Mais non, l’économie, tu n’es pas seule !

Les économistes imposent le respect. Malgré leur sabir incompréhensible au commun des mortels, ils condescendent à revenir sur terre afin d’éclairer leurs concitoyens sur l’état de l’économie. C’est gentil bien sûr mais la situation devient pourtant dangereuse quand ils considèrent que leur savoir rend superflu tout débat sur les choix de société.

L’économie est une discipline récente. Adam Smith qui, comme son prénom l’atteste, est désigné comme le premier des économistes a vécu au dix-huitième siècle. Mais il était lui-même professeur de philosophie morale, pas d’économie. Cette originalité est annonciatrice du fait que le chemin des économistes fut longtemps semé d’embûches. Avant que l’économie ne soit reconnue comme un authentique champ du savoir, ses spécialistes ont dû faire face à un tir nourri de critiques des philosophes, des sociologues ou des historiens. Cependant, les économistes, qui sont des gens têtus, se sont accrochés. Ils tiennent leur revanche depuis 1969 puisque c’est la seule des sciences sociales peut se targuer de posséder l’équivalent d’un prix Nobel. Un des arguments qui a le plus pesé dans la décision de l’Académie royale des sciences de Suède et de la Fondation Nobel fut la supposée scientificité de l’économie, notamment grâce à son recours aux mathématiques. Depuis, les économistes font cavalier seul. Non contents d’expliquer les questions purement économiques comme le fonctionnement du marché sans recourir à d’autres sciences sociales, ils se vengent. Avec leur raisonnement spécifique, ils colonisent d’autres domaines. Ainsi Gary Becker a-t-il expliqué la délinquance par un calcul économique et non d’après des déterminants sociaux. Dans les dents des sociologues !

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Affilié à un courant hétérodoxe, John R. Commons est un économiste considéré comme terne et besogneux mais son œuvre est particulièrement utile pour mettre un doigt sur les défauts de cette vision. Selon lui, la transaction est le concept de base de l’analyse. Un économiste centré sur le marché serait tenté d’applaudir sauf que, pour Commons, une transaction revêt trois aspects – économique mais aussi juridique et éthique. Ces trois dimensions sont inséparables. La dimension juridique colle à chaque instant au fonctionnement de l’économie. Sans propriété par exemple, il n’y a pas de marché. Mais le sens de la propriété a évolué au fil du temps. De corporelle, relative à la détention de biens physiques, elle est devenue incorporelle, propriété de dettes, et même intangible, portant sur des espérances de profit. Le pithécanthrope aurait probablement apprécié la saveur des fraises Tagada, leur subtile imitation du fruit éponyme mais n’aurait pas entendu grand-chose à la valeur de la marque, à la stratégie de déclinaison en Tagada Pink et Tagada Purple, et encore moins à la politique de protection de la propriété intellectuelle de l’entreprise Haribo.

Ce caractère déterminant du droit apparaît également quand un dirigeant est confronté à un problème du type : doit-on rappeler pour contrôle tous les moteurs d’un modèle d’avion en raison d’un défaut de fabrication ou n’est-il pas plus rentable de provisionner la somme correspondant à la réalisation peu probable du risque du crash ? La dimension éthique est certes présente mais les voyageurs seront plutôt rassurés par la dimension juridique. Pour eux, mieux vaut ne pas trop miser sur le calcul économique du fabricant d’avion, ni sur la morale de ses dirigeants. La sauvegarde de la vie humaine ne souffre heureusement pas d’exception, même pas celle d’un gros chèque versé par une compagnie d’assurance. Le PDG qui ferait le mauvais choix irait directement en prison sans passer par la case départ. Cela réduit l’horizon des possibles. Economie, droit et éthique sont liés également quand il s’agit de décider quels produits peuvent faire l’objet d’une transaction ? Pourquoi ne pas autoriser le commerce des reins ? Idem pour celui des belles-mères d’ailleurs. Après tout, nous en avons un en trop. Qui décide des limites à poser ?

Rien ne serait plus absurde que d’imaginer l’existence d’un bon sens paysan ou une morale universelle permettant de décider ce qui peut faire l’objet d’un échange économique. Il n’est pas davantage possible de démontrer qu’une société où la vente de parties d’organismes humains serait licite fonctionnerait moins bien, ou mieux pourquoi pas, qu’une société qui l’interdirait. Les libéraux eux-mêmes n’ont jamais été d’accord entre eux sur le partage des tâches entre Etat et marché. Résumer leur point de vue à un Etat qui se charge uniquement des fonctions régaliennes pour abandonner toute l’économie au marché est assez réducteur. Il était clair pour Smith que des activités économiques devaient subsister dans la sphère publique mais lesquelles précisément ? En sens inverse, des auteurs comme Murray N. Rothbard, n’hésitent pas à rogner sur les prérogatives traditionnelles de l’Etat. Ces anarcho-capitalistes prônent une privatisation des fonctions régaliennes. Il n’y a pas de loi naturelle empêchant de concevoir une société où des entreprises privées en concurrence se substitueraient à la police – c’est une simple illustration.

C’est pourquoi il faut comprendre que ce type de questionnement renvoie à des valeurs. Dans quel genre de société souhaitons-nous vivre ? Thomas R. Malthus, qui fut prêtre anglican et père de famille nombreuse, était opposé aux mesures d’aide sociale. Face à l’augmentation de la population, pour lui, la solution était de laisser mourir ceux qui ne trouvaient pas d’emploi. Ainsi, le marché du travail serait toujours en équilibre. Deux siècles plus tard, plus personne ne reprendrait à son compte ce programme pourtant diablement efficace mais la question du chômage reste posée. Chaque salarié ne peut conserver le même emploi durant sa carrière. A partir de ce constat, la question des ajustements sur le marché du travail n’est pas résolue pour autant. Le type de flexibilité qui doit se mettre en place est un choix de société. Guidée par l’obsession d’améliorer tel ratio ou intégrant un aspect plus humain, brutale ou avec un filet de sécurité ? L’économie ne doit pas être la seule à répondre. Heureusement.

Conseils de lecture :

Commons John R., Institutional Economics, New Brunswick, Transaction, 1989.

Rothbard Murray N., Anatomy of the State, Mises Institute, 2014.

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