Economie et démocratie : de l’eau dans le gaz ?

Le monde grec a inventé la démocratie mais ses plus célèbres philosophes la regardaient avec méfiance. Ils craignaient des dérives démagogiques. Les activités économiques suscitaient également de vives réserves chez eux. Depuis, les régimes démocratiques se sont généralisés et l’économie est devenue centrale partout dans le monde. Mais démocratie et économie vont-elles bien ensemble ?      

Une boutade est prêtée à Winston Churchill : « si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents. À moins que l’un d’entre eux ne soit Lord Keynes, auquel cas vous aurez trois avis différents ». Le positionnement des économistes sur la démocratie n’y déroge pas. Certains, comme Robert Barro, l’assimilent à un produit de luxe dans le sens où, si elle peut être désirable d’un point de vue normatif, elle occasionne néanmoins un coût social très élevé. D’après eux, les lois du marché sont entravées par l’intervention de l’Etat. Les capacités des plus entreprenants ne parviennent pas à s’exprimer de façon optimale dans un contexte où la majorité de la population souhaite être protégée par les excès du capitalisme. La libre-entreprise souffre de la mise en place de mesures limitant les inégalités. En freinant l’évolution spontanée de l’économie, la démocratie est responsable d’un manque d’efficacité économique. En d’autres termes, mieux vaut être une société nantie pour « s’offrir une (telle) danseuse ». Une dictature éclairée serait préférable économiquement.

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Cette vision est critiquée par d’autres économistes parmi lesquels Dani Rodrik qui affirment que la démocratie mène au contraire à plus d’efficacité économique. Ils renversent l’argumentation de leurs adversaires. Le soutien des « laissés-pour-compte » du système capitaliste n’est pas un problème. Il réduit le risque de graves conflits sociaux, voire de soulèvements, synonymes de perturbation de l’activité économique. En outre, loin de conduire à un gaspillage, il permet de récupérer des ressources productives qui sont susceptibles de contribuer à la croissance au bout du compte. Le cas des pays scandinaves, démocratiques, progressistes mêmes, tout en ayant atteint un niveau d’opulence appréciable, illustre cette analyse. Ajoutons un dernier point : si le capitalisme est fondé sur la concurrence afin que le meilleur remporte la compétition, il est indispensable que les inégalités de départ ne soient pas trop importantes. Sinon, il y a des « surprises » dans la population des gagnants… Il est dommage d’ailleurs que ce point ne soit pas davantage souligné quand la cohérence interne de la logique libérale est discutée.

Malgré leur désaccord radical, les deux perspectives qui viennent d’être présentées s’accordent tout de même sur un point : un régime démocratique est supposé améliorer la situation économique de la population. Afin de rallier les suffrages de la majorité, les dirigeants doivent promouvoir les mesures qui abondent dans ce sens. Ceux qui ne jurent que par le marché s’en plaignent tandis que les autres s’en félicitent mais, pour tous, l’hypothèse sous-jacente est que la notion de démocratie se convertit en redistribution dans la sphère économique. La création d’un impôt sur le revenu, un impôt progressif, participe de cette logique d’atténuation des écarts de richesse. Indépendamment de ces considérations politiques, selon l’économiste Simon Kuznets, le développement économique aboutit de lui-même à une conclusion identique. Sa courbe en U inversé décrit la relation entre le revenu par habitant et le niveau d’inégalité : durant les premiers stades du développement, les inégalités s’accroissent puis elles stagnent avant de diminuer. Ce recul découle principalement du passage d’une économie agricole à une économie industrialisée où les revenus sont plus élevés.

kuznetsThomas Piketty critique la thèse de Kuznets déjà parce qu’il refuse d’expliquer cette baisse exclusivement par des facteurs économiques. De surcroît, il s’efforce de démontrer que les inégalités ont recommencé à croître à partir des années 1970 dans les pays riches – le travail de Kuznets date de 1955. Ces pays sont pourtant démocratiques. La machine à redistribuer de ce régime politique semble donc être bloquée dans nos contrées. Elle n’y fonctionne manifestement plus. Ce constat prend toute sa signification avec le modèle proposé par Daron Acemoglu et James A. Robinson. Pour ces économistes, un pays se caractérise par l’opposition entre ses élites et le reste de la population. Dans certaines circonstances, les dominants acceptent de céder une part des ressources de la nation qu’elles ont accaparées. Il s’agit d’un simple calcul coût-avantage : le maintien d’une dictature pour conserver le contrôle sur les richesses est parfois trop onéreux. La démocratie, qui garantit une forme de redistribution en faveur du peuple, est alors instituée. Avec des paramètres économiques et politiques différents, les élites peuvent estimer que la dictature est la meilleure solution.

Dans ces conditions, si le postulat de redistribution des richesses associé à la démocratie est invalidé, la question est de savoir quel est l’intérêt de la masse de la population à vivre dans un système démocratique. C’est pourquoi de plus en plus de citoyens dans les démocraties manquent de gratitude envers ces politiciens qui sacrifient leur vie à la chose publique. Ils votent mal. Les médias et l’intelligentsia les tancent vertement et leur font la morale. Qu’à cela ne tienne, ils optent de façon primaire pour le Brexit, couronnent Donald Trump et accordent 35 % des voix à Marine Le Pen. Les politologues se grattent le crâne et rivalisent d’inventivité : démocratie participative, sixième et pourquoi pas septième République… Les joyeusetés ne manquent pas. Néanmoins, on en revient toujours au même point. Mondialisation ou pas, si la situation économique de la majorité n’est pas meilleure, par qui la démocratie doit-elle être défendue ? En quoi la dictature est-elle si nuisible ? N’oublions pas que, dans les ex pays de l’Est, le parti communiste a parfois repris de jolies couleurs. Dans l’euphorie de la liberté retrouvée du début des années 1990, l’interdire avait pourtant été évoqué.

 

Conseils de lecture :

Acemoglu Daron et Robinson James A., Economic Origins of Dictatorship and Democracy,

Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

Piketty Thomas, Le capital au XXIème siècle, Paris, Seuil, 2013.

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