Et le perdant est…

Un seul des onze candidats a été élu Président de la République. D’un point de vue purement arithmétique, Il y a donc eu dix perdants. Quelques-uns, pas forcément « beaux joueurs », ont tonné avec grandiloquence que le perdant est la France. Fastoche. Et si le vrai loser était ailleurs ?

L’introduction d’élections primaires en France remonte à 2011 avec la décision des socialistes et des radicaux de gauche de désigner conjointement par ce biais leur candidat à l’élection présidentielle de 2012. Cette innovation répondait à une demande de démocratie perceptible au sein de la population. Il s’agissait en fait d’adapter au contexte français une pratique en vigueur aux Etats-Unis et qui est même inscrite dans sa loi. L’idée est de permettre aux citoyens d’être davantage associés au choix des candidats, d’éviter qu’il ne soit confisqué par l’appareil des partis politiques. Sans y être forcés, Les Républicains et leurs partenaires, pour la droite, aussi bien que le Parti Socialiste et ses alliés, pour la gauche, ont adopté le modèle des primaires afin de sélectionner leur candidat à l’élection présidentielle de 2017.

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Tout avait pourtant commencé idéalement. Lors du second tour de la primaire de la droite et du centre le 27 novembre 2016, 4.4 millions de personnes s’étaient déplacées pour voter. Pour participer à chaque tour de scrutin, chaque électeur avait simplement dû payer deux euros et signer une charte dans laquelle il affirmait partager les valeurs de la droite et du centre. François Fillon en était sorti auréolé d’une forte légitimité démocratique. Quoiqu’ayant attiré moins d’électeurs, la primaire de la gauche, avait été pareillement été considérée comme un succès. Le 29 janvier 2017, plus de 2 millions de votants avaient tranché sans ambigüité au deuxième tour en faveur de Benoît Hamon qui paraissait ainsi bien lancé. Les conditions de participation au scrutin étaient d’ailleurs assez comparables à celles de la droite, la somme à acquitter était seulement d’un euro.

Le désastre final est bien connu. Pour des raisons différentes, ni François Fillon, ni Benoît Hamon ne se sont qualifiés pour le second tour. Le premier, pour qui on estimait l’élection imperdable, a uniquement réussi à sauvegarder sa place sur le podium devant Jean-Luc Mélenchon tandis que le second n’atteignait même pas le score 10 %, une performance calamiteuse. Les trois candidats qui s’étaient soustraits à des primaires – Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon – ont obtenu des résultats beaucoup plus satisfaisants. Du charisme, un positionnement anti-système et une habileté stratégique sont manifestement les constituants d’une autre forme de légitimité. Cependant, il n’y a pas que leurs qualités qui expliquent le paradoxe observé. Les défauts du système des primaires représentent également une part de leur échec. Ils méritent d’être mentionnés.

Puisque les Etats-Unis ont inspiré le modèle des primaires français, il n’est pas inutile de se plonger dans l’infinie diversité de son système électoral : caucus ou primaires, ces dernières pouvant être fermées, semi-ouverte ou ouvertes. Dans une primaire fermée, seuls les électeurs officiellement affiliés à un parti peuvent voter à la primaire de ce parti. Dans une primaire ouverte, les électeurs participent à la primaire de leur choix, quelle que soit leur appartenance politique. Dans le cas intermédiaire, semi-ouvert, les électeurs indépendants sont autorisés à voter à la primaire de leur choix. A cette occasion, ils sont même parfois inscrits d’office comme membres du parti. Ce qui signifie que, s’ils souhaitent retrouver leur statut de non affilié, ils doivent s’inscrire comme indépendant à nouveau. Bien que cette pluralité de situations exige une analyse au cas par cas, une conclusion générale peut être tirée.

Certes, les comportements opportunistes restent toujours possibles aux Etats-Unis. Rien n’interdit à un électeur de s’affilier au parti adverse pour faire élire son plus mauvais candidat et faciliter ainsi la victoire de son camp mais le système électoral est tel que cet électeur ne sera alors pas autorisé à voter à la primaire de son propre parti, c’est-à-dire pour le candidat de son cœur. Il y aura un prix à payer : la loi ne permet de participer qu’à une seule primaire. Rappelons que le but de l’instauration de ce système est que les citoyens, plus que les combines politiciennes, sélectionnent les candidats. Il s’agit de renforcer la démocratie. Participer au choix de son opposant politique n’a rien à voir avec cette problématique. En poussant à peine la réflexion, on peut même affirmer que c’est exactement anti-démocratique.

De ce fait, la folie du système français réside dans le fait qu’il n’existe aucun obstacle réel à la possibilité de voter dans tous les camps politiques à la fois. Une paire d’euros à verser et une charte à signer ne sont pas des freins aux comportements stratégiques. Quand l’enjeu est d’écarter un adversaire jugé particulièrement malfaisant ou brillant, mentir en se réclamant de valeurs qui ne sont pas les siennes n’est pas un problème moral. Au mieux, il s’agit de la « raison d’Etat » de l’électeur un peu politisé. Le pire n’est sans doute même pas là d’ailleurs.

J’ai reçu un mail d’une personne de gauche – un discours de ce type à droite était aussi plausible – qui m’expliquait son chemin de croix, pas du tout primaire pour le coup : « je vais d’abord devoir aller voter une fois pour éliminer Sarkozy puis une autre en faveur de Juppé ; ensuite, il faudra se déplacer deux fois pour faire battre Valls ; puis, il y aura les deux tours de l’élection présidentielle et les législatives – heureusement qu’il n’y a que deux primaires. C’est n’importe quoi ! ». Machiavel, au moins, était conscient de son propre cynisme… Doit-on incriminer les cambrioleurs ou les personnes sans porte blindée qui facilitent indirectement l’action des premiers ? En résumé, les primaires à la française ne fonctionnent ni politiquement comme tremplin pour la victoire, ni moralement. La copie est à revoir.

Conseils de lecture :

André Kaspi, Les Américains, Paris, Points, 2014.

Marie-France Toinet, Le Système politique des Etats-Unis, Paris, PUF, 1988.

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