Le mystère du loup Bayrou

Le soutien de François Bayrou a été déterminant dans la victoire d’Emmanuel Macron. Il est beaucoup moins crucial avec la nouvelle composition de l’Assemblée nationale. Quelle mouche l’a alors piqué quand il s’est mis à jouer les matamores, défiant avec aplomb le Premier ministre. Ce n’est pas le seul mystère le concernant.

loupbayrou

Quiconque saisit son combiné téléphonique dans l’intention de régler un problème administratif s’expose à entendre une voix suave lui susurrer à l’oreille que la conversation pourrait bien être enregistrée afin d’améliorer la qualité du service, cela avant même d’avoir amorcé l’esquisse du plus petit « bonjour ». Le 7 juin, le garde des Sceaux, François Bayrou, a appelé le directeur de la cellule investigations de radio France, Jacques Monin. La conversation a-t-elle été enregistrée ? En l’absence d’un tel témoignage il n’est d’autre choix que de se livrer à des conjectures. Procédons de façon logique. Le citoyen lambda ne possède pas le 06 des journalistes occupant des fonctions importantes dans le service public. Il est plausible d’imaginer que François Bayrou est passé par le standard de radio France qui l’a probablement redirigé vers son interlocuteur. Enfin, ce n’est pas sûr :
– Bonjour, auriez-vous l’obligeance de me mettre en relation avec Jacques Monin, s’il vous plaît ?
– Qui le demande ?
– François Bayrou.
– Le ministre ?????
– Non, le président du MoDem… Je plaisante… Je suis un citoyen nommé François Bayrou. Il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin tout de même !

Fin de la communication normalement : tuuuuuuuuut ! Or là, un événement étrange semble s’être produit de l’aveu même de François Bayrou, le ministre. Alors qu’elle a probablement reçu pour instruction de faire barrage aux auditeurs mécontents, cette fois, la standardiste n’a pas raccroché et a transmis la communication au journaliste. En effet, François Bayrou, le citoyen, s’est s’entretenu avec Jacques Monin pour lui faire part de son mécontentement sur la façon dont étaient menées certaines investigations à propos de salariés du MoDem. L’enquête sur la légalité des contrats d’assistants parlementaires européens de ce parti met visiblement en colère François Bayrou, son président. L’approche du maire du Pau paraît ainsi révéler un dédoublement, voire un détriplement de la personnalité. Jongler avec toutes ces casquettes en même temps n’est pas une sinécure, rendons-lui en grâce. Le risque de confusion est immense. Ceci dit, la stratégie est discutable. Peut-être a-t-il pensé qu’en passant d’une identité à l’autre, il parviendrait plus aisément à ses fins. En multipliant les angles de perception d’une situation, il est effectivement possible de pousser quelqu’un à adopter l’attitude que l’on souhaite.

Dans les films policiers, l’interrogatoire est mené alternativement par le « méchant flic » et le «gentil flic ». C’est vrai et ça marche. Seulement, cela fonctionne parce qu’il s’agit de deux personnes différentes. Si le suspect se trouvait face à un seul policier changeant sans cesse de discours, il y a fort à parier que le procédé échouerait. Cela créerait une sorte de dissonance cognitive chez lui. Tiens, je croyais qu’il était cruel, ce flic, et voilà qu’il fait preuve d’humanité… Ainsi, à la manière de monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, avec ses troubles dissociatifs de l’identité, François Bayrou rend les autres fous sans le savoir. C’est peut-être ce qui explique la réaction bizarre de la standardiste. Dans le même ordre d’idée, Jacques Monin raconte que, durant leur échange, son interlocuteur l’avait informé de possibles poursuites pour harcèlement. Dans sa réponse, le journaliste a souligné que cette évocation d’une qualification pénale ressemblait à une pression sur lui. Mais a-t-il bien saisi l’intention de François Bayrou ? Peut-être que celui-ci ne se référait pas au comportement des équipes de Jacques Monin envers les assistants du MoDem mais plutôt aux sous-entendus du ministre de la Justice envers les journalistes de radio France. Il y a de quoi s’y perdre.

Le comportement de François Bayrou, rassemblé en un seul morceau, en dit long sur les mœurs politiques. Qu’un de ses adversaires accuse les médias de lui intenter un procès en sorcellerie, et l’homme politique montera au créneau tel Henri IV sur son beau cheval blanc. La liberté de la presse est sacrée et les médias doivent dévoiler les secrets de ses collègues malhonnêtes, clamera-t-il la main sur le cœur. S’il est un peu cynique, il se plaindra même de leur manque de pugnacité. Toutefois, s’il est victime lui-même de l’attaque, d’un coup, les journalistes deviendront des « fouille-merde » (muckrakers) impitoyables qui ne respectent pas ses proches, sa famille. Dans le milieu cycliste, le dopage est quasiment une norme professionnelle. Quand un cycliste est pris le doigt sur la seringue, ses collègues ne se précipitent pas sur les micros pour le vouer aux gémonies. En politique, Thomas Thevenoud était l’un des plus virulents contre Jérôme Cahuzac. Pour en revenir à François Bayrou, celui-ci s’est présenté comme le moralisateur de la vie politique avec une interprétation très personnelle de l’indépendance de la justice cependant – c’est quand son ministre fait comme bon lui semble. Quand on voit son intervention dans l’affaire des assistants parlementaires du MoDem, son silence assourdissant dans l’affaire Richard Ferrand interpelle. Quel manque de solidarité pour le moins ! Simone Weil disait d’un homme politique que, c’était plus fort que lui, dès qu’il voyait un dos, il prenait un couteau. A qui pensait-elle donc ?

Conseils de lecture :

Sacks Oliver, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Paris, Points, 1992.

Searles Harold, L’effort pour rendre l’autre fou, Paris, Folio, 2003.

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