Qu’ils sont beaux mes biscotos !

La « sagesse populaire » et les expériences menées dans le champ de la psychologie sociale selon des protocoles extrêmement rigoureux se rejoignent parfois. Ainsi, l’être humain est plutôt enclin à attribuer sa réussite à son propre talent et ses échecs à des causes extérieures. Mais qu’en est-il en réalité ?

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Les historiens de l’économie rivalisent d’originalité afin de présenter des données économiques fiables. Leurs travaux portent parfois sur des temps très reculés. La précision des informations n’est pas absolue : il n’y avait en effet pas d’organisme en charge des statistiques économiques dans l’Empire romain. Les éléments collectés permettent néanmoins de fournir des éléments de compréhension sur des questions aussi diverses que l’évolution des inégalités entre individus à l’intérieur d’un pays, celle des inégalités entre pays ou celle des individus dans le monde. La notoriété du dernier ouvrage de Thomas Piketty, qui est centré sur la croissance des inégalités dans les pays développés, a d’ailleurs franchi les frontières de la communauté des économistes.

Pour notre propos, c’est plutôt sur les analyses de Branko Milanovic qu’il convient de s’appuyer ici. Sa comparaison entre pays est éclairante. Certes, les inégalités tendent à se réduire puisque la croissance des pays en développement – notamment grâce à la Chine et à l’Inde – est plus élevée que celle des pays dits du Nord mais l’écart demeure colossal entre le niveau de richesse des anciennes nations industrielles et celui des autres pays. L’équivalent de deux siècles de forte croissance ne se rattrape pas en quelques années. Une simple illustration rend compte de constat : les citoyens des Etats-Unis les plus pauvres appartiennent tout de même à la catégorie des 30 % les plus riches de la planète. Le chiffre est particulièrement éloquent. En fait, le lieu de naissance explique pour plus de 60 % la variabilité du revenu entre humains.

En poursuivant la mise en perspective proposée par Milanovic, on découvre que la profession des parents compte pour approximativement 20 % des différences de revenus. Ajouté au lieu de naissance, cela signifie que plus de 80 % de l’hétérogénéité des revenus personnels tirent leur origine de facteurs sur lequel l’individu n’a aucune prise. Et ce n’est pas fini parce que le sexe, l’âge ou la couleur de peau, qui ne sont pas davantage contrôlés, sont également générateurs de disparités de revenus. Les traits physiques ne doivent pas non plus être oubliés. Des études prétendent que la beauté joue un rôle dans la fixation des salaires ou, de manière plus générale, qu’il vaut mieux être de haute taille, correctement proportionné et chevelu que petit, gros et chauve. En définitive, la part qui revient à l’action individuelle ne dépasse certainement pas les 3-5 %.

Il reste désormais à séparer ce qui peut être associé au talent et à l’effort personnel de ce que l’on appelle, la chance ou la bonne fortune. Ce n’est pas si simple. Selon la légende, de fameuses entreprises telles que Apple, Dell, Google ou HP ont vu le jour dans un garage. Alors une question peut être posée sous forme de boutade : si ces lieux obscurs rendent véritablement créatif, la décision de s’y installer doit-elle être classée dans les actions qui relèvent du mérite personnel ou s’agit-il d’un coup de pouce du destin ? Plus sérieusement, il suffit d’écouter la chanson de geste des brillants hommes d’affaires qui est véhiculée par la presse spécialisée pour se convaincre que leur réussite n’est pas le fruit du hasard. Ces hommes ou ces femmes ont transpiré, pris des risques, fait preuve d’audace et souvent senti le marché avant leurs pairs.

Le taux de mortalité des jeunes entreprises est élevé : près de 50 % n’atteignent pas l’âge de 5 ans – une sur deux. Si ces magazines qui tressent des louanges aux dirigeants performants interrogeaient les autres, qu’entendraient-ils ? Que ceux qui ont échoué ont été paresseux, peureux, pusillanimes et qu’ils n’ont rien compris à leur marché ? Probablement pas. Il est peu contestable qu’un certain effort soit une condition nécessaire de la réussite. La question est de savoir s’il s’agit d’une condition suffisante. Ne peut-on considérer que la commercialisation du vélo à assistance électrique ait bénéficié d’un coup de pouce du destin sous la forme d’une montée de la question écologique ? Les exemples ne manquent pas à cet égard.

Ce texte ne s’inscrit pas dans une perspective révolutionnaire. Il ne souhaite pas se retrouver au service des frustrés de tous bords dont la jalousie et le ressentiment dépasse souvent la bonté d’âme ou le souci d’égalité. Il ne réclame pas de couper les têtes qui dépassent. Son propos est juste de rappeler nos « successful businessmen » à un minimum d’humilité, au sens étymologique du terme, et donc à des positions raisonnables, responsables, qui ne sont plus « hors sol ». Dans les années 1920, le banquier JP Morgan n’estimait-il pas qu’un PDG ne devait pas percevoir plus de 20 fois le salaire moyen de son entreprise ?

Le cas de Harold Hamm témoigne que, lorsque les circonstances l’exigent, les hommes d’affaires se souviennent que leur réussite dépend aussi de causes extérieures. La femme de ce magnat du pétrole de schiste lui réclamait la moitié de sa fortune dans le cadre d’un divorce assez conflictuel. Harold Hamm s’est appuyé sur la loi en vigueur en Oklahoma qui distingue appréciation « active » et « passive » du patrimoine – la première découlant d’un effort, la seconde s’expliquant par l’état général de l’économie. Selon lui, son enrichissement n’avait pas été causé par un travail, donnant lieu à partage, mais par la chance, c’est-à-dire une appréciation passive. Il a globalement été suivi par le tribunal et a ainsi pu conserver pour lui l’essentiel de ses richesses… Après tout, le mot fortune n’a-t-il pas lui-même deux significations ?

 

Conseils de lecture :

Branko Milanovic, The haves and the have-not, New York, Basic Books, 2011.

Pétillon, L’enquête corse, Glénat, 2008.

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