettre aux entreprises de licencier, qu’il n’est pas possible d’être dans « le plus » à chaque instant. C’est pareil.

Bien sûr, tout un discours managérial musclé rejette ces constats. Il faut demander l’impossible afin d’obtenir beaucoup. Un célèbre entraîneur d’athlétisme motivait ainsi ses poulains : « dans une course de sprint, le secret de la victoire est d’être au maximum dès la sortie des starting blocks et… d’accélérer progressivement ». Peut-être leur grand phantasme est-il de transformer leurs salariés en coureurs de 100 mètres juste avant le départ, c’est-à-dire en avatars de lions en cage, affichant un visage ultra déterminé, se donnant des grands coups sur la poitrine et regardant la ligne d’arrivée comme s’ils voulaient la tuer ? Le chantier est vaste. La fameuse injonction « je vous veux à 200 % de vos capacités en permanence » relève du même mode de pensée. Le manager qui la prononce est probablement fier de lui par-dessus le marché – sans jeu de mots. Il y a toutefois quelque chose de rassurant dans ce discours. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de parvenir à des postes à  responsabilités en entreprise en n’ayant rien compris au cours de mathématique dispensé en classe de cinquième. Que cela aide les cancres en mathématiques à garder courage !

Les effets de ces pratiques sont désastreux pour la société dans son ensemble. Ils ont été chiffrés par un think tank libéral, Sapiens : le coût de l’absentéisme au travail en France avoisine les 108 milliards d’euros. Quand on additionne les salaires versés aux absents, le temps de correction des dysfonctionnements liés aux absences et les dépenses externes associées, le coût annuel moyen par salarié est de 3 521 euros dans le privé et de 6 223 euros dans le public. Plus intéressant encore, ce n’est pas la fainéantise légendaire des salariés qui est incriminée dans cette étude mais, pour l’essentiel, « des conditions de travail dégradées », une « organisation du travail défaillante » et des «défauts de management de proximité ». Comme c’est surprenant ! Les « managers à distance », les hauts managers, sont bizarrement mis hors de cause. Pourtant, dès qu’ils le peuvent, ils dégainent des arguments tels que « dans conditions de travail, il y a travail… alors soyez heureux d’en avoir un… ce qui n’est pas le cas de tout le monde » qui ruissellent vers les niveaux subalternes.

D’ailleurs, il n’y a pas que les salariés situés au plus bas qui soient concernés par cette obsession de la productivité. Comme le rappelle le dicton, « on est toujours le managé de quelqu’un ». Les managers de niveau intermédiaire ne sont pas épargnés non plus par ce schéma. Les statistiques du burn out affolent les compteurs. Des enquêtes indiquent que de nombreux cadres préféreraient (pour eux) moins de tensions, quitte à devoir renoncer à une (petite) partie de leur rémunération ou de leurs perspectives d’évolution professionnelle. Pour ces privilégiés, Byung-Chul Han avance une explication supplémentaire. Selon lui, la société de la performance est finalement une société de l’auto-exploitation : « le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement ». Le rôle de l’individualisme effréné doit être souligné. Centré sur lui-même, le cadre narcissique n’a plus de rapport authentique avec autrui. Il tourne à vide. Le train est lancé. Il accélère. Attention au virage. Tchou-tchou.

Conseils de lecture :

Han Byung-Chul, La société de la fatigue, Circé, Paris, 2014.
Queval Isabelle, Philosophie de l’effort, Cécile Défaut, Paris, 2016.

QUI VEUT DE MES JOLIS DECHETS ?

Environ 800 millions de tonnes de déchets sont produites chaque année en France. Selon les chiffres de l’ADEME, chaque habitant engendre l’équivalent de 600 kilos d’ordures ménagères. Et tous ces déchets doivent être traités, enfouis, recyclés… C’est du propre !

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Même quand on remonte dans les temps les plus reculés, l’histoire de l’homme se confond avec celle de ses déchets. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les groupes humains se déplaçaient régulièrement pour se nourrir. La gêne était donc minime mais ils en produisaient déjà par leur activité, comme les armes usagées, comme leurs excréments. La sédentarisation a changé la donne. La forte concentration d’hommes dans les zones résidentielles pose le problème pour la première fois. Des solutions sont imaginées : les premières décharges voient le jour ; des sites d’enfouissement sont aménagés ; les restes de produits alimentaires servent d’engrais ; les métaux usagés sont fondus avant d’être réutilisés – le recyclage est une très vieille pratique, antérieure au mouvement écologiste et à l’économie circulaire. A Rome, les citoyens peuvent déposer leurs détritus dans des vases en terre cuite que les ancêtres des éboueurs viennent collecter. Pour les excréments, l’esclave du pot de chambre, le « lasanophorus », remplit une mission bien utile. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’attacher les services d’un domestique doivent trouver une solution par eux-mêmes. Attention à ne pas céder à la tentation de balancer ses immondices par les fenêtres. C’est aussi mal reçu par les passants que par les autorités qui infligent de sévères sanctions.

Les déchets deviennent une réelle préoccupation à partir du onzième siècle. L’essor des villes et le développement économique en sont la cause principale. En l’absence d’un pouvoir central fort qui met en place des mesures drastiques pour limiter les nuisances, le Moyen Age est caractérisé par d’épouvantables conditions d’insalubrité. Les cochons jouent un rôle de nettoyeur en absorbant tout ce qui passe à portée de groin mais ils ne parviennent pas à endiguer le mouvement. Une des étymologies possibles de déchet est le mot « déchié », qui date du treizième siècle et correspond à ce qui tombe d’une matière travaillée comme la laine ou bien le coton. Il s’agit de résidu de la production. Il naît à cette époque où la saleté des villes, la pollution des rivières et la contamination des sols contribuent à la propagation des maladies. Il faut attendre le règne de Louis XIV pour qu’un roi mette réellement les doigts dans le cambouis : il rationalise la collecte des déchets et instaure une fiscalité punitive pour les contrevenants. Pourtant, la lecture des mémoires de Saint-Simon, qui décrivent la vie de la cour à Versailles, susciteraient un haut-le-cœur à toute personne respectant des règles basiques de propreté actuelles.

Avec la Révolution industrielle, l’urbanisation et la quantité de déchets s’accroissent. Cependant, la modernité propose rapidement des solutions efficaces pour relever le défi : l’incinération, qui évite la saturation des décharges, mais aussi le tout-à-l’égout et les boîtes à ordures fermées dites poubelles, du nom du préfet de Paris qui a imposé leur utilisation. Les chiffonniers qui pullulaient et accomplissaient une tâche équivalente à celle du cochon disparaissent du paysage : la valorisation des déchets n’est plus à l’ordre du jour. Dans ces conditions, l’hygiène fait des bonds et l’espérance de vie progresse, surtout dans les pays développés bien sûr. Un happy end ? Ce serait trop simple. En réalité, les activités économiques ont fait émerger deux nouveaux types de difficultés. Tout d’abord, des déchets dangereux et nécessitant une gestion particulière sont apparus. Le traitement du nucléaire et des ordures ménagères ne peut être identique. De plus, l’épuisement des ressources de la planète a conduit à un retour en grâce de la stratégie du recyclage. C’est le fameux modèle de l’économie circulaire où l’objectif est de réutiliser sans fin les mêmes matériaux dans les nouveaux cycles de production. Les déchets reprennent de la valeur.

Lorsque les deux problèmes se retrouvent dans un secteur, les conséquences deviennent dramatiques. Le cas des déchets électriques et électroniques est éloquent à cet égard. Les pays occidentaux exportent leurs scories vers les pays pauvres où les normes environnementales sont moins strictes. Jusque-là, c’est du classique. Le souci est que les habitants arpentent les décharges en quête de matériaux récupérables. Ils manipulent notamment du plomb, de l’arsenic, du brome, du phosphore et du chrome hexavalent qui sont tous extrêmement toxiques. Les gains sont évidemment dérisoires. Une telle situation rend les inégalités entre le Nord et le Sud encore plus insupportables. Il n’est pas sûr du tout, cher Charles Aznavour, que la misère soit moins pénible au soleil. Certains pays comme le Danemark préconisent que chacun conserve ses propres déchets sur son territoire afin d’éviter de tels scandales. Ils restent à ce jour minoritaires.

Les biens sont censés avoir une utilité positive. Sinon, personne ne les achèterait. L’économiste anglais Stanley Jevons a pourtant mis au jour l’existence de biens à utilité négative comme les déchets. Ce sont des biens dont les agents économiques ne souhaitent pas être détenteurs. Une bouteille en plastique entre dans cette catégorie puisque, après avoir bu le soda qu’elle contenait, le consommateur cherche à s’en débarrasser et risque même d’être verbalisé s’il s’en déleste sur la voie publique. C’est pourquoi l’échange de ces biens est étonnant. D’habitude, l’agent économique paie et reçoit le bien en contrepartie. Avec les biens à utilité négative, il dépense de l’argent pour que quelqu’un devienne propriétaire de son produit. Ainsi, les déchets rendent chèvres les économistes mais le plus grave n’est pas là. L’investigation du système capitaliste par leur prisme montre à quel point il est susceptible de dysfonctionner et même de dépasser les limites de l’indécence quand il n’est pas sérieusement régulé. Pierre Bellemare le disait avec détermination : « il y a sûrement quelque chose à faire »…

Conseils de lecture :

Béguin Marine, « L’histoire des ordures : de la préhistoire à la fin du dix-neuvième siècle», , volume 13, décembre 2013.
Lupton Sylvie, Economie des déchets. Une approche institutionnaliste, 2008, De Boeck, Bruxelles.

LE VER(T) EST-IL DANS LE FRUIT ?

Jacques Chirac est connu pour avoir été un fameux lanceur d’alerte. A la tribune du quatrième Sommet de la Terre, il a ainsi dénoncé le désastre écologique : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Si un homme de sa trempe avait été un jour Président de la république, la lutte contre le réchauffement climatique aurait assurément eu meilleure mine… Mince, il l’a été justement… Comme les autres, il n’a rien fait. Pourquoi ?

vert-etfruit.pngQu’est-ce que le capital ? D’aucuns diront qu’il s’agit d’un instrument d’exploitation. D’autres y verront un moyen d’émancipation des individus dans l’économie. Laissons de côté ce débat idéologique et intéressons-nous à sa nature même. Le capital peut changer d’apparence – emprunter une forme monétaire, se transformer en machines, matières premières et salaires avant de revêtir à nouveau ses habits monétaires d’origine. Mais alors qu’est-ce qui le caractérise ? Le détenteur d’un livret A n’est pas un capitaliste. C’est un rentier. Le capitaliste peut être défini comme l’être qui risque ses ressources dans des activités économiques. Le mot clé est risque. Le système capitaliste repose donc sur la notion de risque, d’aventure incertaine, de spéculation pour lui associer une connotation péjorative. Sur le plan purement économique, puiser dans son épargne afin de créer sa propre entreprise de fabrication de bonbons, celle pour laquelle on va transpirer sang et eau, et acheter des actions Peugeot sont des opérations identiques. Dans les deux cas, la personne fait un pari sur une demande potentielle, que ce soit celle de bonbons ou celle de voitures. Il ne possède aucune certitude en la matière.

Le taux de mortalité infantile est très élevé : environ 50 % des entreprises n’atteignent pas l’âge de cinq ans. Il ne faut pas croire que ceci constitue une des limites du système. Bien au contraire. La philosophie du capitalisme repose sur cette logique. En prenant des risques à titre individuel, les agents économiques défrichent des zones inconnues. Ils montrent à la société quelles voies méritent d’être suivies et lesquelles doivent être abandonnées. Quand ils ont fait preuve de flair, ils sont récompensés : leur compte en banque bombe fièrement le torse mais, même quand l’idée n’est pas bonne, ils livrent une information utile à la collectivité : « attention, impasse par ici ». La réussite se nourrit parfois de cuisants échecs. Quoique réputés paresseux, les consommateurs des Etats-Unis n’ont éprouvé aucun intérêt pour la sucette électronique. L’entrepreneur qui avait caressé l’espoir d’un engouement pour le produit s’est fourvoyé. La mayonnaise n’a pas pris. En revanche, la technologie a été récupérée et intégrée aux brosses à dents, avec bonheur cette fois.

Ulrich Beck et Anthony Giddens ont expliqué que, non seulement nous vivons dans une société du risque, mais que, ces risques, ce sont les hommes qui les fabriquent par leurs activités économiques. Dans les temps anciens, les grandes catastrophes telles que les tremblements de terre étaient provoquées exclusivement par les fantaisies de dame nature. Elles n’étaient pas rattachées à l’action humaine même si des représentants de l’ordre moral l’affirmaient pour pouvoir terroriser les croyants. En se targuant d’avoir dompté la nature, l’être humain a endossé par la même occasion la responsabilité des dérèglements qui ne manqueraient pas de résulter de ses initiatives. L’amiante, Tchernobyl, Fukushima ou le réchauffement climatique en sont de remarquables illustrations. Face à cette accumulation, l’homme a inventé une réponse adaptée : le «principe de précaution » requiert qu’« en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives » dans un certain nombre de domaines.

Le principe de précaution revient à renverser la charge de la preuve. Ce n’est pas à la science de prouver l’innocuité d’un produit ou d’un procédé mais l’inverse. Tant qu’il n’existe pas de certitude sur sa non dangerosité, il est préférable de l’écarter. Les enjeux sont ici de santé publique ou planétaires. Cette approche n’est pas vraiment compatible avec la culture en vigueur dans le système capitaliste. Comme souligné plus haut, la réalisation d’un risque y est perçue comme une avancée, un progrès significatif. L’obstacle sera contourné et de nouvelles solutions seront mises en œuvre. Une pénurie des énergies traditionnelles se dessine à l’horizon ? Pas de souci, le gaz de schiste et les énergies vertes prendront le relais. D’abord, le pétrole ne manquera jamais. Il sera juste plus cher, rendant d’autres sources d’approvisionnement en énergie rentables. La capacité d’adaptation du capitalisme, sa flexibilité, le rend complètement sourd à la notion d’irréversibilité. Il n’est pas apte à appréhender la perspective d’un point de non-retour.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est apocalyptique : d’une part, les conséquences d’une augmentation de la température de plus de 1,5°C seraient ravageuses et, d’autre part, le mouvement de réchauffement est tellement rapide que cette limite a de bonnes chances d’être atteinte en 2050 plutôt qu’en 2100 comme visé. L’effet électrochoc a duré 24 heures dans les médias. En fait, aucune mesure de régulation drastique ne semble envisageable dans nos démocraties individualistes. Les « verts » avancent en ordre dispersé. Quelques-uns invoquent des arguments moraux mais tout le monde n’est pas sensible à la souffrance d’une huître au moment où elle va être avalie. D’autres font l’apologie d’une nouvelle société moins matérialiste et plus collaborative. Seulement, tout le monde n’est pas fatigué de consommer encore et toujours. Les plus malins font appel à un raisonnement économique : les énergies et les technologies vertes sont l’eldorado de demain, fortune comme emploi. La ruée vers l’or se déroule au ralenti : pour le système capitaliste, tant que nous ne serons pas au bord du gouffre… Il est manifestement plus facile de se moquer des excès du principe de précaution, le « précautionnisme », qui pourrait nous ramener à l’Age de pierre. Décidemment…

Conseils de lecture :

Beck Ulrich, La société du risque : Sur la voie d’une autre modernité, Champs, Paris, 2008.
Bronner Gerald et Géhin Etienne, L’inquiétant principe de précaution, PUF, Paris, 2014.

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

Pierre Desproges recommanda un jour aux hommes qui s’ennuient de casser leur montre pour tuer le temps. De son côté, Obélix suggéra de mettre des grains plus fins dans un sablier, chronomètre de l’époque. Il souhaitait ainsi altérer la vitesse des adversaires d’Astérix à la course. La conception du temps autant que sa mesure ont toujours inspiré les philosophes…

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Le rapport au temps est loin d’être universel. Au-delà des clichés, un Allemand sera plus pointilleux sur le respect d’échéances spécifiques qu’un Malien. Sur ces questions, les chocs culturels sont parfois épiques. En fait, deux types de modèles de gestion du temps doivent être différenciés, le « monochrone » et le « polychrone ». Dans le système monochrone, répandu principalement dans l’univers occidental, le temps est considéré comme une entité unique, tangible, qu’il est possible de contrôler, planifier, gagner ou gaspiller. Marcel Proust, qui s’est lancé « à la recherche du temps perdu » en sait quelque chose. Une forme de continuité existe. A l’intérieur de cette configuration, il faut distinguer les perceptions linéaire et cyclique. La première est caractéristique de l’univers judéo-chrétien : il y a un début, une fin et un cheminement entre les deux qui correspond à la réalisation des décrets divins. La seconde renvoie au monde grec. Cette vision est défendue notamment par les stoïciens. A l’instar des saisons, une même suite d’évènements se déroule et se répète à l’identique. Elle nourrit le mythe d’un « éternel retour ».

Dans une culture polychrone, que l’on trouve d’ordinaire dans des zones économiques moins avancées, le temps est plus élastique, moins palpable. Un individu n’hésitera pas à s’engager sur un calendrier dont le respect des échéances est illusoire. Dans le même ordre d’idée, Edward Hall raconte que des familles sont susceptibles de commencer la construction d’une maison puis de l’abandonner sans raison fondamentale avant de la reprendre éventuellement un jour. La conception pluridimensionnelle du temps est appréciée de façon assez négative par les êtres qui vivent dans des environnements monochrones. On parlera de manque de rigueur, d’incapacité à se concentrer sur des tâches précises, de penchant à la dispersion. Quelques rares originaux y verront un refus de se laisser enfermer dans des carcans trop étroits, voire une certaine poésie. Ils seront attirés par l’aspect bohême. De leur côté, les personnes polychrones sont perturbées par l’exigence d’exactitude ainsi que l’étanchéité entre les sphères professionnelle et privée. Il est hors de question de distribuer des bons points à un modèle ou à l’autre. Il s’agit de cultures qui ont, chacune, leurs particularités.

Etant donné les traits qui viennent d’être exposés, il n’est pas surprenant que la révolution du capitalisme soit apparue en Occident alors que de nombreuses inventions tellestemps.pngque l’imprimerie, la boussole, la noria, le gouvernail axial, la poudre et les armes à feu sont nées sous d’autres latitudes. La quête d’efficacité et la logique d’optimisation ne pouvaient que s’épanouir dans un contexte monochrone. Pourtant, des obstacles d’un autre ordre ont dû être surmontés à cette fin. En effet, le christianisme a longtemps décrit les richesses terrestres avec un souverain mépris. L’interdit du prêt à intérêt désigné sous le nom d’usure n’a pas été la moindre de ces embûches. La rémunération du temps vouait directement aux flammes de l’enfer. Comme le développement économique requérait que les ressources financières soient rapidement affectées aux besoins de financement, des catégories de la population mal considérées comme les Juifs et les Lombards ont rempli ce rôle de prêteur.

Précisons que, à cette époque, le simple prêt à intérêt était appelé usure – aujourd’hui, le terme désigne le prêt à un taux abusif. En France, la loi fixe un taux maximal au crédit. En tout cas, la position chrétienne en ces temps anciens n’était pas tenable. C’est pourquoi les penseurs scolastiques ont utilisé toutes leurs ressources intellectuelles pour imaginer des moyens de contourner l’interdit. Ils y sont parvenus. Les plus célèbres exceptions ont été le damnum emergens – une perte subie en raison d’un prêt justifie une rémunération – et le lucrum cessans – un gain auquel on a renoncé à la suite d’un prêt autorise pareillement une rémunération. Quelques siècles supplémentaires ont été nécessaires pour que le christianisme via le protestantisme aborde ces questions de face, sans complexe. D’un coup, la banque protestante s’est mise à concurrencer la banque juive. Dans une formule qui est restée dans les esprits, Benjamin Franklin a énoncé ce changement de perspective : « le temps, c’est de l’argent ». Et les comiques ajoutent volontiers que, s’il pleut, c’est même du liquide !

Le rôle économique du temps dans le système capitaliste ne se limite pas au paiement de l’intérêt. La maxime de Franklin se décline également dans le domaine de la production. A cet égard, la tendance a longtemps été mauvaise pour les dirigeants d’entreprise : le temps de travail a presque diminué de moitié entre le début et la fin du vingtième siècle. L’abolition larvée des 35 heures et le chantage aux délocalisations ont légèrement infléchi le mouvement mais cela reste très insuffisant. L’action des technologies de l’information et de la communication (TIC) est beaucoup plus probante. Comme dans le système polychrone, la frontière entre les domaines privé et public s’efface. Le progrès est immense : n’importe qui peut surfer deux minutes sur la toile au travail. Qui ne l’a pas fait ? Il y a juste une petite contrepartie : le salarié est invité à emporter son travail à la maison. Il y gère son temps comme il veut mais l’essentiel est que la mission qui lui a été assignée ait été accomplie à son retour. Voilà une manière habile de récupérer du temps. Le must du must est bien sûr le télétravail : l’entreprise économise en plus le coût des locaux. Pourquoi ne pas travailler en regardant la télévision ? Tant que le salarié ne confond pas le nom d’un client avec un héros des « feux de l’amour », tout le monde sera content…

Conseils de lecture :

Hall Edward, La danse de la vie, Seuil, Paris, 1992.
Desproges Pierre, Tout Desproges, Seuil, Paris, 20

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En affirmant que « si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde en aurait changé », Blaise Pascal souhaitait illustrer que de petites causes peuvent produire de grands effets. Toutefois, en même temps, il autorisait l’imagination, la « folle du logis » selon Nicolas Malebranche, à s’aventurer hors des sentiers battus.

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Les passionnés de ballon rond ne sont pas les derniers à se prêter à ce jeu pascalien : ils adorent refaire le match : « ah, si les poteaux des buts avaient été ronds plutôt que carrés». En vérité, pour l’être humain, il est souvent tentant de se demander ce qui se serait passé si… En procédant de la sorte, il adopte une approche contrefactuelle. Il n’y a pas de limite au type d’interrogation qui peut être soulevée. La question est susceptible d’être futile : « et si je n’avais pas repris trois fois du gâteau » comme relever du choix de vie : « et si j’avais accepté ce poste à l’étranger ». Parfois, la problématique est extrêmement primaire comme avec « et si j’étais monté dans l’avion qui s’est écrasé » – la seule réponse possible étant : « eh bien, je serais mort ». Le but n’est alors pas de se remuer les méninges, de se lancer dans une sorte d’introspection ou encore de s’offrir une séquence nostalgie. Il est juste de jouer à se faire peur. En réalité, cette démarche combine créativité et rigueur car il n’est pas simple de bâtir un scénario alternatif qui n’intègre aucune des informations emmagasinées par ailleurs : « en vivant à Lyon, j’ai rencontré Dupont. Et si j’étais parti habiter à Paris mais y avais quand même rencontré Dupont par hasard ». Attention à ne pas frôler le ridicule.

Les historiens de l’économie n’hésitent pas à s’appuyer sur cette méthode de raisonnement. Robert Fogel est l’un des plus connus d’entre eux et il a même été récompensé du prix Nobel pour ses travaux. Il s’est notamment mis en demeure d’explorer comment l’économie des Etats-Unis se serait développée sans le chemin de fer. Sa conclusion est que d’autres moyens de transports se seraient substitués et auraient comblé le vide. La navigation fluviale aurait connu un véritable essor. Bien sûr, admet Fogel, des impacts auraient été enregistrés. Par exemple, les Américains se seraient installés près des cours d’eau plutôt qu’autour de gares. Cependant, sa conclusion est que le poids du chemin de fer dans la croissance de l’économie américaine doit être minoré. Le propos de ce type d’exercice intellectuel est donc de distinguer causes apparentes et profondes, petits détours et voies sans issue. Afin que leur argumentation soit plus rigoureuse, ses partisans n’hésitent pas à recourir à des modèles économétriques. Par les chiffres qu’ils assènent, leur démonstration est supposée convaincre les sceptiques. Cette discipline, qui porte le nom de cliométrie, permet de dépasser le stade intuitif : et si on n’avait pas inventé la roue… la construction de l’échelle reliant la terre à la lune ne serait pas encore achevée.

Je souhaiterais me livrer moi-même à cet exercice par rapport à la dernière élection présidentielle. Et si François Bayrou avait tout de même présenté sa candidature ? D’un coup, le suspens de la campagne s’accroît. Les sondages annoncent des résultats serrés. Ils ne se trompent pas. Le score de François Bayrou est de 5,52 %. D’après les politologues, il a pris des électeurs à Emmanuel Macron qui obtient 19,31 % des voix et même à François Fillon qui termine avec un score de 19,19 % – certains électeurs de droite n’étaient pas à l’aise avec sa candidature mais ne pouvaient se résoudre à voter Macron. Le culot du general manager des marcheurs a presque payé : il est coiffé sur le poteau par Jean-Luc Mélenchon qui se qualifie pour le second tour avec 19,58 %. Tétanisée par le choc des extrêmes qui s’annonce, la France ne prend même pas le temps de saluer la superbe performance de Macron qui quitte la vie politique aussi vite qu’il y est entré. L’insoumis en chef annonce officiellement que madame Merkel n’est plus la cible de son jeu de fléchettes. Le slogan « tout sauf Marine » semble porter la France mais la gauche révolutionnaire réussit à saborder la campagne melenchonienne. Son discours de rupture pousse une partie des classes moyennes vers Marine Le Pen qui est élue avec 50,42 % des suffrages.

A la surprise générale, à peine élue, la Présidente de la république annonce que le Front National garde son nom. Le public ignorait qu’il était question d’un changement éventuel. Plus important, les caisses du parti sont renflouées et certaines affaires sont rapidement étouffées. Mais les effets de l’élection s’étendent au-delà de la famille Le Pen. Les contradictions du programme économique du Front National apparaissent au grand jour. Les ministres libéraux, favorables aux entreprises, s’écharpent publiquement avec les partisans d’un soutien des classes populaires. La Présidente et son Premier ministre Florian Philippot peinent à faire cesser cette pagaille même en mettant la question des migrants, seul sujet d’entente entre membres du gouvernement, sur la table et en provoquant ainsi une crise européenne.

Dans cet environnement délétère, la France ne remporte pas la coupe Davis de 2017. En effet, Yannick Noah démissionne bruyamment de son rôle de capitaine, entraînant dans son sillage les meilleurs joueurs de tennis nationaux. Pourtant, malgré la multiplication des couacs, le cas français fait tâche d’huile. En octobre 2017, le conservateur Sebastian Kurz remporte les élections autrichiennes et forme un gouvernement de coalition avec l’extrême-droite. Yannick Noah annonce qu’il n’entraînera pas l’équipe d’Autriche si on le lui propose. Plus grave, l’Italie suit le mouvement antisystème. Un gouvernement qui rassemble des personnalités du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue arrive aux affaires. Son Ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, est surnommé le « roquet de Marine Le Pen ». Yannick Noah convoque la presse : il ne sera pas non plus le capitaine de l’équipe d’Italie. En août 2018, la Fédération Internationale de Tennis (ITF) décide l’abrogation de la Coupe Davis sous sa forme actuelle. Sans rapport avec Noah, dit-elle, et nous sommes priés de la croire.

Conseils de lecture :

Fogel Robert W., Railroads and American Economic Growth: Essays in Econometric History, Johns Hopkins University, 1964.
Kipling Rudyard, Si, Gallimard, Paris, 2009.