J’aurais voulu être un miniiiistre

L’arithmétique est parfois d’une implacable cruauté. Ainsi, même si le nombre des ministres est sujet à des variations, entre les gouvernements élargis et ceux qui sont plus ramassés, une constante ressort : la quantité de postes de ministres reste toujours inférieure au nombre de postulants qui rêvent de se voir offrir un maroquin. Comment trancher ?

La vie politique n’est pas de tout repos. La victoire à une élection présidentielle ne permet pas de souffler. A peine célébrée, il faut songer à la constitution du gouvernement. Les tractations qui s’engagent dans le camp des vainqueurs sont d’une grande intensité. Signal d’appel et double appel sont les mamelles de cette phase cruciale du destin de la nation comme du parcours personnel d’hommes et femmes politiques qui, par conviction ou opportunisme, ont eu la chance de choisir le bon camp. La notion de « ministrable », elle-même, renferme des ambigüités. Renvoie-t-elle à un positionnement politique singulier, à une proximité avec l’heureux élu ou, au contraire, à une distance apparente marque d’ouverture ? A moins que la « ministrabilité » ne soit associée à des capacités reconnues … mais alors par qui ? Les pairs, les militants, les médias ou la maman ? Plus la liste des ministrables est étendue, moins on froissera de susceptibilités mais plus on risque de créer d’attentes non satisfaites au bout du compte. Quoi qu’il en soit, pour beaucoup, le coup de téléphone tant espéré du Premier ministre ne viendra pas. Chez Tintin, le caporal Diaz dirait : « Caramba, (encore) raté ! ».

ministre 2

Pour rendre compte de la stratégie de distribution des postes, plusieurs théories fournissent un éclairage utile. La première est celle du don et contre-don. C’est la plus immédiate mais son pouvoir explicatif est limité. D’après Marcel Mauss, les rapports sociaux se construisent à travers un jeu d’obligation : donner, recevoir et rendre. Les êtres humains apprennent dès leur plus jeune âge qu’un cadeau ne se refuse pas. Ils n’ignorent pas non plus que ces dons sont susceptibles de déboucher sur des résultats tragiques comme le cheval de Troie. Pourtant, ce modèle est considéré jouer un rôle central dans les relations humaines. La sphère politique n’y échappe pas. A l’exception des bénévoles, la gratuité n’en est pas la première caractéristique. Autrement dit, le politicien de métier qui n’a pas ménagé sa peine au service du nouveau Président mérite quelque récompense. Ce serait faire montre d’ingratitude que de ne pas agir de la sorte. On parle familièrement de « renvoi d’ascenseur ». Néanmoins, un problème se pose avec cette séduisante approche fondée sur la réciprocité : de jolis postes sont visiblement attribués à des soutiens tardifs, voire à des adversaires ou à des personnalités de la société civile.

La théorie économique propose une analyse qui intègre cette logique d’élargissement, l’ouverture pratiquée au-delà du cercle des proches et des fidèles de longue date. Nul n’a oublié l’amère sentence de Patrick Devedjian, soutien de la première heure de Nicolas Sarkozy lors de la campagne de 2007 mais non nommé ministre lors du premier gouvernement Fillon : « Je suis pour aller très loin dans l’ouverture, très loin, y compris jusqu’aux sarkozystes ». Elle valut à son auteur un prix d’humour politique et contribua à offrir à Alain Juppé un soutien inattendu lors de la primaire de la droite et du centre en 2017… contre Nicolas Sarkozy. Le mécanisme économique pertinent est extrêmement rudimentaire : le prix d’un bien augmente normalement avec sa qualité. Ce raisonnement est tellement ancré dans les esprits que l’on a déjà observé que des prix élevés parvenaient à faire passer des produits banals pour des biens de qualité. Des petits malins n’hésitent d’ailleurs pas à en tirer parti. En quoi cela nous concerne-t-il ?

Lors d’une campagne électorale, le soutien à un candidat peut être assimilé à un produit. La mobilisation des membres du premier cercle va de soi pour le prétendant à une fonction élective. En revanche, le ralliement de personnalités plus éloignées est perçu par lui comme de qualité supérieure parce qu’il en espère la conquête de nouvelles catégories d’électeurs. Dans ces conditions, il est compréhensible que le prix à payer pour ce type de soutien soit plus élevé. En outre, les amis de la première heure ne sont pratiquement pas en capacité de soutenir un autre candidat. Pour ce faire, il leur faudrait quasiment opérer un virage idéologique. Le coût d’une défection étant immense, il s’agit de soutiens captifs. Leur valeur est jugée moindre par conséquent. Cela renvoie à un célèbre débat de stratégie d’entreprise : est-il plus avisé de chercher à attirer de nouveaux clients ou à conserver les anciens ? La volatilité du consommateur doit être prise en compte dans cette discussion. Le coût d’un changement de banque n’est pas le même que celui d’un changement de crémerie.

Cette réflexion vaut pour l’après-élection. Les personnes de l’opposition ou de la société civile qui acceptent d’entrer dans le gouvernement ajoutent à l’image du Président une valeur que les fidèles d’entre les fidèles sont incapables d’offrir avec la meilleure volonté du monde. C’est un élément à prendre en compte lors de la composition de l’équipe ministérielle. Pour ceux qui se font ainsi griller la politesse, le sentiment d’injustice prévaut. Il n’existe en effet guère de moyens de consolation en France, pas plus qu’à, Rotterdam ou à Rio. Que ces malheureux sachent au moins qu’ils ne ressentiront pas le blues de l’ancien ministre, lequel est inévitable puisque personne n’occupe de poste de ministre à vie. André Santini l’a remarquablement décrit : on comprend que l’on n’est plus ministre lorsque l’on s’assied à l’arrière de la voiture et qu’elle ne démarre pas…

Conseils de lecture :

Hergé, L’oreille cassée, Paris, Casterman, 1993.

Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 2012.

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