LES JEUX SONT ENTRES DANS PARIS

L’attribution des Jeux Olympiques de 2024 à Paris est tout sauf une surprise. Seules deux candidates étaient en lice pour l’organisation des Jeux de 2024 et 2028, Paris et Los Angeles – et cette dernière avait annoncé qu’elle se contenterait de la deuxième échéance. Il semble que la concurrence autour de l’organisation des grands événements sportifs soit moins intense qu’auparavant. Pourquoi ?

JOPar contraste avec le modèle démocratique contemporain, dans les sociétés fondées sur les inégalités de statut entre individus, les droits et les obligations dépendent du groupe social auquel on appartient. Le système des castes en Inde l’illustre à la perfection. Le monde gréco-romain, dans lequel notre société a puisé ses racines, le montre pareillement. Les classes dominantes étaient habituées à financer de nombreux services publics avec leur fortune personnelle. Dans la Grèce ancienne, les « liturgies » telles que la triérarchie, l’équipement d’un navire de combat et l’entretien de son équipage, ou la chorégie, l’organisation des chœurs des spectacles artistiques, ont durablement incarné cette tradition. Ces charges étaient plus ou moins coûteuses ; elles valaient plus ou moins de popularité – mais toutes étaient obligatoires. Un notable ne pouvait y échapper que s’il trouvait quelqu’un de plus riche pour être désigné à sa place. L’enrichissement avait été rendu possible par la cité, il était logique de lui rendre une partie de sa prospérité.

A partir du quatrième siècle avant J.-C., l’« évergétisme », moins automatique et plus clientéliste, s’est substitué au système des « liturgies ». L’idée de « faire du bien », de faire profiter la collectivité de son opulence, demeurait mais elle devenait plus ouvertement intéressée. Paul Veyne a remarquablement décrit la surenchère de dépenses somptuaires entre puissants qui s’est déroulée dans l’Empire romain, notamment à travers l’organisation des jeux du cirque, qui permettait de glaner des soutiens dans la population. Quitte à devoir contribuer financièrement au bien-être social, autant le faire dans des domaines qui procurent des bénéfices politiques. Mais dès lors qu’une société cesse d’être hiérarchisée, un changement s’opère dans le couple droits-devoirs. Ainsi, l’avènement de la démocratie à Athènes s’est accompagné d’une révolution à ce propos. L’acquisition du droit de vote est liée à la modification des obligations militaires des Athéniens. La puissance de la cité requiert désormais des effectifs conséquents dans l’infanterie et la plupart des citoyens ont les moyens de s’offrir l’équipement du fantassin, l’hoplite.

Dans le même ordre d’idée, le rapport Beveridge qui visait à instaurer une protection sociale universelle en Grande-Bretagne date de 1942, période où le fardeau de la guerre était partagé par l’ensemble de la population, mérite d’être relevé. Même devoir de résister pour la population, mêmes droits. Les démocraties occidentales actuelles correspondent à ce fonctionnement : la voix de chaque citoyen vaut autant dans les décisions qui engagent la collectivité et la répartition des dépenses est supposée être égalitaire. Or, il se trouve que l’organisation d’un événement sportif planétaire a longtemps été considérée comme une marque de fierté pour un pays. Les lourdes contraintes, les investissements en infrastructures parfois nécessaires à l’accueil d’une telle manifestation n’étaient pas rédhibitoires. En football, les confédérations d’Asie et d’Afrique ont dû batailler ferme pour que l’attribution de la Coupe du monde cesse d’être réservée aux Européens et aux Américains. Les populations étaient prêtes à payer pour héberger les jeux du cirque modernes.

Avec l’apparition du sport business, la possibilité de faire de ce type d’événement une opération financière juteuse s’est ajouté à cette joie finalement assez puérile. Entre 1992 et 2012, le nombre de villes candidates par olympiades était de 9.5 environ. Depuis, la chute a été drastique au point que, comme déjà mentionné, pour les Jeux de 2024 et 2028, deux candidatures ont été finalement enregistrées. Comment expliquer un tel recul? Ainsi que l’atteste les cas de Londres en 2012 et de Rio en 2016, le gigantisme des budgets et l’incapacité des villes organisatrices à tenir leurs engagements en la matière ont notoirement douché l’enthousiasme des candidates potentielles. A l’époque où il y avait pléthore de candidatures, les villes en compétition promettaient beaucoup et minimisaient les dépenses programmées. Celle qui l’emportait était alors sujette à la «malédiction du gagnant » (winner curse) de l’enchère. Les inévitables dépassements colossaux de budget – 2.4 milliards en théorie pour Londres et cinq fois plus au final – ne pouvaient que générer des tensions dans les pays organisateurs. Personne n’a oublié les manifestations des Brésiliens contre la Coupe du monde de football en 2014 avec la recommandation de Michel Platini, leur demandant de patienter jusqu’à la fin de la compétition avant de mettre éventuellement le feu à leur pays.

Dans le monde romain, les notables finançaient les spectacles destinés au peuple mais la société était hiérarchisée. Dans nos sociétés, démocratiques et plus égalitaires, c’est l’ensemble des citoyens qui sont mis à contribution financièrement. Jusqu’aux jeux de Pékin de 2004 qui marquent une explosion des coûts organisationnels, l’« achat » d’un événement sportif international était relativement supportable pour les finances publiques des pays. Cette charge a augmenté en flèche dans un contexte de crise économique mondiale – les effets de la crise du subprime ne sont pas encore dissipés. Dans ces conditions, les populations assez secouées par les turbulences socio-économiques ont commencé à s’interroger. Les politiques de rigueur souvent mises en place, plus de prélèvements obligatoires et moins de prestations sociales, ont pesé sur leur perception des priorités économiques. D’un coup, les grands événements sportifs sont devenus moins magiques, plus futiles peut-être. Si l’on voulait faire preuve de mauvais esprit en examinant la politique fiscale de certains pays, on dirait même que les classes moyennes ou défavorisées ne goûtent guère l’idée de financer des Jeux auxquels assisteront surtout les plus favorisés de leurs concitoyens en plus des étrangers nantis. Mais c’est du mauvais esprit et la France, qui, elle, a fait preuve de bon esprit en a été récompensée…

Conseils de lecture :

Andreff Wladimir, Mondialisation économique du sport, De Boeck, 2012.
Veyne Paul, Le pain et le cirque, Seuil, 1995.

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