FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

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    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !

VOUS AVEZ DIT PANDEMIE ?

Le 11 mars restera un jour décisif dans l’histoire de l’humanité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a en effet relevé le statut du covid-19 à « pandémie ». Ce qui signifie que des personnes infectées quelques jours plus tôt par une terrible « épidémie » ont dû d’un coup faire face à un ennemi beaucoup plus puissant encore. Pas cool.

Pan-dé-mie

En fait, épidémie et pandémie cheminent ensemble depuis le dix-huitième siècle. A la différence du covid-19 qui nous vient de Chine, ces deux mots sont d’origine grecque. Selon le Larousse, une épidémie est un « développement et (une) propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population ». Un peuple ou une zone géographique seuls sont affectés. Par extension, il est possible d’évoquer une épidémie de suicides – le PDG d’Orange avait tout de même préféré le mot « mode » probablement pour souligner le caractère délibéré de l’acte radical de ses salariés qui avaient quasiment pris au mot les injonctions de la direction du type « allez-vous faire pendre ailleurs ». Normalement, il y a une dimension subie dans une épidémie. A contrario, aucun plumitif n’oserait parler de mode du covid-19. Personne n’a choisi de vivre avec ce virus.

Mentionnons également l’épidémie qui s’était abattue en 1518 sur le Grand Est… déjà. Jean Teulé décrit cet étonnant épisode dans lequel, pris d’une incroyable frénésie, de nombreux Strasbourgeois s’étaient mis à danser ensemble dans les rues. Ils s’étaient trémoussés dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces les abandonnent et que parfois ils meurent d’un arrêt cardiaque. Pour l’Eglise, il s’était agi d’un châtiment céleste. Pour d’autres, une intoxication à l’ergot du seigle était responsable de cette folie collective – ce champignon contient des alcaloïdes dont dérive le LSD. Il est évidement difficile de trancher sans prendre parti. Ce qui est certain est que toutes les personnes avaient été contaminées à la même source et qu’ils ne s’étaient transmis la maladie les uns aux autres. Il n’y avait aucun phénomène de propagation, ni même d’imitation comme on l’observe à la bourse – j’achète, tu achètes, ça monte, je rachète, tu rachètes.

Par contraste, une pandémie implique plus d’une zone géographique, plusieurs foyers – le préfixe « pan » signifie tout. Alors, quand la maladie se répand sur différents continents, touchant une partie importante de la population mondiale, l’emploi du mot est plus approprié. L’OMS a déjà qualifié de pandémies des problèmes de santé non liés à des maladies infectieuses, l’obésité par exemple, parce qu’ils pèsent lourd à l’échelle planétaire. Pendant longtemps, les mots épidémie et pandémie ont été utilisés de manière interchangeable. La logique de globalisation, à savoir cette réduction des distances entre deux points du globe qui permet d’élargir notre horizon, a fini par rendre la distinction entre les deux termes pertinente. Quand la crise est circonscrite à un petit périmètre, c’est une épidémie mais dès qu’elle prend une dimension plus générale, elle devient une pandémie. Pour éviter tout risque de cacophonie, c’est l’OMS et personne d’autre qui décide qu’une maladie atteint le stade de la pandémie.

Il n’y a pas rétroactivité en la matière. L’OMS a été créée en 1948 et n’a pas pour vocation de revisiter le passé. En conséquence, ceux qui qualifient de pandémie la grande peste noire du quatorzième siècle sous prétexte qu’elle a embrasé plusieurs continents et que la Faucheuse ne savait plus où donner de la tête empiètent sur les prérogatives de l’organisation internationale. C’est un authentique abus de langage mais qui n’expose heureusement à aucun type de sanction – d’autant plus que l’OMS a d’autres chats à fouetter par les temps qui courent. Elle se trouve sérieusement sur la sellette pour son action dans la crise du covid-19. Beaucoup se sont montrés étonnés par son attitude qui semblait guidée par une volonté de ne surtout pas froisser la Chine même si les Etats-Unis sont le seul pays à avoir retiré leur concours financier à l’organisation internationale. Il est notamment reproché à l’OMS un retard à l’allumage et une minimisation de l’ampleur de la menace… bien commode pour justifier ses propres manquements.

Les dirigeants chinois n’ont jamais goûté aux tentatives d’ingérences dans ce qu’ils considèrent être leurs propres affaires. Ils ont cherché à traiter le covid-19 dans cette perspective au point de réduire au silence les « lanceurs d’alerte » sur la gravité de la situation. Le statut de pandémie oblige les Etats membres de l’OMS à resserrer leur coopération, à agir de conserve. Etant donné que la Chine est le foyer d’origine du coronavirus, cela aurait signifié un accès immédiat à des informations sensibles que les autorités de l’empire du Milieu n’avaient pas forcément envie de communiquer à la communauté internationale. Des erreurs dans la gestion de la crise auraient pu être mises au jour, voire pire encore. Cette politique de rétention de l’information a naturellement nourri les spéculations sur une éventuelle fuite du virus d’un laboratoire de recherche.

L’OMS ne s’est effectivement pas pressée pour déclarer l’état de pandémie. Des dizaines de millions de Chinois étaient confinés ; le système hospitalier italien n’était pas loin de s’écrouler totalement. Qu’attendait l’organisation internationale ? Le cap des 100 000, 110 000, 150 000 morts devait-il être dépassé pour qu’on ait le droit d’employer le mot pandémie. Nous touchons ici au fond du problème. Il n’existe pas de critère ultime. Le site de l’OMS n’apporte pas d’éclaircissement à ce propos. Il ajoute même à la confusion. Tentant de différencier une pandémie d’une épidémie classique, il s’appuie sur une illustration, le virus de la grippe. L’âge serait crucial. Dans la grippe saisonnière, les décès se produisent prioritairement chez les personnes âgées alors que, s’il s’agit d’une pandémie, ils « surviennent chez des gens plus jeunes, aussi bien en bonne santé que souffrant de maladies chroniques »… en contradiction avec les données du covid-19. L’OMS aurait été assez avisée de prendre un autre exemple. Avec de telles maladresses, le pays de Xi Jinping n’est pas près d’être bridé, ni de courber l’échine.

Conseils de lecture :
Evitez les pizza à l’ananas,
C’est pas bon

 

 

DE TEMPS EN TEMPS

Confinés, confinés, nous avons été confinés… puis, un beau matin, nous avons été libérés. Une période d’adaptation s’est avérée nécessaire. Les gens ont dû réapprendre à sortir acheter du pain sans attestation dérogatoire. La saison des prunes était terminée. Le moment était venu de se réapproprier l’espace mais aussi le temps.

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Il comprend 1,5 millions de mots et 9 609 000 caractères. Selon les statistiques officielles, il s’agit du plus long roman écrit depuis l’époque du pithécanthrope. Comment évaluer l’indispensable « temps de lecture estimé » qui accompagne désormais tout courageux explorateur de texte avant qu’il ne se lance dans sa périlleuse aventure ? Pas simple. Lorsque l’auteur du pavé, Marcel Proust, a décidé du titre, il a forcément rigolé un bon coup de sa trouvaille. En revanche, il n’a certainement pas imaginé qu’« A la recherche du temps perdu » traduirait l’état d’esprit d’une bonne partie de la planète environ un siècle après sa parution.

Avec ses succès « Et si c’était vrai…», « Sept jours pour une éternité… » ou « La prochaine fois », il est vrai que Marc Lévy n’était pas loin à chaque fois. Guillaume Musso non plus avec « Et après… » ou « Sauve-moi » mais ces intitulés attestent que ces deux écrivains à la mode parlaient en tant que confinés. Le génie proustien réside dans le fait que le bon Marcel exprimait la préoccupation du poisson rouge enfin autorisé à sortir de son bocal. C’est une œuvre qui s’inscrit ouvertement dans une démarche post confinement. Cette victoire posthume ne s’est pas concrétisée en termes de vente ces dernières semaines. Comme disait Pierre Desproges, pour tuer le temps, il est plus simple de détruire sa montre.
Dans la mythologie grecque, il faut éviter toute confusion entre Cronos, le Titan, qui convola en justes noces avec sa sœur Rhéa, et Chronos, le Dieu primordial qui incarnait le temps et la destinée. Pourtant, ils partagent un trait commun. Cronos a englouti ses enfants, à l’exception de Zeus bien sûr, aussi goulument que l’homme avale le temps… à moins que cela ne soit l’inverse d’ailleurs. Les activités humaines sont effectivement dévorantes. On les qualifie indifféremment de chronovores, chronocides, chronophages. Il y a un coût.

L’homme doit dépenser son temps, éventuellement celui d’autrui, pour atteindre ses objectifs personnels. Dans ce dernier cas, il les atteint aux dépens de ceux qui le servent. On constate alors que, contrairement à ce qu’affirme le proverbe, le temps n’est pas de l’argent. Certes, certains brûlent la chandelle par les deux bouts à la manière de Serge Gainsbourg réduisant en cendres un billet de 500 francs mais une différence de fond demeure : tandis qu’il est possible de récupérer l’intégralité des sommes versées en liquide, le temps consacré à une tâche particulière ne se rattrape pas. Il n’est pas possible, sauf dans une vieille série d’anticipation, de remonter le temps dans un chronogyre, un tunnel qui permettrait de se déplacer d’une époque à l’autre. Sans surprise, le nom de la série était « Au cœur du temps ».

Se prenant à tort pour des bâtisseurs du temps, les économistes ont décidé de le diviser en périodes – la courte, la moyenne et la longue – avec l’avertissement asséné par le célèbre John Maynard Keynes pour lui fixer une borne supérieure : « A long terme, nous serons tous morts ». Face au côté plutôt abrupt de la sentence, les plus apeurés ont cherché à se rassurer en se rappelant que les économistes se trompaient souvent dans leurs prévisions. Ce qui n’est pas faux non plus. En fait, cette périodisation n’est pas absolue. Selon Alfred Le Shérif, autre fameux économiste, elle doit tenir compte des spécificités sectorielles.

Ce qui distingue une période d’une autre est la manière dont l’entreprise s’adapte à une hausse de la demande. A court terme, sa seule réaction possible est d’augmenter le prix du bien qu’elle fabrique. A moyen terme, elle est en mesure d’embaucher pour faire croître la production. A long terme, elle a la latitude d’investir pour modifier significativement les capacités productives. Ainsi, le temps serait plus court pour les boulangers que pour les producteurs de navettes spatiales. Ce qui est pourtant sans impact sur l’espérance de vie des uns et des autres. Ah, impayables économistes ! On comprend aisément la réputation dont ils sont affublés. Une femme apprend qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Son médecin lui recommande d’épouser un économiste et de déménager dans la Beauce.
« Cela me guérira-t-il, demande-t-elle pleine d’espoir ?
– Non Madame mais vous allez trouver le temps plus long ».

Selon la Bible, Dieu a travaillé six jours puis a cessé son travail de création le septième. Le découpage du temps introduit à cette occasion n’a pas été du goût de tous puisqu’il induit que l’homme doit bénéficier d’un jour de repos par semaine. Les économistes notamment ont eu du mal à accepter cette perte de temps productif, qu’ils considéraient être une hérésie, mais ils ont fini par se résigner. Leur modèle a intégré au forceps le concept de loisir, qu’ils ont défini par défaut comme tout ce qui n’est pas du travail. Pour eux, le temps du sommeil réparateur entre donc dans la catégorie du loisir. Dans ces conditions, on comprend le décalage entre les économistes et le reste de la population à propos du confinement.

Cette période de non travail n’a pas été de tout repos pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir se ressourcer comme on dit à Vittel. Jouer un huis clos 55 jours sans relâche avec son conjoint et ses enfants était tout sauf du loisir, clament ces malheureux. Non, rétorquent les économistes en brandissant leur définition : vous étiez en situation de loisir puisque vous ne travailliez pas ! Impossible de s’entendre, un pur dialogue de sourds. Revenons à la Bible. Puisqu’il est compliqué de toucher Dieu avec la main, d’aucuns appréhendent la question de ses attributs de manière négative. Il faut le définir par ce qu’il n’est pas. Bien. Procédons par élimination. Ce n’est ni le patron du MEDEF, ni un économiste orthodoxe.

Conseils de lecture :
Autant en emporte le vent
Le temps ne fait rien à l’affaire

PA-TA-TRACE

Il fut un temps, pas si lointain, où « suivre les traces de quelqu’un » pouvait être considéré comme un compliment. Cela signifiait que l’on se montrait digne d’un illustre devancier, que l’on se trouvait dans son sillage. Aujourd’hui, la connotation est devenue essentiellement négative. Un manque d’originalité et surtout une lourde indiscrétion sont désormais accolés à cette pratique.

stopcovid

Lorsqu’il a évoqué sa stratégie de déconfinement dans son allocution du 13 avril, le président de la République s’est logiquement attardé sur les moyens qu’il conviendra de mettre en œuvre pour que la France résiste mieux à la deuxième vague qu’à la première. Il a évidemment été question de masques et de tests mais le sujet du traçage a également été évoqué –avec beaucoup de précautions. Monsieur Macron savait qu’il marchait sur des œufs. Son lourd passif en matière d’esprit démocratique le rendait suspect vis-à-vis d’une partie de la population. C’est pour cette raison qu’il a avancé ses pions avec une extrême prudence. Une application de traçage numérique, StopCovid, sera proposée aux citoyens. Qu’ils ne s’inquiètent surtout pas, personne ne sera obligé de s’y connecter. Ce sera à notre bon vouloir. Et puis, la représentation nationale ainsi que les plus hautes autorités juridiques s’empareront du sujet et vérifieront que pas la moindre bribe de liberté n’est sacrifiée sur l’autel des vies à sauver.  Ainsi fut-il.

Les sages nous enseignent que celui qui sauve une vie sauve un univers. Le raisonnement repose sur le fait que la personne en danger avait une famille, des parents et des enfants qui, eux-mêmes, auront un jour des enfants. Avec le covid-19, la maxime prend une tournure différente : celui qui contamine un individu contamine un univers. Un individu le transmet à 2-3 autres qui le transmettent de leur côté également. La vitesse de propagation du virus explique cette logique. De ce fait, notre chef d’état-major a expliqué que le but stratégique de la campagne qu’il menait était que chacun diminue le nombre de ses interactions sociales. Moins de contacts ralentit la diffusion de l’ennemi invisible. Les gestes barrières et le confinement ont été décrétés dans cette perspective. Eviter de croiser dans la rue des porteurs du virus ou encore être informé qu’une personne avec laquelle on a interagi pourrait nous avoir contaminé devraient être considérés comme permettant pareillement de briser les chaînes de transmission. Or, là, c’est la levée de boucliers.

Les défenseurs de la démocratie sont montés illico sur les barricades. Les libertés fondamentales se trouveraient menacées. Hitler, Trump, Orban seraient à nos portes. On imagine le gouvernement actuel utiliser Big Brother pour mater les gilets jaunes. Aux armes, citoyens ! La base de cette argumentation n’est pourtant pas à écarter d’un revers de la main. Le recours à des instruments de contrôle numérique est caractéristique des régimes autoritaires. Il est même parfois tentant dans les démocraties. C’est exact. Néanmoins, cet engrenage n’est en rien inéluctable. Dans un pays où la culture démocratique est profondément ancrée, des citoyens attentifs sont sans nul doute capables de veiller à ce que les mesures appropriées à un état d’urgence sanitaire comme le nôtre n’aient pas pour vocation à être prolongées, ni à être simplement envisageables quand des dizaines de milliers de vie ne sont pas en jeu. D’ailleurs, même la télévision ou l’alcool peuvent conduire à des excès. Alors, faut-il les interdire à cause de leurs possibles dérives ou plutôt se battre pour parvenir à les dompter ?

Pour être synthétique, le traçage numérique renvoie à deux grands types d’instruments. Le premier vise en premier lieu à informer les citoyens et le second a pour objet de surveiller les individus qui représentent un danger pour les autres. Le premier, qui est socialement le plus efficace, est en même temps le moins intrusif puisque l’anonymat y est garanti. L’application StopCovid relève de cette catégorie. Grâce à un avertissement qu’ils reçoivent, les citoyens demandent à être testés, cela sans connaître l’identité de la personne à l’origine du signal. Vous êtes en voiture et un panneau vous indique qu’un véhicule a pris l’autoroute à contresens. Quel motif invoquer pour s’opposer à la divulgation de cette information ou pour que la connexion à StopCovid demeure facultative ? Il y a ici quelque chose de mystérieux. La problématique des outils répressifs, qui sont individualisés, est plus complexe. L’idée est de rattraper par le col ceux qui ne respectent pas leur assignation à domicile. Si l’on pense que le droit d’être protégé prime, on y est favorable. Si l’on est convaincu que rien ne justifie un contrôle même limité des citoyens par l’Etat, on les rejette.

Qui prétendra que le traçage numérique constitue la panacée universelle dans la lutte contre la pandémie ? C’est juste un outil parmi d’autres dans un vaste arsenal. Personne n’a encore proposé de supprimer les gestes barrières parce qu’ils ne stoppaient pas à 100% le covid-19. Au bout du compte, il apparaît que le débat sur le traçage renvoie à une autre discussion qui porte sur notre perception de la santé. S’agit-il d’un bien individuel – c’est ma santé à moi – ou collectif – j’ai aussi une responsabilité envers autrui? En fonction de la position que l’on adopte sur cette question, on décidera de passer sa période de confinement à l’île de Ré, quitte à y transporter le virus, ou de rester sagement chez soi en ville, même si c’est moins agréable.

Terminons sur une observation paradoxale. Parmi les adversaires les plus déterminés du traçage, les militants de l’extrême gauche semblent surreprésentés. Il est manifestement plus facile d’être solidaire sur le plan économique, en redistribuant la fortune des riches aux pauvres, que d’un point de vue sanitaire, en renonçant à une miette de sa propre liberté. Le corollaire de ce constat est que beaucoup acceptent d’être quotidiennement fliqués par Facebook, Amazon, Google et autres, sans faire de ramdam, mais refusent de l’être exceptionnellement par l’Etat pour sauver des vies. Voilà, le confort de nos petites addictions technologiques n’a pas le même poids que la vie des autres. Il fallait juste le dire.

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

DEMAIN SANS LES MAINS ?

Il paraît que la nicotine rend la vie dure au covid-19. C’est une découverte ennuyeuse pour la lutte anti-tabagisme. Dans le même ordre d’idée, il vaut mieux savoir lever le coude par les temps qui courent. Pas parce que le président Trump aurait désigné le gosier des alcooliques comme lieu de refuge. Non, aujourd’hui, les mesures de distanciation sociale ont aboli la chaleureuse poignée de main. On doit se saluer autrement. Retour sur un chef d’œuvre de l’humanité désormais en péril.

mains

La poignée de main, c’est vieux comme l’antique. Les archéologues en ont trouvé des reproductions sur des stèles funéraires grecques qui datent du cinquième siècle avant Jésus Christ. Rien ne dit d’ailleurs que, dans des temps plus anciens encore, les gens ne se serraient pas une bonne pogne à l’occasion. L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence comme les remueurs de terre aiment à le répéter. Il n’y avait aucune contrindication en la matière chez les Babyloniens ou chez les Sumériens qui ne semblaient pas connaître tous nos gestes barrières. Comme de nombreuses traditions du monde grec, la pratique a été adoptée par les Romains. On la retrouve également répandue dans le monde musulman qui, lui, la rattache à des coutumes du Yémen. Enfin et plus récemment, les sportifs s’y sont mis. A la fin d’une rencontre disputée, ils se «secouent la main » selon la traduction en anglais. Cela s’appelle le fair play. Après avoir mis à l’arrêt les championnats de football, le coronavirus s’en est pris au respect des bonnes manières sur les terrains de sport. Il n’a visiblement pas l’esprit ludique

Dès l’origine, la poignée de main s’est inscrite dans une démarche de paix. En tendant la main droite à son prochain, on l’informait que l’on venait vers lui avec les meilleures intentions. Comme on s’affichait sans arme, aucun coup de Jarnac n’était à craindre. C’est une des raisons pour lesquelles on se serre la main droite, celle qui est la plus forte en général puisque seuls 10 à 20% de la population sont des gauchers. Ces derniers qui sont habituellement à la peine dans un environnement matériel construit pour les droitiers, bénéficient ici d’un véritable avantage stratégique. Dans l’empire romain, ils pouvaient dissimuler un poignard dans leur toge et, juste après avoir présenté à leur cible une main droite inoffensive, la frappaient sauvagement à 23 reprises de la gauche. Ce nombre de 23 n’est pas pris au hasard : Jules César a en effet reçu 23 coups de poinçons lors de son assassinat – chacun des 23 conspirateurs l’ayant atteint une fois. La référence a survécu dans les sociétés criminelles qui se respectent. L’idée est de donner 23 coups à la victime, éventuellement un multiple de 23 si l’on se laisse emporter par l’enthousiasme.

Qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, les religions monothéistes ont participé à cette « droitisation ». La main droite évoque la rectitude, la justice, par contraste avec son alter ego qui, elle, renvoie au diable. Aussi satanée que satanique, la main gauche doit être mise à l’index. Ce qui n’est hélas pas simple dans la pratique. Pour couronner le tout, dans le Nouveau Testament, Matthieu recommande à la main gauche d’ignorer ce que fait la droite. Il voulait dire que, quand on fait l’aumône, c’est-à-dire lorsque l’on tend financièrement la main à autrui, il convient de rester modeste. Néanmoins, dans le contexte, on aurait plutôt imaginé le contraire : une main droite vertueuse qui ne veut rien savoir des horreurs commises par la gauche. La troisième religion du monde, l’hindouisme n’est pas très différente à cet égard. L’homme ne fait pas le même usage de ses deux mains. Il n’est ainsi permis de manger et de boire que de celle qui incarne la pureté, la droite une nouvelle fois. Pour ce qui est de se mettre le doigt dans le nez, aucune main n’est spécifiquement recommandée. En résumé, il n’est nulle place où il est bon d’être en proie à la gaucherie ou pire au gauchisme.

La dimension culturelle de la poignée de main est attestée par la multiplicité de formes qu’elle est susceptible de revêtir. Dans les pays scandinaves, elle doit être ferme, virile. En Chine, il est préférable au contraire qu’elle soit molle, pas appuyée. Faut-il commencer les salutations par les personnes âgées ou par les femmes ? Qu’en est-il des enfants ? N’est-il pas trop cérémonieux de leur serrer la main ? Des baisers ne sont-ils pas plus appropriés ? Plus généralement, dans certaines circonstances, la poignée de main et le baiser peuvent-ils être complémentaires ou sont-ils destinés à rester substituables – à savoir l’un ou l’autre, mais pas les deux. Face au nombre de conventions, on demeure étourdi. Bienheureux auront été les confinés à l’ère du coronavirus qui auront échappé un temps au risque de commettre des impairs dramatiques dans leurs relations sociales. Il est en tout cas maintenant possible d’apprécier combien sont chanceux les habitants d’Asie du Sud-Est, notamment de Thaïlande, avec leur wai, geste de salutation à distance. Ils ont su les premiers se dire  bonjour en wifi.

Outre la disparition du fair play, des évolutions supplémentaires sont à envisager avec la récente limite posée aux activités manuelles. Les francs-maçons se saluaient avec une poignée de main particulière. Désormais finis les guilis-guilis dans la paume, cette population devra inventer de nouveaux signes de reconnaissance ou finira par disparaître comme les mammouths. Changeons d’environnement. Dans des milieux d’affaires, une poignée de main valait contrat et la remplaçait même parfois. Ce qui favorisait en passant la discrétion fiscale. Il faudra probablement abandonner cette pudeur et formaliser davantage les accords commerciaux à l’avenir. Sous d’autres latitudes, il faut se souvenir que les politiques publiques hygiénistes n’ont pas attendu le covid-19 pour se focaliser sur les mains. En Italie, l’opération « mains propres » lancée en 1992 a duré plusieurs années. Elle n’a toutefois ni mis un terme à la corruption endémique du pays, ni bien préparé le pays à une attaque sournoise de virus.

Conseils de lecture :
Jeux de mains, jeux de vilains
Saisir la chance dès demain