La gueule de l’emploi

Le conformisme social a parfois du bon. Qui aimerait être attablé avec un individu qui plonge ses mains dans le plat en poussant des grognements ? Le recours généralisé à la fourchette a contribué au processus de civilisation. Toutefois, les effets de cette normalisation des conduites sont loin d’être toujours positifs.

La physiognomonie a vécu son heure de gloire au dix-neuvième siècle. Défendue notamment par Johann Kaspar Lavater, cette théorie assurait que l’apparence physique, notamment les traits du visage, permettait d’évaluer avec précision le caractère ou la qualité d’une personne. Les découvertes scientifiques, les progrès dans la connaissance du cerveau, ont fini par disqualifier totalement cette pseudo-science. Ses adversaires l’ont même tournée en ridicule, s’interrogeant sur la possibilité de pendre un enfant par anticipation si le tracé de son nez le classait dans la catégorie des délinquants en puissance. Les dérives racistes qui lui sont imputables auraient dû la reléguer au moins dans le magasin des bizarreries de la pensée. Il n’en a rien été. Une renaissance de ce type de discours a été enregistrée. Le fonctionnement spécifique du marché du travail en est une des causes.gueule de l'emploi

La théorie économique standard enseigne que, dans un cadre de concurrence pure et parfaite, le marché s’autorégule sans anicroche. Sa démonstration repose sur certaines hypothèses parmi lesquelles l’homogénéité des produits – le fait qu’ils sont identiques les uns aux autres – et la transparence de l’information. Or, sur le marché du travail, ces hypothèses sont plus que critiquables. Les individus n’ont pas tous les mêmes compétences. Il existe donc une forte différentiation de l’offre au point que, pour une même profession, les économistes discernent parfois plusieurs marchés du travail – par exemple, dans le sport, celui des stars et celui des autres joueurs. De plus, l’information n’est pas transparente. Les vendeurs possèdent des informations sur leur capacités et leur motivation que les acheteurs, les entreprises, n’ont pas. Dans ces conditions, le modèle de l’équilibre général ne s’applique plus.

Michael Spence, qui a été récompensé par le prix dit Nobel d’économie, explique que la stratégie des individus consiste à se différencier auprès des employeurs potentiels. Plus précisément, ils s’efforcent d’envoyer des « signaux » au marché du travail sous la forme de la durée de leurs études. Le raisonnement repose sur le fait que les plus compétents et les plus motivés poursuivent leurs études plus longtemps. Un étudiant diplômé à bac + 5 serait ainsi intrinsèquement plus doué qu’un bac +3 et c’est pourquoi il se verra confié davantage de responsabilités en entreprises. Notre propos n’est pas de discuter des limites du modèle, principalement en matière d’égalité des chances, mais sa pertinence relative rend compte d’un phénomène assez piquant : les diplômés à bac + 5 aujourd’hui exercent en entreprise les mêmes responsabilités que leurs parents ou grands-parents qui, eux, n’avaient pour bagage que le bac. Qu’ils se consolent, leurs enfants poursuivront peut-être leurs études jusqu’au doctorat…

C’est dans ces conditions que la physiognomonie, par le biais de la morphopsychologie, est revenue sur le devant de la scène. Sa fonction est de résoudre le casse-tête auquel sont confrontés au quotidien les responsables de ressources humaines. Ils font en effet face à une pile de dossiers pour certains postes à pourvoir, cela malgré l’écrémage par le niveau de diplôme. Comment alors sélectionner la perle rare ? Comment faire le tri entre ces bac + 5 issus d’écoles de commerce qui semblent se différencier surtout par leur acronyme (ICD, ISG, IGS, EBS, EDC…) ? Les candidats sont pareillement hyper préparés à leurs entretiens. La soumission aux mêmes codes ainsi que la quête obsessionnelle de conformisme aboutissent à un résultat inévitable : sur le marché du travail, les « produits » qui sont à la base très différents apparaissent comme quasi-identiques… Notre morphopsychologue a enfin trouvé son créneau : proposer d’autres critères de recrutement.

Les « ce n’est pas un nez qui convient pour un tel poste » assénés par le morphopsychologue permettent de trancher avec une apparence d’objectivité. Le responsable des ressources humaines reconnaissant a fini par être convaincu de la méthode par un argument massue : chacun n’éprouve-t-il pas des sentiments face à un nouveau visage ? Ignore-t-il que le propre de l’homme est justement de dépasser cette première impression ? Manifestement… Que des individus parviennent à gagner leur vie en rassurant des personnes qui sont un peu perdues dans la leur n’est bien sûr pas un scandale en soi. Le problème réside surtout dans les dommages occasionnés à la carrière de ceux qui n’ont pas le nez adéquat.

Précisons, néanmoins, que la morphopsychologie ne doit pas servir ici de bouc-émissaire. Elle n’est pas la seule discipline qui mérite d’être incriminée. La graphologie, la numérologie ou l’astrologie prospèrent et fonctionnement sur les mêmes ressorts. L’utilisation de l’une plutôt que l’autre est habituellement liée à la sensibilité aux gris-gris de leurs utilisateurs. Le poète, qui a toujours raison, ne clamait-il pas : « Ah ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule » ?

 

Conseils de lecture :

Chiara Frugoni, Le Moyen Age sur le bout de nez, Le Belles Lettres, 2011.

Michael Spence, « Job Market Signaling », Quarterly Journal of Economics, 1973, p. 355-374.

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