Le travail, c’est la santé !

Mesure emblématique du quinquennat Hollande, le compte pénibilité est sur le point d’être réformé. Jugeant qu’il s’agit d’une véritable « usine à gaz », le gouvernement Philippe a décidé d’en modifier certains aspects. Toujours pointilleux sur les questions cosmétiques, le Président Macron a souhaité que « prévention » remplace « pénibilité », car ce terme suggère que le travail pourrait être associé à une souffrance. C’est vrai, quelle idée saugrenue…

Une mise en perspective historique permet d’éclairer le rapport de l’être humain au travail. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, explique Marshall Sahlins, sa durée ne dépasse pas quatre heures par jour. Comme activité, le jeu lui est préféré. Bien sûr, l’accumulation des richesses n’est pas possible dans ces groupes sociaux mais la sédentarisation conduit-elle alors à une augmentation mécanique du temps de travail ? Pas forcément, tout dépend des besoins des individus. Ainsi, un économiste de la Banque mondiale raconte que, après avoir proposé un emprunt bon marché à un paysan malgache afin de lui permettre d’améliorer son niveau de vie et de lutter contre les pénuries alimentaires, son interlocuteur lui répondit : « Et quand aurai-je le temps de regarder le soleil ? » Cette anecdote souligne l’importance des besoins des individus ou, plus précisément, la centralité de l’adéquation entre les fins économiques et les moyens que l’on est prêt à mettre en œuvre pour les atteindre. Notre environnement est matérialiste, les rêves de consommation semblent sans limite. Cela signifie que beaucoup sont disposés à « travailler plus pour gagner plus », et pas pour « s’éclater plus » d’ailleurs.

L’analyse historique enseigne que d’autres éléments entrent en ligne de compte. Le plus notable d’entre eux est que, si des efforts doivent être accomplis afin de parvenir à un certain niveau de confort matériel, il est extrêmement tentant de les faire réaliser par d’autres hommes. L’esclavage, le servage et d’autres formes d’exploitation se sont effectivement succédé au fil du temps – cela, non par une sorte d’altruisme consistant à laisser la joie de travailler à autrui mais justement parce que le goût de l’effort productif n’est pas forcément naturel. A Athènes, les activités économiques étaient assurées par les esclaves et les métèques. A Rome, le loisir (otium) était élevé sur un piédestal tandis que ceux qui n’avaient pas la chance de s’y adonner devaient gagner leur pain à la sueur de leur front (neg otium, à l’origine de négoce). C’est au Moyen Age que les premières traces du mot « travail » apparaissent. Il tire son origine d’un instrument de torture, le tripalium. Bien que les rapports de domination aient été rugueux en ces temps anciens, il serait pourtant exagéré d’imaginer qu’ils étaient accompagnés d’un burn out permanent des travailleurs.

Dans l’Empire romain, le calendrier se divise en jours fastes, réservés à l’activité humaine, et jours néfastes, consacrés aux divinités. Au deuxième siècle, un jour sur deux environ est férié. Il serait amusant mais inexact d’expliquer ce phénomène par le fait que, dans les religions polythéistes, le nombre de divinités à honorer est conséquent. En effet, durant le Moyen Age chrétien et monothéiste, le nombre de jours chômés demeure impressionnant. Il faut dire que les saints ne manquent pas… Le véritable changement se produit avec la Révolution industrielle. Considéré comme le père de l’économie politique, Adam Smith a même bâti son système théorique sur la notion de « valeur travail ». Les romans de Charles Dickens rendent compte de la détérioration significative des conditions de vie et de travail des populations des campagnes poussées vers les villes. L’organisation scientifique du travail (OST) de Frederik W. Taylor et la chaîne de montage d’Henry Ford mènent aux « Temps modernes » de Charlie Chaplin où les travailleurs ne sont pas particulièrement épanouis.

Si le dix-neuvième siècle n’est guère favorable aux classes populaires, les bouleversements socio-économiques de la régulation fordiste modifient sensiblement la donne au siècle suivant : en France, alors que les revenus réels de la population sont multipliés par plus de cinq entre l900 et 2000, le temps de travail diminue presque de moitié, de 3000 heures à 1600 heures, pendant cette période – doit-on y voir une régression sociale due à la privation du bonheur d’être au travail ? C’est évidemment le contraire : il y a moins d’efforts à fournir pour arriver à de meilleures conditions de vie matérielle. Pour autant, il n’est pas question de nier que, dans ces certaines circonstances, éprouver un sentiment de contentement au travail est tout-à-fait compréhensible.

Le goût de la belle ouvrage, l’« instinct du travail bien fait » selon Thorstein B. Veblen, est aussi ancien que le travail lui-même. La satisfaction d’avoir agi dans les règles de l’art, de bénéficier du jugement favorable de ses pairs ou de ses clients, voire la fierté d’avoir été capable de souffrir pour aboutir au résultat ne peuvent être négligés. La célèbre pyramide des besoins d’Abraham Maslow, qui se fonde sur une hiérarchie de besoins (physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement de soi), rend intelligible les multiples approches d’une activité professionnelle. Ajoutons que, comme le signalent Luc Boltanski et Eve Chiapello, le système capitaliste a été capable de retourner les critiques qui lui étaient adressées, notamment le manque d’intérêt du travail à l’ère du fordisme, pour en faire des sources de rentabilité : la responsabilisation des salariés a généré des gains. Cependant, de là à soutenir la thèse que le travail est nécessairement synonyme de plaisir, il y a un pas qu’il serait absurde de franchir. Nombre d’études montrent que les cadres désireraient moins de responsabilités professionnelles, quitte à être moins payés. Dernière illustration, les salariés qui se rendent le dimanche au stade n’ont pas besoin de cadre, de surveillant, pour les forcer à regarder le match. C’est différent le lundi, de retour au travail.

Conseils de lecture :

Boltanski Luc et Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011.
Fossier Robert, Le travail au Moyen Age, Pluriel, 2012.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s