Au revoir, Henri, chapeau bas !

Henri Guaino a tiré sa révérence. Laminé au premier tour des élections législatives, ce gaulliste historique a quitté la vie politique en lui claquant la porte au nez. Le moment de colère radiophonique dont il a gratifié les traqueurs de buzz lui a valu en plus les quolibets du public : « Hou, le mauvais joueur ! » Et pourtant, n’y a-t-il pas une autre leçon à retenir de tout cela ?

En démocratie, le peuple est souverain. Les citoyens entrent dans un isoloir, glissent un bulletin de vote dans une enveloppe qu’ils insèrent dans une urne après avoir signé à côté de leur nom. Le candidat ayant rallié le plus de suffrages est déclaré vainqueur. Dès la publication des résultats, il annonce avec gravité qu’il prend la mesure de la tâche qui l’attend. Sauf si l’un d’entre eux porte le nom de Jean-Luc Mélenchon, ses adversaires reconnaissent leur défaite, félicitent l’heureux élu et lui souhaitent de réussir pour le bien du pays. En revanche, tous, les perdants comme le gagnant, se lancent dans un poignant mea culpa sur les plateaux télévisés. Ils ont compris le message de leurs concitoyens. Ils ont été mauvais et n’ont pas répondu à leurs préoccupations mais, ils le promettent, ils ont retenu la leçon et feront mieux la prochaine fois. Munis des chiffres de l’abstention, les commentateurs se régalent, exigeant des politiciens qu’ils s’aplatissent davantage parce que, franchement, ils ont vraiment eu du mal à exercer leur immense talent dans cet environnement peu ragoûtant qu’ils n’ont absolument pas contribué à fabriquer.

Les élections se suivent et la tragédie se répète invariablement. La fonction cathartique de ce scénario est bien connue. En outre, il n’est pas question de critiquer en soi la souveraineté du peuple, ce qui reviendrait in fine à faire l’apologie du gouvernement d’une élite plus ou moins éclairée. Néanmoins, il y a quelque chose de malsain dans la distribution des rôles dans cette pièce de théâtre sans imagination : les politiciens seraient tous nuls alors que les citoyens, eux, feraient preuve d’un haut sens du bien commun et que les journalistes ne chercheraient qu’à éclairer noblement les débats. Ce genre de représentation évoque les footballeurs ventripotents du dimanche matin qui sont essoufflés après un quart d’heure de match. Ils jouent en dixième division mais ils se plaignent que l’arbitre soit trop éloigné de l’action. Quelle différence de qualité avec un arbitre international ! Certes, ami footeux, mais n’as-tu donc pas à l’esprit que ton arbitre est adapté à ton niveau de performance. Si tu joues en équipe de France, tu seras arbitré par un arbitre international… Alors est-ce pareillement toujours la faute des autres en politique ?

L’idée qu’« une société a les dirigeants politiques qu’elle mérite » repose d’abord sur une base factuelle. Le vainqueur est celui qui recueille le nombre de votes le plus élevé. Au-delà, il traduit une appréciation de la vie politique qui est loin d’être insignifiante. Prenons un homme politique condamné à plusieurs reprises par la justice dans le passé et actuellement mis en examen dans un nombre incalculable d’affaires, notamment pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale et corruption passive. Cela ne l’empêche pas d’être élu et réélu sans discontinuer, que ce soit comme maire ou député. En outre, marque suprême de sa gestion plutôt singulière, sa ville est classée parmi les plus endettées de France. J’ai été fréquemment amené à rencontrer des habitants de cette municipalité. Sans prétendre mener d’enquête sociologique, j’en ai évidemment profité pour les interroger sur leur édile. Le visage de ces personnes, qui en général n’étaient pas politisées, ne laissait transparaître les stigmates d’aucune forme de perversité ou de déviance morale. Leur discours était souvent très semblable : « Oui, je sais tout ça mais il n’a pas oublié non plus ses administrés. Si mes enfants ont fait de si jolis voyages, c’est grâce à lui ».

Cela s’appelle la réciprocité, « l’échange de bons procédés ». Que cet excellent client du Canard Enchaîné continue d’exercer des responsabilités importantes suppose une conception du politique qui n’est pas moins respectable qu’une autre mais qui devrait dispenser les politiciens de leurs marques de déférences envers leurs si purs électeurs. L’intérêt personnel de l’électeur n’est pas forcément décisif dans cet improbable soutien. Il arrive que le personnage problématique soit soutenu uniquement en tant que candidat le plus à même de faire gagner sa famille politique. Ce n’est pas le candidat idéal mais seule la victoire est belle, n’est-ce pas ? Dans le même ordre d’idée, un homme politique bien introduit dans les hautes sphères est bien utile au niveau local. Alors tout gâcher juste parce qu’il s’est montré un rien trop gourmand, vous n’y pensez pas ! Le cynisme des politiciens est confondant comme l’illustre l’affaire Richard Ferrand. Quand l’affaire a éclaté, la position du gouvernement n’a pas été de démettre ce poids lourd de la macronie mais d’inviter les électeurs de sa circonscription à trancher. Ce qu’ils ont fait dans le sens espéré. Richard Ferrand l’a emporté et s’est même autorisé une déclaration pleine de morgue devant les médias… avant d’être exfiltré du gouvernement.

Alors voilà, la gerbe d’Henri Guaino n’était pas de fleurs. Le ton était d’une virulence rare. Le parterre de ces Tartuffe de journalistes qui poussaient des cris d’orfraie devant la charge de l’homme politique a probablement renforcé sa volonté de procéder à un impitoyable solde de tout compte. Toutefois, fondamentalement, l’hypocrisie ambiante lui est apparue d’un coup insupportable. Pourquoi battre le terrain pour venir à la rencontre des électeurs ? La politique est devenue hélas un cirque dont Jean-Jacques Bourdin est le parangon : prêt à bondir sur son invité, à ne pas le laisser respirer, résolu à l’interrompre tous les cinq mots sortis de sa bouche avec des questions démagogiques destinées à montrer que l’autre ne connaît ni la vie réelle, ni ses dossiers.

Conseils de lecture :

Debord Guy, La société du spectacle, Paris, Folio, 1996.
Le Canard Enchaîné

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