LES DESSOUS DES RADARS VUS DU DESSUS

Le Ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, vient de l’annoncer : la feuille de route que lui a confiée le Président Macron comprend l’externalisation des contrôles de vitesse. Cette décision est-elle fondamentalement rassurante ?

L’argument qui vient immédiatement à l’esprit est qu’il existe un clivage entre les entreprises qui seraient forcément efficaces et les administrations, lourdes et malhabiles, parce que non soumises à une contrainte de rentabilité. Pour certains libéraux, il s’agit plus largement d’une opposition entre les secteurs privé et public. George Stigler estimait ainsi que, si la concurrence était le meilleur état de l’économie, un monopole privé était tout de même préférable à un monopole public. C’est pourquoi de nombreux pays se sont engagés non seulement dans des privatisations d’entreprises publiques mais aussi dans des politiques d’externalisation de services qui relèvent habituellement des administrations publiques. Les Etats-Unis, le Canada font bien sûr partie de la liste. Néanmoins, même un pays comme la Suède, sensible aux questions sociales mais plombé par d’impressionnants déficits des comptes publics, s’y est résolu et, dans ce cas, avec réussite.

papillonNul ne doutera de la capacité des entreprises à dégager des profits quand elles bénéficient d’une offre mains libres. Le problème est qu’elle s’exerce sur la qualité des services fournis à la population. Sans contrainte imposée par les pouvoirs publics, il est possible d’imaginer que la gestion des prisons serait éminemment juteuse mais que les conditions de vie des détenus seraient pires que quand c’est l’Etat qui tire les ficelles. Un cahier des charges est indispensable afin de fixer par exemple le nombre minimum de calories par repas, pour être certain que la mode du « jeûne intermittent » (fasting) repose uniquement sur le volontariat. Notons toutefois qu’il est déjà arrivé que des structures privées proposent un niveau de prestations plus élevé que celui qui est exigé d’elles contractuellement. Si l’on reste sur le cas des prisons, cela signifie de meilleurs repas, davantage d’espaces récréatifs qu’attendu pour les détenus. Il ne s’agit pas de philanthropie. L’entreprise raisonne à long terme, ayant calculé que les coûts de gestion d’une prison où la vie n’est pas trop dure sont moindres.

Mais cet argument d’une performance supérieure doit être écarté à propos des radars. Selon les dires même des représentants de l’Etat, les entreprises à qui serait confié le contrôle des excès de vitesse n’auraient pas le droit de procéder non plus à des dépassements… mais d’objectifs cette fois. C’est à cet endroit que le bon sens entre dans une zone de turbulences. Si les véhicules équipés de radars mobiles roulent davantage mais n’ont pas le droit de verbaliser plus comme l’affirment les pouvoirs publics, comment l’efficacité des contrôles augmenterait-elle ? Peut-on envisager qu’une entreprise soit intéressée par un contrat libellé en ces termes ? Plus essentiellement, en 2016, l’Etat a collecté 1.8 milliards d’euros d’amendes, soit une hausse de 11.5 % par rapport à 2015 et 2017 sera probablement encore un meilleur cru, notamment grâce aux amendes forfaitaires liées aux radars automatiques qui pourraient rapporter 844 millions d’euros contre 672 millions en 2016.

Autrement dit, les chiffres montrent que l’Etat est loin d’être empoté sur le sujet dès lors que la réduction des déficits publics devient obsessionnelle. Ses représentants savent exactement où positionner les radars afin de toucher le jackpot. L’existence d’un top 5 des radars les plus rentables est une marque de cette gestion rationnelle. La hausse du nombre des tués sur la route pour la troisième année consécutive, alors que la tendance historique était à la baisse, en est une autre. C’est ce qui s’appelle un dégât collatéral. Le phénomène est très compréhensible. Comme le but des autorités n’est pas d’être dissuasif sur les segments dangereux mais de maximiser les recettes, ce sont surtout les excès de vitesse involontaires qui sont sanctionnés. Les associations d’automobilistes se plaignent de façon récurrente de ce dévoiement de la fonction originelle des contrôles radars. D’ailleurs, environ la moitié de l’argent collecté n’est pas affecté à la lutte contre l’insécurité routière.

La communication du gouvernement est limpide. L’externalisation des contrôles permet de réorienter les forces de l’ordre vers une mission qui est jugée plus importante. Précisons que cette décision stratégique ne s’appuie pas sur des statistiques. En effet, le nombre de décès sur les routes avoisinait les 3500 en France tandis que, la même année, les morts causées par le terrorisme était inférieur à 100. Les fous du volant, ivres de vitesse et/ou d’alcool, sont actuellement plus malfaisants que les fanatiques politico-religieux. Il n’est pas question un instant de contester la dangerosité potentielle de ces derniers. En outre, plusieurs attentats ont été déjoués justement parce que des policiers œuvraient à cette intention, sans compter que l’absence de protection devant une synagogue pourrait être considérée comme une provocation, une invitation au passage à l’acte par des tordus – et il y en a…

Le problème est que, même si l’on accepte les prémisses de la politique gouvernementale, la conclusion paraît quelque peu étrange. Reprenons. Si le secteur privé est jugé plus efficace que le public et si la lutte contre le terrorisme passe avant les contrôles de vitesse, ces deux points étant l’objet d’un consensus, pourquoi ne pas recourir plutôt à des structures privées pour assurer la sécurité des lieux sensibles et plus, si affinités ? Les pisse-vinaigres rétorqueront que la mission de police renvoie aux fonctions régaliennes de l’Etat et que personne n’a réellement envie de voir des vigiles armés déambuler dans les rues. Mais cette vision n’est-elle pas étriquée ? Après tout, rien n’interdit de mettre en place un cahier des charges sur l’utilisation des armes à feu. Il y aura des bavures ? Pas grave, nous avons déjà de l’expérience en la matière, non ? En fait, la société n’est peut-être pas encore prête à ce type de privatisation. Ce qui explique que l’on commence par les radars…

Conseils de lecture :

Hinnerblesse Adrien, La controverse des radars, Paris, Aparis, 2010.
Muchembled Robert, Une histoire de la violence, Paris, Points Seuil, 2014.

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