Le choix du roi

Nous entendons à l’envi que « au premier tour on choisit, au second on élimine ». La recomposition du paysage politique français exige que ce dicton soit revisité à l’aune des nouveaux rapports de force. La nature des choix offerts aux électeurs est peut-être en train d’évoluer durablement.  

« Bonnet blanc et blanc bonnet » ou « système UMPS », les formules ne manquent pas. Les partis qui s’inscrivent dans une logique de rupture ont tendance à minorer les différences entre les formations politiques les plus représentatives du système qu’ils remettent en cause. Parfois aidés par les politiciens qui, une fois en place, appliquent un autre programme que celui pour lequel ils ont été élus, ils se présentent comme la seule alternative. Pour leur propos, la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 a constitué une bénédiction. La synthèse libérale sociale qu’elle préconise, à moins que ce ne soit l’inverse, a suscité mécaniquement une réaction de montée aux extrêmes, à gauche comme à droite.

choix du roi 3

 L’économiste Dani Rodrik présente un « trilemme » ou triangle d’incompatibilité qui permet d’expliquer sur quels choix les électeurs français ont eu la possibilité de se positionner. Selon lui, les objectifs d’intégration à la globalisation, de souveraineté de l’Etat-nation et de démocratie ne peuvent être atteints tous les trois en même temps. Le côté du triangle qui joint globalisation et Etat-nation est qualifié de « camisole de force dorée ». Les exigences des marchés, endossées par l’Etat-nation, pèsent sur les citoyens – c’est pourquoi les classes populaires, fragilisées, peinent de plus en plus à valider cette politique. Le côté globalisation-démocratie aboutit à la dissolution de l’Etat-nation. La population se projette en effet dans un espace beaucoup plus vaste. C’est le scénario du « fédéralisme », pour illustration le projet allemand pour l’Europe. Le côté qui unit démocratie et Etat-nation, tenant celui-ci à l’abri des contraintes imposées par la globalisation est nommé « compromis de Bretton Woods ». Ce schéma est celui du souverainisme, de la non soumission au « diktat de Bruxelles ».

graphique phil

Ainsi, les deux candidats qualifiés pour le deuxième tour de l’élection présidentielle de 1995, Jacques Chirac et Lionel Jospin, se trouvent du côté de la « camisole de force dorée ». Le choix des électeurs ne peut que porter sur la façon d’y être enserré. En 2002, la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour propose un choix d’un autre ordre aux électeurs. Tandis que le point de vue de Jacques Chirac ne varie pas, le discours de son adversaire est ouvertement souverainiste. Les deux candidats ne se situent pas sur le même côté du triangle. Doit-on considérer l’élection comme tronquée – la mobilisation contre l’extrême droite se substitue au débat droite-gauche habituel – ou invitant à une réflexion plus essentielle sur les choix de société ? En 2007 et en 2012, la rassurante opposition entre le parti socialiste et l’UMP, rebaptisé plus tard Les Républicains, est de retour. Les électeurs doivent à nouveau trancher sur le type de « camisole de force dorée » qu’ils envisagent, même si celui qui deviendra le Président François Hollande suggère une autre voie dans sa fameuse harangue du Bourget contre la finance.

En 2017, une dizaine de jours avant le premier tour, quatre candidats étaient donnés dans un mouchoir de poche par les sondages : François Fillon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Deux d’entre eux, François Fillon et Emmanuel Macron, étaient d’un même côté du triangle alors que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon étaient positionnés ensemble sur un autre côté du triangle. Il serait ridicule de prétendre que les deux partisans de la « camisole de force dorée » défendaient le même programme. De la même manière, la divergence entre les deux candidats de rupture était immense – comme responsable des maux de la France, l’un désignait l’étranger et l’autre le grand méchant capital. Cependant, les deux paires se séparaient ouvertement sur le respect des traités européens (Fillon, Macron) ou leur renégociation, susceptible de déboucher sur un « Frexit » (Le Pen, Mélenchon).

Dans ces conditions, le deuxième tour aurait pu prendre des tournures bien différentes. Le classique affrontement entre les deux tenants de la « camisole de force dorée » restait possible tout en n’étant pas la plus probable. Un remake du choix entre deux côtés du triangle avait en effet les faveurs des pronostics : Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont été en tête des sondages durant la majeure partie de la campagne. Mais un autre cas de figure, inédit, n’était pas à exclure pour autant à ce moment : un deuxième tour entre deux candidats de rupture : la fille de son père face au sénateur devenu tribun ! Si les deux candidats « anti-système » s’étaient qualifiés, ils seraient devenus les représentants du nouveau système idéologique et les vaincus auraient pu s’ériger en nouveaux iconoclastes. La prochaine fois, peut-être…

Conseil de lecture :

Dani Rodrik (blog) : http://rodrik.typepad.com/dani_rodriks_weblog/2007/06/the-inescapable.html

Jean Quatremer, Les salauds de l’Europe : Guide à l’usage des eurosceptiques, Paris, Calmann Levy, 2017.

3 réflexions sur “Le choix du roi

  1. Tu prends pour base de réflexion des élections nationales. Or l’homme politique qui se présente n’aura de pouvoir que dans le cadre de l’état nation. L’essence même de son existence, sa justification c’est l’état nation. Donc l’objectif n°1 est structurellement présent.
    En clair, la seule façon de se positionner sur le 3ème côté (« fédéralisme ») est de sortir d’élection nationale. sinon c’est impossible.
    L’élection doit se situer au niveau de l’espace reconnu comme ayant le pouvoir : si c’est la nation, élection nationale. si c’est un espace intégré type UE élection européenne avec gouvernement européen.
    C’est très compliqué, sinon ingérable, si le pouvoir est partagé entre les deux espaces avec en plus une délimitation pas claire de la répartition.

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