A PERDRE LA DETTE

Quand on doit un euro à un individu, on ne dort plus mais, quand on lui doit un million, c’est lui qui ne dort plus. Cette petite blague explique pourquoi nous devrions dormir tranquillement sur nos deux oreilles. Or, il n’en est rien. Le débat sur la dette nationale fait rage actuellement : l’annuler ou pas ?  

 Observons tout d’abord que les forces en présence sont d’accord sur un point : le poids de cette dette pourrait un jour être bien lourd à supporter. A partir de là, les positions respectives des deux camps divergent radicalement. Environ 150 économistes, parmi eux le célèbre Thomas Piketty, ont signé un appel à une annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale Européenne (BCE) dans le journal Le Monde. Ils ont été rejoints par des politiciens à l’affût comme Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg. Face à ces irresponsables, le parti des responsables mené par Eric Woerth souhaite que, non seulement nous réglions l’addition, mais que nous procédions au règlement le plus tôt possible. L’ancien ministre du budget a dû oublier qu’il n’était plus en poste. Il est probable qu’il ignore également la blague qui figure plus haut. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette opposition, il faut en revenir aux origines de la dette, à savoir le déficit budgétaire.

La question du trou dans les caisses publiques est ancienne. En soulignant que « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir », Balzac a joliment illustré cette problématique. Depuis les écrits de John M. Keynes, les spécialistes se disputent à propos des bienfaits de la prodigalité de l’Etat. L’économiste anglais y était favorable. Il avait sous les yeux les effets désastreux de la crise des années 30, ses millions de chômeurs. Quand la route grimpe, le cycliste a besoin d’une petit poussée dans le dos. Keynes était éreinté par les libéraux qui affirmaient que l’économie s’autorégule. « Le marché a toujours raison » était (et reste) leur credo. Même quand le système s’effondre, il faut garder confiance car il existe des mécanismes qui finiront par faire redémarrer la machine. La crise est  temporaire. C’est même une bonne purge… et attention aux effets délétères à long terme d’une politique de dépenses publiques inconsidérées ! Si le cycliste ne meurt pas dans la montée, il atteindra le sommet puis entamera une joyeuse descente.

Pour en revenir à la situation actuelle, le coronavirus a fait tourner l’économie mondiale au ralenti. Une sacré pente en vérité, un col de première catégorie ! En France, le « quoi qu’il en coûte » du président de la République a gonflé les déficits publics mais, au mois de mars 2020, personne ne s’en est réellement offusqué. Dans l’état de sidération provoqué par le confinement, les quelques critiques qui se sont fait entendre étaient plutôt molles. Elles se contentaient de rappeler que l’argent emprunté par l’Etat devrait être remboursé un jour. En fait, dès lors que l’Etat empêchait les Français de se rendre au travail, n’hésitant pas à fermer des pans entiers de l’économie, il était compréhensible que des aides soient accordées aux entreprises comme aux ménages. Etant donnée l’ambiance dans le pays, les libéraux ont donc dû ronger leur frein. A l’automne, leur petite musique suggérait juste qu’il faudrait arrêter à un moment ou à un autre de dépenser sans compter mais toujours à bas volume et sans préciser quand et quelles mesures de soutien étaient inutiles.      

L’appel à l’annulation de la dette a réveillé un peu tout ce petit monde. Les arguments étaient préparés. Il n’y avait plus qu’à les servir. Il est essentiel de rembourser, jusqu’au dernier sou. Toute trace du péché doit disparaître, et cela, le plus rapidement possible. Le remède est facile à administrer : un bonne dose de nouveaux impôts avec une cure d’amaigrissement de l’Etat. Les résultats préliminaires d’une étude universitaire semblent montrer la corrélation entre le soutien à la rigueur économique et l’inclination à la souffrance. Ainsi, les libéraux éviteraient de recourir aux médicaments anti-douleurs, les plus extrémistes rejetant même toute forme de médication. Le corps est capable de lutter seul contre la maladie. Toute intervention extérieure joue un rôle perturbateur. De surcroît, les tourments endurés tracent la voie vers la rédemption. Il n’est donc pas surprenant que les pays de l’Union Européenne les plus sourcilleux sur les questions de dette soient majoritairement protestants.    

En résumé, d’un côté, il y a les pays dits du Nord, frugaux et travailleurs, et de l’autre, leurs partenaires du Sud, gaspilleurs et insouciants. Tous sont acteurs de ce qui s’apparente à un remake de la fable de la cigale et de la fourmi. Cela signifie-t-il que la réponse à la demande d’assistance des pays du Sud  mériterait d’être : « Vous dansiez ? J’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Le refus de la fourmi d’accorder un prêt à sa voisine est-il transposable au fonctionnement de l’Union Européenne ? Pas vraiment, en réalité. Malgré l’apparente similitude, une différence fondamentale doit être relevée, à savoir l’interdépendance économique entre les pays du Nord et du Sud qui dépasse la proximité géographique. La puissance des uns est liée à la faiblesse des autres. Une partie de la richesse de l’Allemagne provient des importations des pays du Sud. Chez La Fontaine, le confort de la cigale n’a rien à voir avec le comportement de la fourmi.

Alors, si ce n’est pas une question morale, pourquoi ne pas procéder à l’effacement d’une partie de l’ardoise des pays européens les plus endettés? C’est ballot mais la réglementation ne le permet simplement pas. La construction européenne est libérale et les statuts de la BCE sont adaptés à cette vision. Les crises qui se sont succédé ces dernières années ont certes obligé la banque centrale à soutenir l’économie européenne mais, en flirtant ainsi avec la ligne jaune, elle s’est trouvée dans le collimateur de la Cour constitutionnelle allemande. Celle-ci s’en prenait récemment encore à sa politique de rachats de titres. Faire disparaître ces derniers du bilan de la BCE n’est pas assurément la solution préconisée par la cour allemande. Au final, ce combat entre le bon sens et la réglementation reste très théorique et c’est certainement le plus fou. Les taux d’intérêt sont nuls et probablement pour un long moment. En conséquence, il est possible de réemprunter sans coût le jour où l’on doit rembourser sa dette, et repousser ainsi son paiement aux calendes grecques.  

L’histoire :

– Monsieur, vous avez un découvert de 1 000 euros.

– OK, je vous fais un chèque.

NOIR ET VERT

Le vert est de sortie. Pour apparaître plus seyant, il est marié à presque toutes les couleurs : avec du jaune, il forme le logo du principal parti écologiste ; avec du bleu, une alliance écologiste indépendante ; avec du rouge, une gauche sensible à l’écologie ou même l’islamo-gauchisme ; avec du noir, une coalition gouvernementale entre chrétiens-démocrates et écologistes en Allemagne… mais pas seulement. 

            Il ne s’agit pas ici de recenser toutes les significations possibles du mariage entre le vert et le noir – exit donc le parti écologiste congolais – mais de se focaliser sur l’association des deux couleurs dans un objet improbable, à savoir un film de John Huston, Le faucon maltais. La couleur noire se justifie à plusieurs titres. En premier lieu, l’œuvre est considérée comme un classique du film noir, lequel est lui-même tiré d’un roman de Dashiell Hammett qui a donné ses lettres de noblesse au genre polar. Le personnage principal, Sam Spade, constitue à cet égard l’archétype du détective privé. Mais ce n’est pas tout. Quoiqu’elle soit en or et sertie de bijoux d’une valeur inestimable, la statuette du fameux faucon que les protagonistes cherchent à s’approprier est peinte en noir. Noir, c’est noir.

            Avant d’en venir au vert, qui est moins immédiat, un petit détour par l’intrigue s’impose. L’associé de Sam Spade est assassiné alors qu’il devait prendre un homme en filature à la requête d’une cliente nommée Brigid O’Shaughnessy. Alors que l’homme est également tué de façon mystérieuse et que lui-même est suspecté par la police d’avoir voulu commis au moins un des deux meurtres, Spade retrouve la cliente qui lui révèle l’existence du faucon maltais et de la fortune qui y est cachée. Outre Brigid, deux personnages louches, Kasper Gutman, « Fatman » et Joël Cairo, tentent de mettre la main sur la statuette. Entre menaces et offres de coopération, une espèce de jeu de manipulations s’engage entre tout ce petit monde. Par chance, Spade récupère la statuette. Il finit ensuite par démêler l’écheveau et permet à la police de coffrer les dangereux malfaiteurs y compris Brigid. La statue était un faux.

            Une brochette exceptionnelle d’acteurs a contribué à forger la légende du film. Dans le cas d’Humphrey Bogart, qui incarne Sam Spade, l’inverse est tout aussi vrai. Sa carrière prendra une nouvelle impulsion grâce à la manière étonnante dont il donne vie au détective. Le plus amusant est que le rôle aurait dû échoir à Georges Raft mais ce dernier, qui ne désirait pas tourner sous la direction d’un réalisateur débutant, préféra décliner la proposition. Le personnage féminin est campé avec brio par la trop rare Mary Astor. Pour ce qui est des voyous, ils sont interprétés par Sydney Greenstreet et Peter Lorre (M le maudit), tordus à souhait. Ils semblent manifestement se régaler en échafaudant toutes leurs manigances. Enfin, Ward Bond, qui est toujours dans les bon coups, complète la distribution. Il joue l’un des deux policiers qui gardent un œil  attentif sur Spade.   

            La couleur verte renvoie à l’économie de moyens qui est, en un sens, très écologiste avant l’heure. En conséquence, un tel jugement peut paraître quelque peu anachronique mais il est amplement mérité. De nos jours, le budget de nombreux films noirs est démesuré. Il ne s’agit pas uniquement de payer le cachet d’acteurs « bankables » mais de faire en sorte qu’il y ait de l’action, des cascades, des explosions, bref que cela secoue bien. Pour s’attirer un public assez jeune, il vaut mieux que le spectateur ait l’impression de se trouver dans un manège à la fête foraine plutôt que dans le cabinet d’un psy ou en train de jouer une partie d’échecs. Les nouveaux James Bond servent donc plus de modèle que l’Inspecteur Derrick dont le rapide mouvement de paupière ne compense pas certaines lenteurs récurrentes. On tire et on réfléchira une autre fois. En attendant, le gaspillage de ressources financières est aujourd’hui délirant.

            Dans une perspective minimaliste, Dashiell Hammett, qui était par ailleurs un écrivain engagé et courageux, était l’auteur idéal. En raison de son style dépouillé, sans fioriture, il est décrit comme relevant de « l’esthétique du procès-verbal » par « Les auteurs de la Série Noire ». Son écriture est la logique du témoignage brut. Rien n’est ajouté. Rien n’est retranché. Le lecteur assiste quasiment aux événements. Le film est fidèle à cette approche qui tend à l’objectivité. La poésie des rapports de police a visiblement inspiré John Huston qui rend un film d’une extrême précision. De surcroît, le code Hays est en vigueur à Hollywood depuis 1930. Cette invitation à l’auto-censure à des fins moralisatrices évite de possibles écarts à la trame du récit. Ainsi, l’attirance de Sam Spade pour la dive bouteille n’apparaît pas à l’écran. Droit au but et, sans temps mort, ni distraction.

            Dans ces conditions, quelques scènes pourraient prêter à sourire. La bagarre entre Spade et Cairo se résume à une droite du premier au menton du second qui s’affaisse lourdement sur le canapé. De la même manière, le baiser entre Spade et Brigid O’Shaughnessy pourrait faire passer le bouche à bouche de Brejnev et Honecker pour une scène d’amour torride. Pourtant, le rythme échevelé, les retournements de situation rendent le film envoûtant. Rien n’est forcé. Tout s’enchaîne naturellement. La progression de l’enquête de Spade le conduit à un dilemme, sauver Brigid dont il est amoureux ou la dénoncer à la police. Ses hésitations montrent toute la complexité du personnage – intelligent, loyal, cynique, dur et sensible à la fois. Il optera pour la seconde option : la justice lui est essentielle. Et le pompon : la quête éperdue de richesses s’avère totalement vaine. Tous ces voyous se sont entretués pour rien. Huston répétera cette conclusion dans Le trésor de la Sierra Madre. Cet éloge de l’authentique contre les aspects superficiels d’une société matérialiste fait également écho aux préoccupations écologistes. Noir et vert, CQFD.

La maxime :

You killed my husband, Sam, Be kind to me

Don’t Eva, don’t.

OMBRES CHINOISES

   En visite en Grande-Bretagne durant les années 1920, un visiteur de marque fut conduit à Cardiff, capitale du charbon, où on lui expliqua doctement que la puissance industrielle britannique reposait sur le contrôle des sources d’énergie. Cet homme était le prince Fayçal, futur roi d’Arabie Saoudite. La roue tourne parfois.

Depuis les premiers temps de l’humanité, le même scénario se répète invariablement. L’homme utilise de l’énergie pour mener ses activités. Au commencement, il n’avait à sa disposition que l’huile de coude puis il a appris à s’appuyer sur le feu, la force des animaux, le vent, le bois, le charbon, le pétrole jusqu’au nucléaire. Pour parvenir à ses fins, il a également puisé dans les ressources offertes par la terre, en particulier les métaux. Durant plusieurs millénaires, notamment aux âges du cuivre, du bronze et du fer, ses besoins étaient modérés mais, avec la Révolution industrielle, l’homme est devenu insatiable en la matière. Répondant parfois à des noms aussi poétiques que manganèse, tungstène ou cobalt, ces nouveaux métaux se sont révélés être des vecteurs indispensables de la croissance économique. Les derniers en date, les « terres rares » désignent un ensemble de métaux aux propriétés exceptionnelles qui tiennent un rôle central dans les nouvelles technologies (puces de smartphones, batteries de voitures électriques, LED mais aussi industries de défense).

Dans le cadre de leur essor économique, les nations européennes ont fait de l’appropriation des matières premières dispersées aux quatre coins du globe un objectif stratégique. Les plus puissantes se sont lancées dans une entreprise de colonisation, pillant autant qu’elles le pouvaient le sous-sol des contrées qu’elles conquéraient. A cet égard, l’accession à l’indépendance de ces dernières n’a pas modifié fondamentalement la donne. La composition des flux commerciaux est longtemps restée la même, exportations de produits manufacturés contre matières premières. Ce qui changeait est que les élites dirigeantes des nouveaux pays ponctionnaient une grosse partie de la rente. Les « biens mal acquis » leur ont énormément profité. Puis des pays en retard économiquement ont décidé de transformer elles-mêmes les ressources de leur propre sol afin d’accélérer leur développement. Dépités, leurs partenaires économiques ont dû en prendre leur parti.

Dans un ouvrage instructif, Guillaume Pitron ajoute un élément à tout cela. Il coûte de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie. Il y a un siècle, un baril de pétrole permettait d’en extraire cent. Aujourd’hui, le nombre n’est plus que de trente-cinq, voire cinq avec les sables bitumineux. La tendance est identique pour les métaux où la limite n’est pas les réserves existantes mais l’énergie nécessaire pour les exploiter. Au Chili, par exemple, la production de cuivre a augmenté de 14% entre 2001 et 2010 alors que l’énergie dépensée à cette intention croissait de 50%. En outre, cet  effort s’accompagne d’effets délétères sur l’environnement. La pollution est souvent de la partie. Dans le même temps, nous sommes supposés utiliser durant la prochaine génération davantage de minerais que pendant les 70 000 années précédentes. Les chiffres font peur et il y a de quoi. Cerise sur le gâteau, dans nos pays, les envies de rattrapage de consommation à la suite du covid se font plus entendre que les invitations à la modération.   

Dans ces circonstances, les pays du Nord se sont désormais focalisés sur les technologies vertes. Le cas des voitures électriques est une excellente illustration de cette stratégie. Cela a débuté par une blague : elles ne fonctionnent pas parce que les prises ne sont pas assez longues. Il n’empêche que le bilan carbone global est terriblement décevant. Les lourdes batteries lithium-ion des véhicules en sont le talon d’Achille. Elles sont composées de nickel mais aussi de cobalt, d’aluminium, de lithium, de cuivre, de manganèse, d’acier ou de graphite qui sont extraits en Asie ou en Afrique. Rouler en voiture électrique permet sous certaines latitudes de jouer au propre sur soi, de clamer sa sensibilité au réchauffement climatique. Cependant, ces gains ne compensent pas les ravages en termes environnementaux constatés dans les pays d’où proviennent les métaux. En d’autres termes, la résolution de la question de la pollution ne progresse pas mais est transférée des pays riches vers les autres que, pour couronner le tout, on montre du doigt pour leurs nuisances envers la planète.

Une autre manière de se convaincre que les pays industrialisés ont sciemment déplacé le problème est qu’ils pourraient, pour partie d’entre eux, exploiter les métaux présents sur leur territoire mais qu’ils y ont renoncé. Ainsi, la principale mine de « terres rares » au vingtième siècle était située aux Etats-Unis. La stricte réglementation environnementale et le prix défiant toute concurrence de la Chine, moins regardante sur le sujet, est à l’origine de sa fermeture. Cette vision court-termiste est caractéristique de nombre de pays. Pour les Chinois qui n’avaient pas l’intention de rester cantonnés au rôle d’atelier du monde, l’occasion était trop belle. Grâce à leur position dominante sur le marché des métaux, ils ont fait avancer leurs pions sur les plans politique comme économique. A la suite d’une crise militaro-diplomatique, la Chine a interrompu en 2010 sa livraison de « terres rares » au Japon. Evidemment, l’Empire du milieu sait pertinemment que le recours à des moyens aussi radicaux est à éviter sous peine d’inciter ses partenaires à sortir de leur dépendance. Un message a néanmoins été envoyé politiquement.

D’un point de vue économique, la Chine a poussé les industries utilisatrices des métaux à s’associer à des entreprises nationales afin que ces dernières acquièrent les connaissances technologiques qui leur manquaient pour pouvoir ensuite remporter elles-mêmes les marchés. Pour les appâter, le même type d’argument était utilisé à chaque fois : des matières premières à bas coût ainsi que la perspective de s’imposer sur l’immense marché chinois. Les fabricants allemands de robots industriels, une des forces du pays, sont parmi les seuls à ne pas avoir mordu à l’hameçon. Ils ont préféré diversifier leurs sources d’approvisionnement en tungstène, quitte à payer plus cher leur matière première, plutôt que de se faire happer par la Chine. La plupart existe toujours. Il y a quelque chose de pathétique à reprocher à un adversaire de s’être trop bien adapté à notre façon de jouer. La bataille sur terre est mal engagée. Il reste la mer, les océans, et les airs, l’espace. Charge !

La maxime :

Je chine à la brocante…

Que fer, je m’acier ou je métal ?

MESSIEURS LES CENSEURS, BONSOIR !

Quand  de grands hommes sont rattachés à des événements cruciaux, on peut espérer des conséquences positives. Ainsi, Abraham Lincoln a permis l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Mais, quand le degré d’élévation des personnages est moindre, il ne faut pas attendre des miracles, même quand ce ne sont pas eux qui prennent les décisions.

Pour les ennemis de Donald Trump, les débordements du Capitole ont été une  véritable bénédiction. A force de jouer avec le feu, le freak plein de fric a été pris en flagrant délit de déclenchement d’incendie. Il a montré à la face du monde qu’il était un pompier pyromane. L’avalanche de critiques qui s’est abattue sur lui a été particulièrement impressionnante. Et c’est dans ce contexte que les dirigeants de Facebook et Twitter ont choisi de porter le coup de grâce à celui qui était alors le président des Etats-Unis en exercice en lui « coupant le sifflet », cela sous les acclamations d’une population et de médias ravis. Rappelons qu’avant d’être un équivalent de clouer le bec, laisser coi, faire taire, cette locution signifiait égorger – le sifflet désignant le gosier. Si cette mesure avait été actée plus tôt, elle aurait effectivement privé le pauvre Trump de son principal instrument de gestion du pays.

Au-delà du cas Trump, deux questions essentielles se posent : étant donné la place des réseaux sociaux dans notre vie aujourd’hui, le pouvoir de ceux qui se trouvent à leur tête n’est-il pas devenu exorbitant ? Par quelle aberration, des individus dont la principale vocation est de valoriser le cours de bourse de leur entreprise sont-ils en droit de distribuer des bons et des mauvais points en matière de ce qui peut se dire en ligne ? Alors que les clivages politiques sont très tranchés dans nos sociétés, sur quelle base précise fondent-ils leur jugement ? Qu’une personne appelant au meurtre soit privée d’accès à son compte est compréhensible. Au-delà, alors que le débat entre les défenseurs d’une liberté d’expression quasiment sans restriction et ceux qui souhaitent au contraire lui poser des limites est loin d’être réglé sur le plan juridique, voilà quelques milliardaires qui s’estiment capables de tailler à coup de serpe dans cette farandole de mots qui circulent à l’intérieur de leurs tuyaux.

Ces éléments sont déjà assez piquants mais le plus beau est ailleurs. Remontons jusqu’au soir de l’élection américaine, toujours avec Trump. Le candidat malheureux, visiblement mauvais perdant, déclare en conférence de presse qu’il a gagné. Et là, les grands networks américains, de CNN qui est en guerre contre lui à Fox News qui le soutient autant que possible, décident tous d’intervenir. Partout, un journaliste annonce d’un air tragique qu’il n’est pas possible de laisser Trump proférer des mensonges, en reprenant carrément l’antenne ou en en couvrant sa voix pour corriger (« non, chers téléspectateurs, c’est bien Biden qui a gagné »), un précédent est créé. Quand un homme politique racontera des bobards, il deviendra désormais possible de le réduire au silence. La chasse aux Pinocchio de tous bords est ouverte ! Nous voici entrés dans une nouvelle ère, celle la démocratie de la vérité. Menacer les menteurs d’aller en enfer comme le font les religions traditionnelles ou miser sur le réveil de leur conscience tourmentée ne marche plus. Désormais, il faut sévir.

Evitons les blagues telles que « mais qui restera alors sur le plateau télévisé ? » ou « cela marque-t-il la fin des soirées électorales ? ». Plus sérieusement, au moment au Trump a formulé son accusation de triche, nous ne pouvions être sûrs qu’il avait tort. Imaginons un instant que des fraudes se soient réellement produites localement. Que ce serait-il passé une fois qu’elles auraient été découvertes ? Comment auraient réagi les censeurs ? Autre hypothèse, si le candidat des Républicains avait été plus ambigu en proclamant qu’il aurait dû gagner ou qu’il méritait de gagner, laissant le champ libre à toutes sortes d’interprétations, y compris celle où il avait été privé de la victoire par des magouilles, devait-on ou non lui reprendre le micro ? N’était-il pas plus logique de laisser parler Trump et de préciser, une fois son discours achevé, que rien à ce stade n’étayait ses soupçons ? De quel type de légitimité des journalistes se réclament-ils donc pour interdire à des élus du peuple de s’exprimer ?

Les conséquences de ce précédent sont loin d’avoir été poussées au bout de leur logique. Projetons-nous dans le futur cette fois. Nous sommes en 2022, à l’occasion du débat de l’entre deux tours de l’élection présidentielle française. Les deux candidats s’assènent leurs vérités. Des journalistes siègent en coulisse. Un stage commando en matière de connaissances leur a été imposé afin qu’ils soient en capacité de dégager l’un des deux postulants du plateau le cas échéant. Ils sont incollables sur les sous-marins nucléaires, la politique fiscale, la politique étrangère… Le candidat A tient des propos litigieux. L’animateur interrompt le débat le temps que les « juges » se prononcent sur leur acceptabilité avant une éventuelle reprise. Allons encore plus loin et revisitons l’histoire à l’aune du principe de vérité. Lors du débat de 1988, Jacques Chirac a mis au défi François Mitterrand de contester « dans les yeux » sa version d’une affaire de terrorisme. Mitterrand a relevé le gant… Or, il a menti, il l’a avoué plus tard.

Plusieurs années après qu’il eut remporté sept Tours de France consécutifs, il a été prouvé que le cycliste Lance Armstrong s’était dopé. Ses titres lui ont été retirés sans pour autant être attribués au deuxième du classement. La politique devrait-elle effacer François Mitterrand des tablettes, au moins pour son second septennat où il a été pris « le doigt dans la confiture » ? Qui aurait alors gouverné la France pendant cette période ? Laissons ce débat philosophique à d’autres mais le problème se pose à partir du moment où la chasse aux menteurs est ouverte. Au bout du compte, comme disait le poète, « la démocratie, c’est bon comme les pêches Melba, point trop n’en faut ». Si le résultat des élections est une monstruosité ou, pour le dire autrement, une aberration pour les élites, il convient de dézinguer les empêcheurs de tourner en rond. Trump, le Brexit, etc… Autre définition de la démocratie idéale, c’est quand la majorité vote comme moi.

La maxime :    

C’est janvier, Darmanin pèle

Pire, Darmanin est sans gel

ÇA TOURNE PAS TROP ROND

Les rachats de clubs de football par des fonds étrangers se multiplient. Que Qatar Sport Investments ait jeté son dévolu sur Paris Saint-Germain, on le comprend : les Folies Bergères, la Tour Eiffel… Mais quid de Troyes, Nancy ou Sochaux ? Comment ces villes moyennes ont-elles réussi à susciter un quelconque intérêt ? Ce ne sont pourtant pas moins de 9 clubs de D2 qui sont tombés dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Mais qu’est-ce qui fait donc courir les Fonds Fondus de Football (FFF) ?

Le football n’est pas a priori pas un secteur recommandable pour qui recherche un placement juteux. En France, les deux clubs cotés en bourse, Lyon et Istres, ont été de véritables gouffres financiers. Le cours de l’Olympique Lyonnais a ainsi baissé d’environ 90 % depuis son introduction en bourse mais le phénomène vaut pour l’ensemble du continent. Au début des années 2000, 37 clubs avaient été admis à la cote. De retraits en faillites, ils ne sont plus qu’une vingtaine aujourd’hui. Certes, des exceptions comme Manchester United existent mais le football européen connait en fait un problème fondamental de rentabilité, lequel ne fait que se refléter dans le cours de bourse des clubs. Au moment de l’adoption d’un Fair Play Financier par l’autorité du football européen, l’UEFA, en 2010, à peu près la moitié des clubs étaient endettés, et parfois lourdement. Leur interdire de dépenser des montants dont ils ne disposaient pas était présenté comme une mesure d’assainissement indispensable. Le dopage financier devait être combattu au même titre que le dopage chimique.      

En vérité, l’ensemble du système a commencé à devenir bancal à partir des années 1990. La concurrence entre médias qui a conduit à une explosion des droits télévisés n’a pas été synonyme de sérénité financière. Les clubs ont aussitôt utilisé cette manne pour se lancer dans une politique de recrutement ambitieuse. En attirant les joueurs les plus talentueux, ils augmentaient leurs chances de bien figurer dans leur championnat national, se qualifier pour une compétition de niveau continental rémunératrice en termes de droits télévisés, voire de remporter des titres. Cette « course aux armements » s’est avérée éminemment inflationniste. Les salaires des footballeurs ont connu une croissance exponentielle. Celui des stars comme Messi a déjà été évoqué sur ce blog (FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog) mais cette folle mécanique a gangréné l’ensemble du football professionnel en Europe. Dans le livre de Daniel, un désastre était annoncé avec l’inscription sur le mur : «  Mené, mené, tekel oupharsin » . Ici, c’était plutôt « Money, money, t’es celle qui met des toxines ».   

Par comparaison, le sport aux Etats-Unis est extrêmement régulé. Il représente à cet égard une exception aux lois anticartels qui régissent l’économie du pays. Il existe notamment un plafond salarial qui interdit toute forme d’emballement. Tout est fait pour que les propriétaires des clubs s’en mettent plein les poches. Pour le dire autrement, les sportifs, qui ont des compétences particulières, gagnent très bien leur vie sans toutefois que cela ne déséquilibre le système. Dans ces conditions, qu’est-ce qui a longtemps poussé des dirigeants d’entreprise à investir dans le football en Europe ? Pourquoi risquer son argent dans un modèle aussi défectueux ?  La passion a souvent été le principal moteur de ceux qui ont été surnommés « sugar daddies » par analogie avec les hommes riches qui entretiennent de jeunes beautés. Dans le cas présent, la danseuse est un club de football. Nombre de ces successful businessmen auraient adoré remporter un titre balle au pied, être acclamés, sentir le frisson du public. A défaut, côtoyer des grands footballeurs dans le vestiaire, se targuer d’être leur employeur, est une sorte de compensation.

Indépendamment de ce mécénat à fonds perdus si l’on peut dire, la route vers la fortune n’est cependant pas entièrement incompatible avec le football. Il suffit simplement de changer de perspective, et de se centrer sur les footballeurs. Puisqu’il n’existe justement pas de plafond salarial, il convient de tirer profit de cette caractéristique en jouant à la marchande. En l’occurrence, il s’agit de faire du commerce des footballeurs, non plus le moyen, mais la fin de l’activité de l’homme d’affaires. A ce propos, la TPO (Third Party Ownership) qui désigne l’acquisition des droits économiques sur un joueur  par une tierce partie a été considérée un temps comme une piste prometteuse. Exemple : en 2005, un investisseur a acheté 50 % des droits d’Alexandre Pato pour 200 000 euros.  Deux ans plus tard, le joueur était transféré dans un grand club pour 28 millions d’euros. Le gain pour l’acheteur des droits a donc été de 14 millions d’euros. En deux ans, la plus-value a été de 6 800 %, une jolie culbute. L’arrivée d’agioteurs cupides, les conflits d’intérêts et le grotesque de la situation (je vous vends le pied droit mais je garde le gauche) ont poussé les autorités du football à mettre la TPO hors-jeu.

Malgré cette mesure, il reste possible de pratiquer l’achat et la vente de joueurs. A cet effet, la propriété d’un club constitue la plateforme idéale. Ceux qui sont sujets à de grosses difficultés financières sont la cible rêvée. L’arrivée d’un aéropage d’individus en costard-cravate qui ont appris par cœur le nom et les faits d’armes historiques de l’équipe est une véritable aubaine pour les supporters désabusés. Après avoir sauvé le club, les nouveaux dirigeants envisagent de gagner la Champions League dans un délai raisonnable – c’est-à-dire dans 4 ou 5 milliards d’années. Le modèle repose sur l’achat de jeunes dotés d’un potentiel prêt à éclore : une année sur le terrain et revente en empochant le jackpot. Le rachat du club de Lille par Merlyn Partners relève de cette logique. La structure possédait 55 joueurs en portefeuille –  normalement, 25 doivent suffire. Une saison réussie et c’est le beurre plus l’argent du beurre, droits télévisés des compétitions européennes et grosses plus-values sur les joueurs. Une saison ratée et c’est la relégation. Merlyn n’est pas un enchanteur mais un fonds spéculatif. Ajoutons que la consanguinité entre investisseurs, propriétaires de clubs et agents de joueurs se traduit par des transferts de joueurs bizarroïdes et des collusions malsaines. Carton rouge, monsieur l’arbitre !    

La maxime :

Si Nancy oui… au final

Pourquoi pas Epinal ?