Un jour premier, toujours premier

L’obsession d’arriver en tête à l’issue du premier tour d’une élection peut paraître surprenante pour qui connaît la fable du lièvre et de la tortue. L’objectif ne devrait-il pas être simplement de remporter le second tour ? Qu’est-ce qui justifie une telle préoccupation ? Quelle en est la limite ?

Quand ils élaborent leur stratégie de campagne, les états-majors des candidats cochent souvent en rouge l’échéance du premier tour. C’est à leurs yeux une étape essentielle dans la marche vers la victoire. L’intention est de terminer au premier rang, si possible avec un bel écart, mais de toute façon au premier rang. A l’évidence, ils ignorent le message du Nouveau Testament qui affirme que « bien des premiers seront les derniers et bien des derniers seront les premiers ». A l’instar des commentateurs de la vie politique, ils sont persuadés que la pole position octroie un avantage décisif en termes de « dynamique ». D’un point de vue purement logique, l’argument semble quelque peu oiseux. Imaginons que le candidat A soit vainqueur du premier tour avec 25 % des suffrages mais qu’il était encore crédité de 30 % des voix par les sondages une semaine avant le vote, alors que B, qui termine deuxième, soit passé dans l’intervalle de 15 % à 20 %, prétendre que la dynamique est du côté de A paraît très discutable.

dessin phil course

Pourtant, l’idée qu’un élan est susceptible de naître autour du gagnant du premier tour est loin d’être sotte. Elle repose sur un solide socle théorique. La première explication réside dans la rationalité mimétique. Quand des individus se trouvent en situation d’incertitude, qu’ils ne savent pas quelle attitude adopter, l’imitation d’autrui s’avère être une bonne stratégie. Les marchés financiers sont souvent pris en exemple pour rendre compte de ces comportements moutonniers, de ce conformisme, mais les étudiants sont également d’excellents spécialistes de cette problématique. Les jours d’examen, lorsqu’ils se sentent dans l’incapacité de répondre à une question, ils lorgnent parfois vers la copie du voisin qui n’en sait pas forcément beaucoup. Que celui-ci y inscrive « je ne sais pas » et ils écriront eux-mêmes « moi non plus » sur la leur ! Si l’on applique ce raisonnement à la politique, les électeurs hésitants, ceux qui ne sont pas affiliés à un camp particulier, pourraient considérer que voter pour le candidat qui a obtenu le plus de suffrages au premier tour est la meilleure décision.

Le spécialiste de la théorie des jeux, Thomas C. Schelling, propose une deuxième explication qui est assez proche de la première avec la notion de « point focal ». Selon lui, lorsqu’un problème de coordination se pose, c’est-à-dire quand plusieurs solutions sont envisageables sans que les individus puissent communiquer entre eux, chacun se ralliera à celle qui apparaît comme la plus évidente, s’imposant d’elle-même, de sorte qu’elle sera retenue par les autres personnes. Schelling illustre son analyse avec de nombreuses expériences. L’une d’elles est relative au monde politique. Vous êtes un électeur qui n’a pas de préférence politique nette. Votre unique objectif avant le deuxième tour est qu’une majorité claire se dégage afin que le vainqueur l’emporte largement et soit intronisé avec la plus forte légitimité possible. Dans ce cas, vous votez presque toujours en faveur du candidat qui a recueilli le plus de suffrages au premier tour – dans une variante où deux candidats sont ex aequo, c’est systématiquement le premier des deux noms sur la liste qui vous retenez.

Dans ces conditions, quand le nombre des indécis est élevé dans une campagne électorale, se trouver en tête après le premier tour est à même d’orienter les votes et, effectivement, de créer une dynamique. L’élection présidentielle de 2017 correspond-elle à ce cas de figure ? Il est vrai que, quelques jours avant le premier tour, beaucoup d’électeurs ne savaient pas pour qui voter mais le recours à cette donnée nous renvoie en fait un pas en arrière. En l’occurrence, la rationalité mimétique et les points focaux sont mobilisables pour expliquer une éventuelle attirance des indécis avant le premier tour pour le candidat menant dans les sondages. Ce n’est pas l’indétermination précédant le premier tour qui est pertinente pour notre propos, c’est la quantité d’électeurs hésitant entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron entre les deux tours. Or, le fossé entre les deux candidats est tel que certainement peu sont confrontés à ce dilemme.

Certes, beaucoup sont plongés dans une immense perplexité sur la conduite à tenir au deuxième tour : l’hostilité au Front National doit-elle déboucher sur un vote pour Emmanuel Macron ou une position neutre ? A l’inverse, le rejet du système actuel doit-il se traduire par un vote pour Marine Le Pen ou une abstention ? Quoi qu’il en soit, dans ces deux cas, le champ des possibles reste limité à un candidat ou à la neutralité. Le grand écart, c’est-à-dire l’indécision entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron est forcément plus rare puisqu’il renvoie à un choix de société sur lequel il est difficile d’être sans opinion. N’oublions pas que les théories mentionnées plus haut s’appuient sur une hypothèse d’absence de préférence fondamentale – laquelle peut prendre la forme d’un rejet. Remporter le premier tour a donc revêtu moins d’importance cette fois. Les avantages procurés par la pole position n’ont joué que de façon diffuse, y compris sur un point que, par pudeur, je n’avais pas mentionné jusque-là : les ralliements opportunistes au camp du favori présumé entre les deux tours. L’écart était définitivement trop grand !

Conseils de lecture :

René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Le Livre de Poche, 1986.

Thomas C. Schelling, Stratégie du conflit, Paris, PUF, 1986.

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