VARIATIONS TOMATOLOGIQUES

Combinée à du concombre, elle s’invite dans nos assiettes en répondant au doux nom de légume. C’est une erreur : la tomate est un fruit. Un produit qui s’amuse ainsi à dissimuler son identité doit avoir certainement des choses bien intéressantes à nous dire.

tomate

Les curieux qui s’aventurent à ouvrir des livres d’histoire économique en retiennent que le fordisme a fait entrer le capitalisme dans une nouvelle ère. Le patron automobile Henry Ford aurait introduit la chaîne de montage afin de réduire les coûts de fabrication de son unique modèle, la Ford T, toujours dans une logique de réduction des coûts, autorisant les consommateurs à décider de sa couleur du moment que c’était le noir – devinez pour quelle raison. Dans un livre savoureux, Jean-Pierre Malet vient rectifier les faits à propos. Quelques années avant Ford, l’entreprise Heinz déjà utilisait un circuit de rails automatiques sur lequel circulaient les bouteilles de ketchup. Grâce au procédé, la production passa d’ailleurs en deux ans de 2 millions à 12 millions de bouteilles. De façon similaire, les consommateurs pouvaient choisir la couleur du moment qu’il s’agissait du rouge, l’ingrédient dominant du produit étant la tomate. C’est donc plutôt du heinzisme qu’il aurait fallu parler. Une différence oppose toutefois les deux hommes : en doublant le salaire de ses ouvriers, Ford permit au marché d’absorber la hausse de la production ; rien de tel chez Heinz, ses bouteilles se vendaient seules comme des petits pains.

Entre 1961 et 2013, la production de pommes de terre a été multipliée par deux et demi tandis que celle de tomates l’était par six. Manifestement, les fans de « junk food » versent de plus en plus de ketchup sur leurs frites ! En vérité, les usages de la tomate comme matière première sont extrêmement nombreux. C’est un produit que l’on peut mettre quasiment à toutes les sauces : concentré, purée, tomates pelées… Il convient de préciser à cet égard que, quand on parle de l’or rouge, on pense moins au fruit qui se trouve au rayon légumes du supermarché qu’à la tomate industrielle. La fiche signalétique des deux produits empêche toute confusion. Née il y a belle lurette en Amérique du Sud, la tomate dans nos assiettes, est ronde et gorgée d’eau. L’industrielle est allongée, dure, de peau extrêmement épaisse et contenant très peu d’eau. Ces caractéristiques ont été savamment pensées puisque l’objectif est qu’elle puisse à la fois supporter le transport dans des barils sans être écrasée et être transformée facilement par évaporation en concentré. C’est une création artificielle de la recherche agronomique. Ne  jetez pas une tomate industrielle sur un mauvais acteur ou sur la femme adultère : vous pourriez être accusé de tentative de meurtre.

Le circuit de la tomate industrielle est très instructif de certaines pratiques inévitables avec la mondialisation. Les Chinois se sont emparés du sujet. Ils cultivent massivement la tomate industrielle, la transforment et l’exportent. Pour résister à l’invasion rouge, il est fait référence ici à la couleur du fruit plus qu’au régime politique qui n’est plus vraiment communiste, la stratégie de la qualité est la meilleure option. Dans le domaine du textile, les Italiens s’étaient préparés de longue date à l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) synonyme d’un déferlement de slips made in China en Europe. En se réorientant vers le textile de luxe, ils ont conservé 80 % de leurs emplois dans le secteur entre 1994 et 2004 – durant la même période, moins réactifs, les Français n’en ont sauvegardé que 50 %. Pour la tomate, c’est exactement la même limonade. Dans le nord de l’Italie, le géant de la filière Petti mène une politique de différenciation sur la qualité. Avec des tomates cultivées localement, même pour un rustaud, il n’y a pas photo. La sauce tomate 100 % toscane est incomparablement meilleure.

Seulement voilà, le refrain est bien connu : la grande distribution tire les prix vers le bas. Le textile de luxe échappe à cette pression puisqu’un joli costume se vend dans une boutique spécialisée. Pour ce qui est du concentré de tomate, ce n’est hélas pas envisageable même si l’idée est probablement à creuser. Le consommateur l’achètera habituellement en grande surface. Prise entre le marteau et l’enclume, la compagnie Petti importe aussi dans le sud de l’Italie de la matière première chinoise qu’elle transforme elle-même. Enfin, le mot « transforme » est un peu exagéré. Toute l’astuce consiste à s’appuyer sur le régime douanier du « transit temporaire » qui exonère de taxes les marchandises qui proviennent hors de l’Europe à conditions qu’elles soient retravaillées sur place et réexportées hors de l’Union. Concrètement, il suffit de s’approvisionner en triple concentré de tomate chinois, d’y ajouter un peu d’eau et de sel pour en faire du double concentré italien.

Une partie de cette production est vendue dans des pays comme la France ou l’Allemagne. L’entreprise doit donc acquitter les 14,4 % de droits de douane mais ce n’est pas dramatique. Les quelques 200 000 tonnes d’achat de triple concentré permettent aux Italiens de négocier des prix attractifs avec leurs fournisseurs. De cette manière, tout le monde semble content : les Chinois écoulent leur production, les Italiens répondent au cahier des charges des grandes surfaces et les consommateurs ne mettent pas en danger le budget familial pour acheter leur petit tube rouge. Les grognons n’oublieront pas de dire que c’est une regrettable victoire de la malbouffe. Il y a pourtant bien pire. Le triple concentré chinois est périssable. Plus un baril est vieux, plus son prix est bas. Il arrive que les douaniers italiens interdisent à une cargaison qui ne répond pas aux normes sanitaires de l’Union de fouler le sol européen. Elle n’est pas détruite mais réexpédiée à l’envoyeur, lequel saura en faire bon usage. Il y a toujours des pays avec des réglementations plus souples ou des opportunités de corruption. Dans les faits, le périmé finit souvent sa vie sur le continent africain. Les saisies y sont fréquentes et les non saisies, qui sont également très nombreuses, se retrouvent dans les assiettes.

Conseils de lecture :

Gourbillon Jean-Marc, La tomate, Magasin Pittoresque, 2016
Malet Jean-Baptiste, L’empire de l’or rouge, Fayard, Paris, 2017

LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.

MAIS MOI, C’EST DIFFERENT…

A l’ère du tout à l’ego, il est sain de pouvoir se raccrocher à des principes clairs, objectifs, qui nous permettent de gérer nos relations avec les autres occupants de la planète. La réciprocité en fait partie. Elle est heureusement d’un grand secours.

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Une expérience menée sur des paires de capucins gourmands par Sarah Brosnan et Franz de Waal donne le ton. En échange d’un galet, les singes sont habitués à recevoir chacun du concombre. Les opérations se déroulent sans encombre jusqu’à ce que les scientifiques récompensent un des deux singes par un délicieux grain de raisin tout en continuant d’offrir du concombre à l’autre. Le taux de participation des capucins à ces échanges passe à 40%. Lorsque le scientifique distribue des grains de raisin sans contrepartie à ses « chouchous », le pourcentage continue sa chute et atteint 5 % . La population des singes ne goûte guère à ces simagrées et se met même à balancer toutes sortes d’objet sur l’homme de science. La conclusion est sans appel : certains animaux sont dotés du sens de la réciprocité – pas tous parce que, par exemple, si une huitre se ferme, c’est rarement en raison d’un manque de respect à son égard – mais il est clair que les humains ne sont pas une exception.

Quand, dans un groupe humain, des individus s’arrangent pour recevoir sans jamais rien donner en retour, ils sont mal perçus au point que certains entreprennent de les punir dès lors que les malotrus sont démasqués. Une expérience d’Ernst Fehr et de Simon Gächter montre que la tendance à sanctionner ceux qui ne jouent pas le jeu de la réciprocité augmente avec la durée de la relation. Pour peu qu’elle soit éphémère, la punition des égoïstes est rare. Il faut dire que la punition est souvent coûteuse ; alors pourquoi gaspiller des ressources si l’on sait que l’on a peu de chances d’être confronté à la personne en question dans le futur. Ce n’est plus la même histoire quand la relation est durable. Les comportements qui relèvent de la « punition altruiste » sont plus fréquents. Typique de ce cas de figure, le copropriétaire qui vient rappeler les règles de vie les plus élémentaires à un résident indélicat et qui n’ignore pas qu’il risque d’essuyer des reproches ou des insultes, voire de devenir une cible pour son interlocuteur. Il se sacrifie pour la collectivité en quelque sorte.

Parfois, la punition peut paraître quelque peu exagérée. On se souvient du citoyen américain qui avait fait sauter la cervelle de la grossière créature ayant grillé la politesse à une file de personnes pour entrer plus rapidement au cinéma. Mais, en laissant de côté l’éventuelle disproportion entre le « crime » et son châtiment, l’intention du tireur était d’agir en faveur de la justice sociale et il n’ignorait pas qu’il se rendrait en prison pour un petit bout de temps, et évidemment sans passer par la case départ. En fait, Matthew Rabin distingue deux formes de réciprocité : la réciprocité positive, où l’on récompense un individu qui nous a fait du bien, et la réciprocité négative, où l’on punit quelqu’un qui nous a fait du mal. La plupart des travaux traitent de l’une ou l’autre… mais à partir de nos attentes. Il serait bon de s’interroger sur ce que les autres personnes pensent de nous? Agissons-nous bien dans un esprit de réciprocité. Il est bien dommage que ce type d’approche soit délaissé car c’est le cœur du problème. Nous sommes assez indulgents envers nous-mêmes, beaucoup moins envers les autres et cela se voit.

Quand François Fillon expliquait que les médias n’étaient pas assez pugnaces et qu’un homme politique mis en examen devait démissionner, c’était avant d’être confronté lui-même à la situation. Quand il est devenu une proie, il a révisé son jugement : les médias étaient instrumentalisés dans une implacable chasse aux sorcières et la présomption d’innocence devait primer. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. A l’autre bord politique, le leader de Podemos Pablo Iglesias s’en était pris au Ministre des finances espagnol en 2012 : « On ne peut pas mener la politique économique d’un pays depuis la terrasse d’un appartement de 600 000 euros ». Catastrophe, quelques années plus tard, il se portait acquéreur d’un appartement du même prix. Soudain, l’éducation et de la qualité de vie pouvaient justifier un tel achat. Il faut le comprendre : il ne savait pas lui non plus qu’il serait frappé un jour par un affreux coup du sort. Et ces gens nous gouvernent et prétendent décider au nom de la collectivité.

Jusqu’à présent, il n’était question que de politique, de guerre éventuelle, mais il y a bien pire avec le football et ses enjeux fondamentaux. En demi-finale de la dernière Coupe du monde, après avoir été battus par la France, les Belges se sont plaints du jeu défensif de leur adversaire et affirmaient posséder une équipe d’un niveau supérieur. La presse française s’est levée comme un seul homme pour étriller les « diables rouges » et les accuser d’être une sacrée bande de mauvais perdants. Elle avait juste oublié de montrer l’exemple deux ans plus tôt en finale de l’Euro : la France avait été alors vaincue par le Portugal et, manifestement, selon ses dires, les Portugais n’avaient pas trop mérité leur victoire en se recroquevillant en défense, empêchant ainsi la meilleure équipe de triompher. Il faut dire que, dans ce cas précis, les Français étaient déçus et espéraient tellement être couronnés sur leur sol national ! Cela justifie un traitement un brin différencié. L’auteur de ces lignes imagine facilement les critiques qui pourraient lui être adressées. Et toi, tu respectes mieux le principe de réciprocité peut-être ? La réponse est « oui, bien sûr… et, quand je ne m’y conforme pas, c’est parce que la situation était vraiment différente ».

Conseils de lecture :

De Waal Frans, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.
Fehr Ernst et Gächter Simon, « Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments », American Economic Review, 2000, p. 980-994.

 

LA PETITE REINE, LES PETITES SERINGUES ET LE PETIT ECRAN

Sur les bords de la route, la popularité du Tour de France ne se dément pas. La foule acclame les valeureux coureurs qui doivent s’adapter à des changements extrêmes des conditions de course. En un coup de pédale, ils passent des sommets au descentes des cols, de la chaleur au grand froid et l’eau minérale ne suffit pas. Mais quel est l’impact de la télévision sur l’utilisation des substances interdites ?

 

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Un retour en arrière s’impose. Le recours aux produits dopants est aussi ancien que le cyclisme professionnel. En 1924, dans un livre au titre évocateur, « Les forçats de la route», Albert Londres rapporte un dialogue des frères Pélissier à propos des substances au pouvoir explosif qu’ils ingurgitent. Dans un sport aussi exigeant, le recours à des stimulants n’est pas surprenant mais, à cette époque, la consommation de « remontants » n’est d’ailleurs pas réservée au cyclisme. D’autres sports connaissent le même phénomène. De manière générale, le dopage a longtemps été toléré dans nos sociétés. L’idée qu’un individu puisse aller au bout de ses capacités grâce à l’assistance de produits spécifiques était acceptée dans le monde du sport comme celui de l’entreprise. Les mouvements d’inspiration religieuse qui luttaient contre cette tendance ne parvenaient pas à imposer leur point de vue. Il a fallu attendre le décès d’un sportif danois, un cycliste, Knud Enemark Jensen pendant les Jeux olympiques de 1960 pour observer un revirement sur le sujet. L’électrochoc qu’il a provoqué a conduit rapidement aux premiers contrôles anti-dopage sur le Tour de France.

Dans le peloton professionnel, le dopage est une norme comportementale. Des rites d’initiation existent même entre coéquipiers. Les rares cyclistes qui se soustraient à cette pratique doivent respecter la « loi du silence » pour continuer à appartenir à la famille cycliste. Plusieurs changements ont secoué cette tradition dans les années 1990. Tout d’abord au niveau des produits. A la différence des amphétamines et des corticoïdes qui n’étaient pas censés bouleverser la hiérarchie sportive, de nouvelles substances telles que l’érythropoïétine (EPO), susceptibles de créer des écarts décisifs entre coureurs, ont fini par émerger. En même temps, des médias inquisiteurs se sont invités à la chasse aux coureurs dopés. En 1998, la mise au jour d’un scandale impliquant presque toute l’équipe Festina a excité le public presque autant que l’affaire Gregory une quinzaine d’années plus tôt. Le spectaculaire retrait des sept titres de vainqueur du Tour de France à Lance Armstrong, coureur américain surdopé, est parfois perçu comme un message fort : les autorités ne seront plus jamais ambigües sur la question. Cette forme de triche qu’est le dopage sera maintenant combattue sans compromission.

Le record de vitesse du Tour de France que Gino Bartali avait battu en 1948 avec une moyenne de 33,404 km/h a été pulvérisé à de nombreuses reprises depuis. En 1992, Miguel Indurain dépassait les 39 km/h. En dehors des années 1993 et 1994, aucune moyenne n’est descendue en dessous de cette barre. L’année après l’affaire Festina, le Tour a dépassé la vitesse des 40 km/h (!) et l’on peut ajouter que Lance Armstrong, même si cela ne compte pas, a franchi le mur des 41 km/h – la moyenne du second la même année, non dopé théoriquement, était impressionnante. Pour rendre compte de l’augmentation de la vitesse du vainqueur, invoquer immédiatement le dopage serait quelque peu précipité. De nombreux facteurs explicatifs méritent d’être pris en compte à long terme : l’amélioration de la qualité des routes ; un tracé plus humain, c’est-à-dire avec une diminution de la distance totale à parcourir et des étapes plus courtes ; du matériel plus performant et un meilleur encadrement médical. Tous ont contribué à une augmentation sensible de la vitesse du gagnant.

Cependant, sur une courte période, ces arguments peinent à convaincre. Dès lors que les épreuves sont de longueur équivalente, que le matériel change peu, etc…, l’interprétation de l’augmentation de la vitesse moyenne doit s’appuyer sur d’autres éléments. Certains relèvent du plus haut comique : un vent favorable pousserait les coureurs dans le dos ou encore le parcours descendrait plus qu’il ne monterait. De manière logique, comment comprendre que le vainqueur « propre » d’un Tour de France roule plus vite que le gagnant dopé de l’année d’avant ? C’est ici que la problématique du dopage resurgit. Les affaires médiatisées ne se sont pas accompagnées d’une révolution culturelle dans le peloton, d’un changement significatif des attitudes de coureurs. Sans même parler de l’appât du gain, une décision récente des organisateurs risque d’avoir un effet contre-productif : il s’agit de la diffusion de l’intégralité de l’étape à la télévision.

En effet, la folle épopée du Tour de France s’est souvent nourrie d’un scénario identique : des étapes de plaine où le peloton roulait à fond pendant les quarante derniers kilomètres, éventuellement afin de rattraper d’éventuels échappés, et des étapes de montagne où la grande bagarre entre les favoris commençait rarement deux cols avant l’arrivée. Il y avait des moments de récupération. C’est pourquoi les organisateurs ont imaginé des étapes un peu différentes, plus nerveuses, pour créer davantage d’animation. Cela veut dire solliciter davantage des organismes déjà bien éprouvés. Diffuser une étape de A à Z, c’est renforcer cette volonté de tuer les temps morts. Evidemment, la chaîne peut toujours meubler avec les messages des annonceurs, avec des reportages sur des coureurs ou les villes parcourues mais garder l’antenne quand rien ne se passe est une gageure. La décision de diffuser tout le Tour rejoint en fait celle d’inventer de nouveaux tracés d’étape. La chasse au moment de récupération du peloton est une incitation indirecte au dopage. Plus le Tour est exceptionnel, plus les étapes sont « dantesques » et plus les hommes doivent s’adapter aux difficultés proposées alors qu’ils ne sont justement pas des surhommes.

Conseils de lecture :

Houlihan Barrie, Dying to Win: Doping in Sport and the Development of Anti-doping Policy, Paris, Conseil de l’Europe, 2002.
Londres Albert, Les forçats de la route, Arléa, 1997.

PAR DESSUS LE MARCHE

Un enfant qui détient un gros paquet de bonbons finit par se faire gourmander par un adulte s’il refuse d’en offrir à ses camarades qui demeurent hypnotisés par tant de sucreries. Dans le cas de l’Europe, il semble bien que sa position vis-à-vis du problème des migrants ne lui vaut guère de remontrances.

migrants

Notre propos n’est pas de sortir les violons afin de discuter du sujet. Il y a quelque chose de pathétique dans la nécessité de diffuser des images de naufragés, de pauvres hères à la dérive, pour obliger les citoyens des pays riches à sortir de leur indifférence face aux drames qui se jouent sur les autres continents. L’image du cadavre du petit Aylan échoué sur une plage constitue le summum en la matière. D’un coup, les bonnes consciences se réveillent. La position de l’opinion publique autorise les dirigeants les plus audacieux, Angela Merkel principalement, à procéder à une ouverture de leurs frontières. Dès que l’émotion retombe et que des problèmes d’intégration se posent, un retournement du sentiment général se produit. Les portes se referment. Entre les partisans d’une absorption dictée par un élan du cœur et les défenseurs d’une hypothétique pureté nationale, le ventre mou ne paraît guère intéressé par ces questions. En fait, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Après la conférence d’Evian de 1938, Hitler s’est beaucoup moqué des chefs d’Etat qui lui faisaient la leçon mais dont aucun ne voulait des Juifs allemands qu’il offrait de bonne grâce. Pour pouvoir mieux se regarder dans la glace, une capacité à oublier son comportement passé est parfois salutaire.

La théorie économique aide à souligner l’incohérence des pays riches dits du Nord. Les libéraux sont d’accord pour attribuer un rôle central au marché mais des désaccords subsistent entre eux sur un point crucial : l’égalité est-elle un préalable ou le résultat des échanges marchands ? Le prix Nobel Maurice Allais, qui a été récupéré par l’extrême droite, juge qu’il s’agit d’un préalable. Si les pays ne se trouvent pas à un niveau économique proche, le marché génère de l’instabilité – des délocalisations et du chômage dans nos contrées par exemple. Cette position se traduit par une vision étriquée du commerce mondial qui ne correspond pas à l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Notons toutefois qu’elle possède une certaine logique : pour être sûr que le meilleur remporte la compétition, les différences initiales doivent être limitées parce que, avec 90 mètres d’avance, un enfant peut battre Hussein Bolt aux 100 mètres. Adam Smith, au contraire, nie l’importance de la situation de départ. Selon lui, c’est le marché qui conduit à un nivellement. On change d’emploi tant qu’un salaire supérieur est offert. L’économie devient stable à l’instant où, pour un même type de travail, les salaires sont égaux. Ici, pas de restriction aux échanges : plus le marché est vaste et plus élevées seront l’efficacité productive et la rentabilité.

Dans le monde idéal de Smith, qui sert de modèle aux partisans de la mondialisation, les biens circulent librement sur le marché. Les pays qui bénéficient d’un avantage dans la production d’un bien – savoir-faire, source d’approvisionnement d’une matière première… – en font profiter les autres nations. Tout le monde est gagnant, l’exportateur comme l’importateur qui peut ainsi consacrer ses ressources productives à des fins plus utiles. Et si le marché est mondial, non seulement les marchandises mais aussi les capitaux et les travailleurs doivent pouvoir circuler librement. Or, il est naturel que les conditions de vie des pays riches attirent les habitants des pays du Sud. L’essor économique dans les régions pauvres n’est pas assez rapide pour les maintenir chez eux. C’est une conséquence inévitable des disparités économiques entre les pays développés et les autres. Indépendamment des guerres, les mouvements migratoires s’apparentent à de simples ajustements qui surviennent sur un marché du travail en passe de devenir mondial.
Comment est-il possible que les mouvements d’une élite globalisée faite de super managers capables de travailler partout dans le monde suscitent l’admiration quand, en même temps, ceux de masses pas toujours qualifiées provoquent l’effroi ? Imaginer qu’il est envisageable pour les pays riches d’exporter durablement des biens et des capitaux, avant de rapatrier les revenus de ces opérations, les aspects souhaités de la mondialisation, cela sans en subir les effets indésirables, n’est pas très sérieux. A cet égard, la position de Maurice Allais est plus compréhensible : non à la mondialisation – les pays riches doivent faire du commerce entre eux, idem pour les pays pauvres. Cela minimise les avantages comme les inconvénients des échanges internationaux. La position protectionniste de Donald Trump est tournée en dérision mais, en définitive, le Président des Etats-Unis ne fait rien d’autre que se focaliser sur un aspect de la mondialisation qui lui déplaît – le déficit commercial de son pays avec ses partenaires – sans être capable de regarder le tableau dans son ensemble. Il n’est pas le seul.

Comme Stephen Smith le démontre, une migration de l’Afrique vers l’Europe est inévitable. L’Union européenne compte 510 millions d’habitants et sa population est vieillissante. En 2050, il n’y aura plus que 450 millions d’Européens. Par contraste, 1,25 milliards de personnes peuplent l’Afrique dont 40 % de moins de 15 ans et, en 2050, sa population aura même doublée. Cette évolution démographique s’amorce alors que les Européens rechignent à partager généreusement leur paquet de bonbons. Ils emploient leur intelligence à élaborer des stratégies destinées à accroître uniquement leurs propres richesses, lesquelles seront une véritable pompe à aspiration dans les décennies à venir. Il serait de bonne politique d’anticiper dès maintenant le mouvement démographique à venir. Hélas, que voit-on ? L’humeur des Italiens qui n’en peuvent plus de servir de terre d’accueil aux migrants ; la duplicité des Français qui viennent les houspiller ; l’étrange conception de la charité des pays d’Europe de l’Est qui viennent quémander des bonbons aux puissances de l’Union mais refusent d’en rétrocéder une part infime aux plus miséreux ; etc… Qui a dit : « gouverner, c’est prévoir» ?

Conseils de lecture :

Delpard Raphaël, La conférence de la honte. Evian, juillet 1938, Michalon, Paris, 2015.
Smith Stephen, La ruée vers l’Europe: La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, Paris, 2018.

L’INFO A LA UNE…

Parler des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est définitivement ringard. Il faut dire technologies de l’information et de la communication (TIC) afin de suggérer que les changements qu’elles induisent n’ont plus de mystère et sont bien maîtrisés. Pas sûr qu’ils le soient pourtant…

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D’après la typologie proposée par Elinor et Vincent Ostrom, les biens de l’ancienne économie sont ordinairement classés dans la catégorie des biens rivaux tandis que ceux de la nouvelle où l’information occupe une place essentielle sont non rivaux. Le critère de rivalité traduit l’idée que certains bien peuvent être consommés par plusieurs consommateurs en même temps alors que, pour d’autres biens, c’est impossible. L’aspect matériel d’une voiture l’associe à la classe des biens rivaux, au contraire des biens de la nouvelle économie. En effet, une information se partage. Non seulement sa détention n’empêche pas d’autres consommateurs d’y accéder mais sa valeur augmente souvent avec leur nombre. Les séries télévisées sont un exemple de ce type de biens : si l’audience est élevée, les chances qu’une nouvelle saison soit tournée augmentent. Dans le même ordre d’idée, la loi de Metcalfe stipule que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses membres. L’impact de cette famille de biens n’est pas négligeable sur l’analyse économique.

La théorie économique standard s’appuie sur un personnage fictif, l’homo œconomicus, l’homme rationnel. C’est logique puisque l’économie est, parmi les sciences humaines, celle qui est centrée sur la rationalité des comportements. L’homo œconomicus établit son choix entre différents états de l’économie en procédant au calcul coût-avantage de chacun d’eux. Pour ce faire, il recourt à des techniques de calcul qui enchantent les étudiants en microéconomie. A l’évidence, le comportement de madame Michu ne peut lui être apparenté. La ménagère de 50 ans ne se rend pas au supermarché avec une calculatrice dans une main et une feuille de formules mathématiques absconses dans l’autre. Or, sans cette hypothèse de rationalité du consommateur, les résultats de la théorie économique standard deviennent très douteux – cela, bien que des économistes comme Milton Friedman aient soutenu que, si le modèle prédit des résultats correspondant à la réalité, peu importe si les hypothèses sont excessivement simplificatrices.

Outre l’homo œconomicus, une autre hypothèse du modèle standard s’est également trouvée rapidement sur la sellette : elle est relative à l’information. Celle-ci est supposée être transparente, gratuite et facilement accessible. Si ce n’est pas vérifié, la même suspicion pèse sur les conclusions à tirer de la théorie que dans le cas précédent. Or, on comprend bien le problème qui se pose. Imaginons un individu ultra-rationnel. A partir du moment où l’information devient coûteuse, son comportement change radicalement. Tant que l’information était gratuite, son intérêt était de poursuivre ses recherches le plus longtemps possible afin de dénicher le produit de ses rêves au prix le plus bas. Mais dès qu’un coût apparaît, que ce soit en temps ou en argent, c’est sa rationalité même qui lui ordonne d’interrompre sa quête. Aucun consommateur ne prospectera toutes les grandes surfaces de sa ville juste pour acheter une boîte de petits pois.

Dans la pratique, les agents économiques effectuent au moins intuitivement une distinction entre les multiples catégories de biens. Un bien immobilier ne s’achète pas habituellement sans quelques investigations personnelles. L’acheteur s’informera sur le prix du mètre carré. Il comparera plusieurs biens. Il est important qu’il transpire. Il faut posséder un incroyable aplomb pour acheter une maison lors de sa première visite sur la base d’arguments purement rationnels – nous laissons délibérément de côté les achats «coup de cœur » qui, par définition, échappent au champ de la rationalité. C’est ce qu’on appelle la « malédiction du coup de chance ». Plutôt que prendre conscience de sa bonne fortune, l’acheteur se dira souvent que, si à sa première visite il est tombé sur une telle occasion, avec quelques recherches supplémentaires, il parviendra à faire mieux. Par contraste, l’achat d’une boîte de petits pois, on l’a dit, ne nécessite pas d’efforts trop intenses.

Que viennent faire alors les technologies de l’information dans cette histoire ? On a observé que l’homo œconomicus ne pouvait donner sa pleine mesure en raison du coût de l’information, pour autant que le personnage existe bien sûr mais ceci n’est qu’un détail après tout. Le développement des technologies de l’information – sites Internet, comparateurs de prix… – conduit au bout du compte à une réduction significative de ce même coût. S’il suffit uniquement de cliquer sur un bouton pour localiser la boîte de petits pois la moins chère, pourquoi s’en priver ? Toute économie est bonne à prendre. Avec la quasi gratuité de l’information, le calculateur rationnel retrouve donc des couleurs. D’aucuns annoncent même sa revanche et s’en réjouissent : l’homo œconomicus is back ! La nouvelle est importante mais ce n’est pas l’unique conséquence de cette baisse du coût l’information.

En fait, les agents qui émettent l’information sont aussi concernés que ceux qui les reçoivent. La théorie de la « longue traîne » de Chris Anderson est une illustration du phénomène. De façon plus générale, c’est une démocratisation de l’information qui se produit. Pour un musicien, le passage par un grand studio n’est plus indispensable pour atteindre le public. S’il a du talent, s’il est dans l’air du temps ou s’il sait tout simplement se vendre, il aura l’opportunité de réussir sans cela. Mais cet accès quasi immédiat à la communauté des connectés, à cette caisse de résonance, n’est pas sans danger. Umberto Eco bougonnait : «les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel». Difficile de lui donner complètement tort d’autant que ces petits génies exigent en parallèle un « droit à l’oubli » pour les âneries qu’ils s’amusent à professer à la planète entière. Au moins, ils sont lucides…

Conseils de lecture :

Anderson Chris, Free ! Comment marche l’économie du gratuit, Paris, Champs, 2016.
Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, 2009.

LES ETATS DESUNIS D’EUROPE

A force de se taper les uns sur les autres, les pays européens ont décidé de favoriser les échanges économiques entre eux afin de rendre l’hypothèse de la guerre improbable. A l’exception de conflits à l’Est, le Vieux continent a été épargné par les guerres. Mission réussie sur ce plan. Réussie par ailleurs ? C’est moins sûr.

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Un retour à la vulgate de la construction européenne est indispensable pour comprendre ses difficultés actuelles. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman sont considérés comme ses pères fondateurs et la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) sa première pierre. L’objectif est politique puisqu’il s’agit de développer la coopération au sens large entre pays membres mais les moyens mis en œuvre sont prioritairement économiques. A cet égard, la réussite semble impressionnante. Les stades de l’intégration économique se succèdent : une zone de libre-échange est créée en 1957 ; une union douanière, qui est une zone de libre-échange avec un tarif commun vis-à-vis de l’extérieur, en 1958 ; le marché commun, qui est une union douanière avec libre circulation des capitaux et des personnes, en 1993. Le passage à la monnaie unique parachève le mouvement. Aucune autre zone régionale n’est arrivée à ce niveau d’intégration. Le problème est que cette entente économique n’a pas été simplement le principal moyen de coopération intra-européenne : elle a été quasiment le seul.

En fait, si l’idée d’en finir avec les guerres qui ont ravagé le continent était louable, la dimension politique s’est assez vite réduite à cette réalisation. La création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) a été torpillée en 1954 par la France, laquelle a également enrayé la tentative de doter l’Union d’une constitution en 2005. Alors, bien sûr, ce texte se retrouve à quelques virgules près dans le traité de Lisbonne de 2007 mais il n’était pas question de sortir les trompettes à cette occasion puisque faire entrer par la fenêtre un contenu rejeté par la porte du suffrage universel n’est pas le genre d’exploit dont les dirigeants européens pourraient avoir envie de se vanter. Qui sait que la Ministre des affaires étrangères de l’Union répond au doux nom de Federica Mogherini et que le véritable intitulé de son poste est « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ? Est-ce l’air de Bruxelles qui contient du répulsif ? En raison de cette incapacité à instiller une incitation à s’élever au-dessus de ses intérêts égoïstes, chaque pays en est resté à défendre son bout de gras.

Sans ligne directrice politique, l’Union a creusé son sillon exclusivement dans le champ économique au point que ce qui n’était qu’un moyen à l’origine s’est mué au fil du temps en fin. Jusque-là, rien de bien dramatique en vérité. Les grandes idéologies ont provoqué de telles hécatombes au vingtième siècle que de nombreux Européens ne verraient pas forcément d’un mauvais œil cette orientation plutôt matérialiste. Les penchants individualistes qui ont été observés depuis plusieurs décennies dans nos sociétés s’expriment certainement mieux dans la célébration de la société de consommation que dans une manifestation pour assurer les droits d’une quelconque minorité le samedi après-midi. Tant qu’il part en vacances et qu’il mange bien en regardant la télévision, que demande le peuple ? Dans ces conditions, d’où viendrait la défiance en l’Europe ? Comment en est-on arrivé à cette situation où le véritable trait d’union de citoyens appartenant à des pays différents tend à devenir l’euroscepticisme ? Les pro Europe devraient avoir un boulevard, non ?

C’est là qu’apparaissent les énormes lacunes de nos dirigeants, leur folie, si ce n’est leur totale cécité. La question est en effet : de quelle Europe économique a-t-on réellement envie ? Et là, ces têtes d’œuf s’extasient ou le feignent devant le manque d’enthousiasme des populations face au menu proposé. Ce qui compte n’est pas que les citoyens des classes moyennes vivent dans le confort mais que les marchés soient efficients, que la concurrence batte son plein. La création de valeur pour l’actionnaire est synonyme de nirvana. A cette intention, le marché du travail n’est jamais assez flexible. Le patronat qui donne le la en France dit sans ambages que les travailleurs français doivent être plus mobiles. Que cela signifie que les citoyens connaissent la précarité et soient baladés d’un emploi à l’autre, d’une ville à l’autre, n’est pas un problème. Seuls les traditionnels pisse-vinaigres peuvent y trouver un motif de mécontentement. Certaines entreprises prospères licencient parce que, voilà, il faut préparer dès maintenant les prochaines conquêtes. Cette logique du « toujours plus » est sans limite. Autrement dit, l’économie n’est pas au service des populations mais d’elle-même.

En exagérant à peine, la société de consommation est une conséquence secondaire, positive certes mais secondaire, de cet emballement. La machine est lancée, dit-on, et il serait trop tard pour l’arrêter. Précisons qu’une partie non négligeable des « anti-systèmes » européens se contenterait de perspectives très raisonnables : pas forcément un emploi à vie dans la même entreprise mais la possibilité de se coucher le soir sans trembler pour ses revenus du lendemain, ne pas subir de chantage à l’emploi du type «travaillez plus et gagnez moins, sinon nous délocalisons » ou encore « tant pis si cela bouleverse votre vie personnelle mais, si vous ne prenez pas ce job, vous ne toucherez plus d’allocations ». L’impuissance de citoyens déboussolés explique en partie les comportements aberrants dans l’isoloir. Les résultats des dernières élections italiennes sont éloquents. L’Italie n’est pas simplement le pays de la mozzarella et de la pizza. Ce pays est membre du G7-G8, un groupe constitué des puissances économiques historiques. Ses électeurs ont permis aux dirigeants du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue de jouer un remake du pacte germano-soviétique. La différence est que les nazis et les communistes étaient alliés contre les démocraties. Cette fois, c’est une démocratie qui accouche de ce monstre censé la détruire.

Conseils de lecture :

Geary J. Patrick, Comment les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Champs, 2011.
Lowe Keith, L’Europe barbare, Paris, Tempus, 2015.