LES ETATS DESUNIS D’EUROPE

A force de se taper les uns sur les autres, les pays européens ont décidé de favoriser les échanges économiques entre eux afin de rendre l’hypothèse de la guerre improbable. A l’exception de conflits à l’Est, le Vieux continent a été épargné par les guerres. Mission réussie sur ce plan. Réussie par ailleurs ? C’est moins sûr.

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Un retour à la vulgate de la construction européenne est indispensable pour comprendre ses difficultés actuelles. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman sont considérés comme ses pères fondateurs et la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) sa première pierre. L’objectif est politique puisqu’il s’agit de développer la coopération au sens large entre pays membres mais les moyens mis en œuvre sont prioritairement économiques. A cet égard, la réussite semble impressionnante. Les stades de l’intégration économique se succèdent : une zone de libre-échange est créée en 1957 ; une union douanière, qui est une zone de libre-échange avec un tarif commun vis-à-vis de l’extérieur, en 1958 ; le marché commun, qui est une union douanière avec libre circulation des capitaux et des personnes, en 1993. Le passage à la monnaie unique parachève le mouvement. Aucune autre zone régionale n’est arrivée à ce niveau d’intégration. Le problème est que cette entente économique n’a pas été simplement le principal moyen de coopération intra-européenne : elle a été quasiment le seul.

En fait, si l’idée d’en finir avec les guerres qui ont ravagé le continent était louable, la dimension politique s’est assez vite réduite à cette réalisation. La création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) a été torpillée en 1954 par la France, laquelle a également enrayé la tentative de doter l’Union d’une constitution en 2005. Alors, bien sûr, ce texte se retrouve à quelques virgules près dans le traité de Lisbonne de 2007 mais il n’était pas question de sortir les trompettes à cette occasion puisque faire entrer par la fenêtre un contenu rejeté par la porte du suffrage universel n’est pas le genre d’exploit dont les dirigeants européens pourraient avoir envie de se vanter. Qui sait que la Ministre des affaires étrangères de l’Union répond au doux nom de Federica Mogherini et que le véritable intitulé de son poste est « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ? Est-ce l’air de Bruxelles qui contient du répulsif ? En raison de cette incapacité à instiller une incitation à s’élever au-dessus de ses intérêts égoïstes, chaque pays en est resté à défendre son bout de gras.

Sans ligne directrice politique, l’Union a creusé son sillon exclusivement dans le champ économique au point que ce qui n’était qu’un moyen à l’origine s’est mué au fil du temps en fin. Jusque-là, rien de bien dramatique en vérité. Les grandes idéologies ont provoqué de telles hécatombes au vingtième siècle que de nombreux Européens ne verraient pas forcément d’un mauvais œil cette orientation plutôt matérialiste. Les penchants individualistes qui ont été observés depuis plusieurs décennies dans nos sociétés s’expriment certainement mieux dans la célébration de la société de consommation que dans une manifestation pour assurer les droits d’une quelconque minorité le samedi après-midi. Tant qu’il part en vacances et qu’il mange bien en regardant la télévision, que demande le peuple ? Dans ces conditions, d’où viendrait la défiance en l’Europe ? Comment en est-on arrivé à cette situation où le véritable trait d’union de citoyens appartenant à des pays différents tend à devenir l’euroscepticisme ? Les pro Europe devraient avoir un boulevard, non ?

C’est là qu’apparaissent les énormes lacunes de nos dirigeants, leur folie, si ce n’est leur totale cécité. La question est en effet : de quelle Europe économique a-t-on réellement envie ? Et là, ces têtes d’œuf s’extasient ou le feignent devant le manque d’enthousiasme des populations face au menu proposé. Ce qui compte n’est pas que les citoyens des classes moyennes vivent dans le confort mais que les marchés soient efficients, que la concurrence batte son plein. La création de valeur pour l’actionnaire est synonyme de nirvana. A cette intention, le marché du travail n’est jamais assez flexible. Le patronat qui donne le la en France dit sans ambages que les travailleurs français doivent être plus mobiles. Que cela signifie que les citoyens connaissent la précarité et soient baladés d’un emploi à l’autre, d’une ville à l’autre, n’est pas un problème. Seuls les traditionnels pisse-vinaigres peuvent y trouver un motif de mécontentement. Certaines entreprises prospères licencient parce que, voilà, il faut préparer dès maintenant les prochaines conquêtes. Cette logique du « toujours plus » est sans limite. Autrement dit, l’économie n’est pas au service des populations mais d’elle-même.

En exagérant à peine, la société de consommation est une conséquence secondaire, positive certes mais secondaire, de cet emballement. La machine est lancée, dit-on, et il serait trop tard pour l’arrêter. Précisons qu’une partie non négligeable des « anti-systèmes » européens se contenterait de perspectives très raisonnables : pas forcément un emploi à vie dans la même entreprise mais la possibilité de se coucher le soir sans trembler pour ses revenus du lendemain, ne pas subir de chantage à l’emploi du type «travaillez plus et gagnez moins, sinon nous délocalisons » ou encore « tant pis si cela bouleverse votre vie personnelle mais, si vous ne prenez pas ce job, vous ne toucherez plus d’allocations ». L’impuissance de citoyens déboussolés explique en partie les comportements aberrants dans l’isoloir. Les résultats des dernières élections italiennes sont éloquents. L’Italie n’est pas simplement le pays de la mozzarella et de la pizza. Ce pays est membre du G7-G8, un groupe constitué des puissances économiques historiques. Ses électeurs ont permis aux dirigeants du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue de jouer un remake du pacte germano-soviétique. La différence est que les nazis et les communistes étaient alliés contre les démocraties. Cette fois, c’est une démocratie qui accouche de ce monstre censé la détruire.

Conseils de lecture :

Geary J. Patrick, Comment les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Champs, 2011.
Lowe Keith, L’Europe barbare, Paris, Tempus, 2015.

 

LE PRESIDENT ET LES RICHES

La tirade du Président Macron lors de son interview sur TF1, « Les riches n’ont pas besoin d’un président. Ils se débrouillent très bien tout seul » a suscité de nombreux commentaires. Cette défense face à une accusation qui lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock atteste de son étonnante méconnaissance des relations entre économie et politique à moins qu’elle n’éclaire sur ses obsessions profondes.

 

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Le secours porté par le pouvoir politique aux nantis prend plusieurs formes parmi lesquelles la collusion. Le cas des oligarques russes est révélateur. Rappelons le contexte : le modèle communiste s’effondre à la fin des années 1980. Le système capitaliste lui succède mais il part de zéro. La transition d’une économie collectiviste vers le marché se traduit par une vague de privatisations. Le mouvement est brutal. Sous l’impulsion du Président Eltsine, les propriétés publiques sont cédées pour une bouchée de pain à des hommes d’affaires proches du pouvoir. Des fortunes émergent : Boris Berezovsky est la figure emblématique de ces personnages qui ont bâti leur richesse avec la complicité du sommet de l’Etat. Dépeçage en règle et corruption sont au menu. Ils se diffusent à l’ensemble de l’économie. Les dirigeants d’entreprise ne sont pas des énarques en costume cravate avec des jolies manières. Il s’agit d’individus louches qui se déplacent en voiture blindée avec des gardes du corps armés jusqu’aux dents. Elu avec l’aval des oligarques, Vladimir Poutine a entrepris de les faire rentrer dans le rang – non pas de les éliminer mais de les mettre au service de sa politique. D’où un conflit avec les récalcitrants comme Mikhaïl Khodrokovski, qui fut embastillé un temps mais était loin d’être une oie blanche.

Démontrer la collusion entre les élites politique et économique n’est pas simple. Il n’est en effet pas question pour elles de s’en vanter publiquement. Raymond Fisman et Edward Miguel ont été amenés à ruser afin de mettre au jour le phénomène en Indonésie. Vers la fin de son règne, l’hyperprésident Suharto a connu de sérieux ennuis de santé. Quand ils étaient portés à la connaissance du public, le cours de l’action du groupe Bimantara Citra chutait de façon spectaculaire à la bourse de Jakarta. Sa réussite était intimement liée à ses accointances politiques. Chaque fois au contraire qu’un espoir de rétablissement était en vue, le cours se redressait. Celui des compagnies dont la solidité économique ne dépendait pas de sa proximité avec le pouvoir politique n’a pas connu les mêmes turbulences. Russie, Indonésie, Italie, Slovaquie, Malte… Et cette problématique ne s’est pas arrêtée à la frontière française au contraire du nuage radioactif de Tchernobyl. De tous les Présidents de la République, Nicolas Sarkozy est probablement celui qui a affiché l’attitude la plus décomplexée vis-à-vis de cette connivence entre les mondes de l’argent et de la politique. Son séjour sur le yacht de Vincent Bolloré en est une parfaite illustration. Dans le même ordre d’idée, toute la presse a observé que la réforme de l’audiovisuel avait surtout profité à une entreprise dirigée par le parrain du dernier enfant Sarkozy.

Avant d’être Président, mais déjà associé au sommet de l’Etat puisqu’il était secrétaire adjoint de l’Elysée, Emmanuel Macron a commandé en 2012 un rapport secret sur la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric. Ni son supérieur direct, ni le Président Hollande qui vient de le confirmer dans son dernier ouvrage n’en avaient été informés. Le Canard Enchaîné souligne que le jugement de la commission parlementaire qui a enquêté sur cette vente est cinglant : ce sont presque exclusivement les intérêts des actionnaires, en particulier ceux de Bouygues, une nouvelle fois opportunément placé, qui ont été préservés – cela au détriment des intérêts de l’Etat. Non seulement l’homme qui allait devenir Président de la République a mis sa hiérarchie devant un fait accompli mais le mélange des genres laisse un goût bizarre. Emmanuel Macron est un ancien de la banque Rothschild, laquelle a empoché avec Bank of America un quart de milliard d’euros pour ses services dans la transaction. Cependant, l’assistance des dirigeants politiques aux riches est susceptible d’emprunter bien d’autres canaux. La politique fiscale est certainement la plus évidente.

Historiquement, la hausse de l’impôt sur le revenu durant la première partie du vingtième a contribué à réduire les inégalités avant que sa diminution par la suite ne les aggrave. Depuis la dernière élection présidentielle, de nombreuses mesures fiscales sont entrées en vigueur. Il serait fastidieux d’en dresser l’inventaire. Toutefois, selon une étude de l’OFCE, avec la transformation de l’impôt sur la fortune, l’instauration d’une flat tax, la réduction de l’impôt sur les sociétés et la fin de l’exit tax à venir, ce sont les 5% les plus riches qui sont les grands gagnants de la politique gouvernementale. Grâce notamment à la suppression progressive de la taxe d’habitation, les moins aisés sont censés s’y retrouver également en partie. Ainsi, la situation des plus riches s’améliore. Comment rendre compte de cette contradiction avec la déclaration de monsieur Macron? Parce que, d‘après lui, c’est le Président qui a besoin des riches et pas l’inverse. Il est prisonnier de sa théorie du « ruissellement » et des « premiers de cordée ». Il convient d’aider les meilleurs, de faire en sorte qu’ils ne quittent pas la France. Une gare, a-t-il dit, est « un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Face à l’accumulation de critiques, il a enfoui le problème de façon astucieuse : grève des trains égale absence de trains égale absence de public dans les gares. Les deux populations ne s’opposent plus visiblement.

Conseils de lecture :

Fisman Raymond et Miguel Edward, Les gangsters de l’économie, Paris, Idm, 2012.
Madec Pierre, Plane Mathieu et Sampognaro Raoul, « Budget 2018 : pas d’austérité mais des inégalités », Paris, OFCE 30, janvier 2018.

ÇA A FAIT DES BULLES, C’ÉTAIT (PAS) RIGOLO !

Le petit épargnant rêve du placement qui le rendra riche si possible sans prendre de risque. Ignorant que le rendement est corrélé au risque, il n’est pas conscient que les « super plans» à la mode sont à prendre avec des pincettes. Les bulles spéculatives finissent forcément mal pour l’ensemble du système et, le plus souvent, pour eux également.

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A bien des égards, le récent emballement provoqué par le bitcoin fait songer à la ruée vers l’or aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Avant de revenir à des niveaux moins extravagants, la crypto-monnaie avait enregistré une hausse ahurissante pendant les mois précédents qui ne pouvait que déclencher les fantasmes les plus fous comme à l’époque des cow-boys. Evidemment, la quête de l’eldorado était devenue plus commode. Plus besoin de se rendre en Californie avec du matériel de prospection en risquant à tout instant de se faire scalper par des sauvages. Pour espérer décrocher la timbale, il suffisait de se rendre dans une maison du bitcoin et de suivre la file d’attente. Impossible de se perdre en route : Nabilla montrait le chemin. Le progrès mérite d’être apprécié à sa juste valeur mais l’essentiel n’est pas là. La véritable différence entre une simple aventure spéculative, la ruée vers l’or, et une bulle spéculative, doit être soulignée. En l’occurrence, puisque les audaces des uns et des autres sont évaluées à l’aune des marchés, un premier critère peut être avancé : une simple ruée concerne davantage le côté offre tandis que, dans une vraie bulle, les regards sont tournés vers la demande.

L’échauffement des sens a été intense dans la ruée vers l’or mais les débordements furent limités malgré tout. Si les chercheurs d’or n’en trouvaient pas en Californie, ils partaient prospecter plus loin. La folie collective restait ainsi soumise à la réalité économique. La découverte de nouveaux gisements menait à l’enrichissement de quelques-uns mais les forces du marché œuvraient à calmer le jeu. Une augmentation massive de l’offre d’or conduisait à une baisse de son cours. En fait, si le métal jaune avait fini par être aussi abondant que l’herbe dans la nature, sa valeur serait devenue presque nulle et plus personne se serait amusé à en rechercher. Il existait donc une sorte de rééquilibrage automatique. Ce lien maintenu entre l’état de l’offre et les prix est déterminant. C’est l’épreuve des faits qui évite ces dérapages que l’on observe dans les bulles. La ruée vers l’or n’est bien sûr qu’un exemple. D’ailleurs, à la même époque et au même endroit, une autre ruée, vers l’os (de dinosaure) cette fois, se produisit. Elle opposa de fameux paléontologues. Une excellente idée de western en vérité mais cela nous éloigne un tant soit peu du sujet.

Dans une bulle spéculative, rien n’apaise la demande. L’augmentation des prix attire les acheteurs à l’affût d’une belle occasion de placement. L’afflux des nouveaux arrivants renforce la hausse des prix et le phénomène s’auto-entretient. Une déconnexion s’opère entre le cours du produit, qui est normalement supposé refléter ses profits futurs, et son potentiel réel. Soyons clair : le décalage entre la dépense de l’investisseur (achat de machines, d’actions…) et les profits qu’il pourrait réaliser ensuite est consubstantiel au capitalisme. Ce qui est propre aux bulles est que cet écart devient complètement aberrant. Le système de crédit jette de l’huile sur le feu. Des agents économiques empruntent afin de profiter de la hausse du produit phare. De ce fait, les banques ne sont pas épargnées lorsque l’inévitable renversement du marché survient – John Rockefeller racontait que, quand son chauffeur lui parlait de la bourse, il estimait que c’était le moment de vendre. Cependant, toutes les bulles ne se déroulent forcément pas à l’intérieur des marchés de capitaux.

Le krach de 1929 est certes très présent dans l’imaginaire collectif. Des milliers de spéculateurs ruinés se seraient jetés par les fenêtres. Il était imprudent, dit-on, de se promener dans le quartier de Wall Street sans regarder vers le ciel. Un couple aurait sauté en se tenant par la main parce que les amoureux détenaient un compte joint. Toutefois, entre légende et humour grinçant, voire désir inconscient d’un sort que les Américains auraient bien réservé aux acteurs de la débâcle, l’explosion de cette bulle financière a été exagérée. Seuls quelques individus ont fait le grand saut. Dans un autre genre, la « tulipomanie » qui a frappé les Pays-Bas au dix-septième siècle permet de visualiser à quel résultat la fièvre qui s’empare de tout un peuple est susceptible d’aboutir. Au plus haut, la valeur d’un bulbe de tulipe dépassait le salaire d’un ouvrier spécialisé pendant 15 ans, c’est-à-dire le prix d’une modeste demeure. Quand on pense que certains associent les fleurs au romantisme ! Le secteur immobilier a connu également des bulles spectaculaires. A la fin des années 1980, si l’Empereur du Japon avait envisagé de vendre son petit palais impérial, il aurait obtenu en contrepartie l’intégralité des terres de Californie. Des regrets, monsieur le Tennô ?

La multiplication des krachs n’est pas juste une illustration des délires que l’espèce humaine est capable de générer. Elle met accessoirement en danger toute l’économie. Il y a contagion. A la suite de crise de 1929, les Etats-Unis qui étaient son épicentre ont enduré une terrible récession. Le taux de chômage est passé de 5% à 18% en dix ans. Voilà les raisons de la colère de la population américaine. Le Japon, qui était un modèle pour les autres pays riches, ne s’est toujours pas remis du moment où sa bulle a pété. Conscientes du risque encouru par la nation, ses autorités monétaires avaient pourtant tenté de procéder à un atterrissage en douceur. Raté. Des mesures de régulation des marchés qui puissent freiner ou, encore mieux, empêcher la propagation des crises seraient bien utiles. Si d’aventure les investisseurs institutionnels considéraient sérieusement de participer à une bulle type bitcoin, plutôt que se demander qui paiera les pots cassés, ne serait-il pas plus judicieux d’instaurer des mesures qui préviendraient la catastrophe à venir ?

Conseils de lecture :

Akerlof George et Shiller Robert, Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Champs, 2013.
Roche Marc, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.

CHACUN SON METIER, LES VACHES SERONT BIEN GARDEES !

Cette conclusion de la fable de Florian, « Le vacher et le garde-chasse », repose sur le principe de la division du travail. Tous les habitants d’un pays n’exercent pas le même métier. Il est heureux que l’attirance envers une activité varie d’une personne à l’autre mais ce n’est pas pour autant que les inclinations individuelles correspondent exactement aux postes à pourvoir. Alors comment faire ?

Dans un célèbre exemple, celui d’une manufacture d’épingles, Adam Smith explique comment la division du travail améliore la productivité dans l’économie. S’appuyant sur un article de l’Encyclopédie, il décortique le processus de production à l’intérieur de cette manufacture : dix-huit tâches successives sont nécessaires pour la fabrication d’une épingle. Si les hommes ne s’organisaient pas et si chaque producteur d’épingles devait donc accomplir chacune de ces tâches, l’efficacité serait plus de deux-cents fois moindre. Bien avant Smith, dans une approche non économique, les penseurs grecs avaient souligné de nombreuses caractéristiques de la division du travail. La spécialisation conduit ainsi à une meilleure expertise : un individu qui passe son temps à cuisiner finit par acquérir du savoir-faire dans le domaine des arts culinaires. Plus fondamentalement, pour que la division du travail puisse s’installer dans la société, une logique de coopération doit exister. Une partie des citoyens travaille dans l’agriculture, une autre dans l’artisanat, etc…

Dans un stimulant ouvrage, Paul Seabright met au jour les implications de cette interdépendance. Son titre est éloquent : « La société des inconnus ». En effet, nous sommes amenés à confier nos intérêts à des personnes que nous ne connaissons pas. Parfois, il s’agit même de situations dans lesquelles notre vie est en jeu. Le médecin qui doit m’ausculter ce matin sera-t-il parfaitement concentré ? Qu’est-ce qui peut m’assurer qu’il n’a pas fait la java toute la nuit ? Le pilote d’avion qui doit m’emmener en vacances n’est-il pas drogué à autre chose qu’au travail ? Face à cette angoisse, notre façon de nous rassurer est souvent amusante. Ah, il est marié avec ta belle-sœur ? Ce doit être un excellent menuisier ! Ce ne sont pas les réalisations, les compétences du professionnel qui jouent un rôle apaisant mais le fait qu’il nous soit recommandé, qu’il nous soit moins étranger. C’est pourquoi le client comptera plus souvent la monnaie qui lui est rendue dans un lieu anonyme comme un aéroport que chez son buraliste de quartier. La vérification se traduit par une déperdition. Un bon manager doit savoir déléguer et ne pas contrôler en permanence le travail de ses subordonnés. Une coopération efficace est à ce prix.

La division du travail pose la question de la répartition des tâches, de l’adéquation entre les besoins de l’économie et la profession des habitants. En France, à la fin du premier trimestre, plus de 3.4 millions de chômeurs étaient enregistrés tandis que des secteurs comme l’hôtellerie et le bâtiment subissent une pénurie de main d’œuvre. Il est évident que la société ne peut promettre à chaque individu qu’il sera en mesure de choisir exactement le métier de ses rêves. François Bayrou a montré la voie à ce propos. Eternel Président de la République mais jamais élu, il a fini l’an dernier par renoncer à son job dans une conférence de presse pleine d’émotion. Emmanuel Macron lui a dit merci. De la même manière, tous les jeunes bacheliers ne pourront pas devenir psychologues ou professeurs d’éducation physique. Par une sorte de pudeur ou d’hypocrisie, le problème n’est pas posé en ces termes. C’est dommage. Dans ces conditions de concordance impossible, il est essentiel de trouver une clé de répartition claire, compréhensive et acceptable des jeunes bacheliers.

Les étudiants qui se sont récemment soulevés ont exprimé des revendications très variées. Même si on laisse de côté l’ubuesque occupation de Science Po par des adversaires de l’élitisme dans l’enseignement supérieur, une partie d’entre elles est justifiée. Un nouveau site Internet destiné à recueillir les vœux des bacheliers et à gérer leur affectation dans les établissements d’enseignement supérieur a été créé. Hélas, le remplacement d’Admission Post-Bac (APB) par Parcoursup ne s’est pas traduit par une plus grande clarté. Que des structures privées qui maîtrisent les arcanes du système se soient engouffrées dans la brèche et proposent leurs services aux familles déboussolées est particulièrement révélateur. Une terrifiante opacité semble régner sans partage. Autre nouveauté, l’introduction d’« attendus » ou de prérequis est la marque d’une sélection qui ne dit pas son nom hurlent les protestataires. Nous voici au cœur de la discussion.

Il est déjà possible d’observer que, si les prérequis permettent d’éviter les erreurs d’aiguillage, leur critique virulente est largement imméritée. Plus fondamentalement, quand le nombre de place offertes est inférieur au nombre de candidats, comment procéder ? Par un tirage au sort, par l’examen des notes ou celui d’une lettre de motivation ? Quoi qu’il en soit, puisqu’il est impossible de garantir à chacun la satisfaction de ses désirs, il serait avisé de faire porter le combat en priorité sur la protection des plus fragiles. Que vont devenir les bacheliers non affectés par Parcoursup en septembre ? Cette population probablement composée de titulaires d’un bac professionnel ou technologique avec un dossier scolaire assez moyen sera-t-elle traitée décemment ? La mécanique qui s’est enclenchée avec ce nouveau filtre qu’est Parcoursup pourrait être tentée par profiter du désarroi de ces « laissés-pour-compte ». Guidée par une pure rationalité, elle viserait uniquement à les répartir là où des besoins économiques sont exprimés, sans prendre au sérieux leurs aspirations. Plutôt que se battre contre des moulins à vent, il convient de veiller à ce que ces jeunes ne soient pas considérés comme de simples « bouche-trous ».

Conseils de lecture :

Seabright Paul, La société des inconnus, Paris, Markus Haller, 2010.
Séris Jean-Paul, Qu’est-ce que la division du travail ?, Paris, Vrin, 1994.

PROFITONS, C’EST GRATUIT…

En anglais, free signifie à la fois libre et gratuit. La conjonction des deux mots se comprend aisément. Un bien « libre de frais » (free of charge) peut être associé à la notion de liberté puisque, pour chacun, la propriété de biens étend le champ des possibles. Pourtant, la gratuité constitue parfois un piège pour le consommateur qui renvoie au contraire à une privation de libre arbitre.

freeeeeDans une expérience conduite en deux temps, l’économiste Dan Ariely proposait deux sortes de chocolat aux visiteurs du stand qu’il avait installé devant un grand bâtiment public. La première était du chocolat de qualité. Il s’agissait de succulentes truffes de Lindt. La seconde était du chocolat plus ordinaire, des Kiss de Hershey. Lors de la première phase, les truffes furent vendues à 15 centimes et les Kiss à 1 centime. Le coût des Lindt était supérieur mais, en tenant compte du rapport qualité-prix, une majorité significative des consommateurs les préféra cependant – 73 % pour être précis, 27 % seulement optant pour les Kiss. A l’étape suivante, l’expérimentateur introduisit la gratuité. Le prix des Lindt passa à 14 centimes. Celui des Kiss baissa du même montant, un centime, ce qui les rendit gratuit. Une inversion du comportement des consommateurs fut alors observée : 69 % jetèrent leur dévolu sur le chocolat ordinaire, le Kiss. De ce fait, la proportion des acheteurs de Lindt dégringola à 31 %. L’explication est triviale : dès lors que la possibilité de ne pas avoir à acquitter la moindre dépense apparaît, les individus modifient totalement leur perspective. La gratuité l’emporte sur l’évaluation rationnelle.

Les professionnels du marketing n’ignorent pas ce tropisme envers la gratuité et en jouent avec habileté. Ils mettent au point des leurres afin d’attirer les consommateurs dans leurs filets. Exemple, voici une proposition du journal The Economist : 59 dollars pour un abonnement Internet, 125 dollars pour un abonnement papier et 125 dollars pour un abonnement qui inclut Internet et papier. La comparaison des deux dernières offres donne le sentiment que le lecteur qui se déciderait en faveur du package Internet plus papier à 125 dollars bénéficierait de la gratuité pour Internet. Celui qui aurait spontanément retenu la version en ligne seule est perturbé. Pourquoi payer 59 dollars pour un produit qui est fourni gratuitement sous certaines conditions ? La manipulation est aisée à démontrer. Quand des cobayes doivent trancher entre les trois options, ils plébiscitent la formule papier plus Internet (84 %) tandis que l’abonnement exclusivement Internet séduit assez peu (16 %) – il n’y a évidemment personne pour choisir la version papier seule. En revanche, quand cette option est retirée, les suffrages se portent largement sur l’abonnement en ligne (68 %) et l’offre papier plus Internet recule lourdement par conséquent (32 %). C’est logique puisque le mirage d’Internet gratuit dans le package a disparu.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive des consommateurs qui sont revenus chez eux de leurs emplettes avec des paires de chaussettes d’une couleur qu’ils n’aiment guère uniquement parce que la deuxième paire était gratuite. Qu’un ensemble de quatre boîtes de maïs en conserve affiche fièrement que la quatrième est gratuite et voilà que les yeux du consommateur pétillent. Impossible pourtant de déchirer le plastique pour ne prendre que la quatrième, celle qui est gratuite justement. Le malheureux perd toute lucidité. Au lieu de comparer le coût unitaire de la boîte de maïs qui forme le quatuor avec le prix de produits concurrents, il se laisse fréquemment emporter par la promotion suggérée par la notion de gratuité. Encore plus fort, le mécanisme mental est susceptible de s’enclencher sur la base d’une simple croyance. La victime désirait acheter un canapé noir. Une enseigne en vend un de couleur marron. Cela ne convient pas… sauf qu’une jolie lampe gratuite est offerte aux dix premiers clients. Le prospect demande au vendeur s’il bénéficierait du cadeau en cas d’achat. La réponse est positive. Au moment de remplir le bon de commande, un responsable intervient et présente ses excuses : les dix lampes sont déjà parties. Une partie des acheteurs maintient cependant sa décision d’achat du canapé marron.

A la suite du mathématicien Daniel Bernoulli qui a vécu au dix-huitième siècle, les contemporains Daniel Kahneman et Amos Tversky ont souligné que l’homme était caractérisé d’ordinaire par une aversion au risque. Ainsi, entre un gain garanti de 8 000 dollars et une configuration dans laquelle sa probabilité de remporter 10 000 dollars est de 85 % (et celle de rien gagner est donc de 15 %), le plus souvent il penchera pour le gain sûr – cela, en dépit d’une espérance de gain supérieure dans le cas où un risque existe. L’asymétrie entre les bénéfices et les pertes est peu contestable. L’être humain est particulièrement sensible au risque d’une perte. On observera en passant que le comportement des traders n’est manifestement pas conforme à cette règle – cela, peut-être parce que ce ne sont pas eux qui sont amenés à endosser les pertes au bout du compte. En quoi ces constats concernent-t-ils ce qui précède ? Un lien peut être établi entre la douleur d’une perte et une dépense à régler. Dès lors que l’opportunité d’échapper à ces situations déplaisantes se présente, de nombreux individus tentent de s’engouffrer dans la brèche. Ils sont alors prêts à oublier toute leur rationalité, le rapport qualité-prix, bref tout ce qu’ils ont appris dans leurs cours de calcul économique. D’aucuns soutiendront que cette dernière conséquence n’est certainement pas la plus dramatique…

Conseils de lecture :

Ariely Dan, C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachées de nos choix, Paris, Champs, 2016.
Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Choices, Values, and Frames », American Psychologist, 2014, p. 341-350.

ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

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Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.