L’EFFET PAPILLON EN ECONOMIE

Les annonces politiques en plein cœur de la torpeur estivale sont rares. Elles sont perçues comme un manque de savoir vivre, de la goujaterie. Les Français aiment profiter de la quiétude de la fin juillet et du début d’août. La baisse des aides personnalisées au logement (APL) de 5 euros a tellement choqué que le gouvernement essaie encore de s’en dépêtrer. Quelles pourraient en être les conséquences ?

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L’économie est une affaire de circuits. Les macroéconomistes raccordent des tuyaux dont la mesure est l’objet de vives controverses. En bons plombiers qu’ils sont, ils s’efforcent d’évaluer les flux qui circulent à l’intérieur de ces canalisations. Un rien taquin, Alfred Sauvy affirmait que dans « toute statistique, l’inexactitude du nombre est compensée par la précision des décimales ». Afin d’établir des prévisions, il suffit de formuler des hypothèses sur les relations entre les composantes du circuit, la consommation et le revenu des ménages par exemple. Cette méthodologie – le mot méthode étant jugé irrémédiablement archaïque – affiche tous les traits de la rigueur. Elle s’appuie sur les mathématiques. Bien sûr, nul n’ignore l’adage « garbage in, garbage out » (GIGO) : les erreurs présentes dans les hypothèses se répercutent au niveau des résultats mais, pour la majorité des économistes, cette façon de procéder est jugée conventionnellement scientifique.

Par contraste, recourir à l’effet papillon en économie semble totalement inenvisageable. L’idée que le battement d’ailes d’un papillon au Texas est susceptible de déclencher une tornade au Mexique appliqué à l’analyse économique paraîtrait incongru à beaucoup. Ainsi, supposer que l’humeur matinale du Président Trump soit capable de provoquer une chute du PIB français pourrait susciter un gros éclat de rire. Peut-être à tort, d’ailleurs. Le paradoxe est que l’effet papillon est une métaphore de la théorie du chaos, qui est rattachée elle-même aux mathématiques. Les économistes ne jurent que par cette discipline mais considèrent l’effet papillon avec dédain. D’où le caractère étrange de ce rejet. L’hypothèse non mathématique que nous suggérerons pour expliquer cette opposition est qu’ils se méfient probablement des divagations de leurs collègues. Il faut dire qu’ils les connaissent. En les bridant avec un carcan qui respire le sérieux, ils œuvrent aussi jalousement à la protection de leur pré carré. Les déviants sont impitoyablement étrillés.

Sans entrer dans cette « querelle des méthodes », il n’est pas inintéressant de s’interroger sur ce que pourrait donner l’effet papillon s’il était appliqué à la baisse des APL de 5 euros. Cette décision était censée rapporter 32.5 millions d’euros par mois aux caisses de l’Etat. Elle entrait davantage dans la catégorie des « économies de bout de chandelle » que dans celles des transformations promises de la société. Pour le coup, la réaction du Président Macron, quatre jours plus tard, le 26 juillet, ressemblait, elle, moins à un battement d’aile puisqu’il aurait qualifié cette initiative de « connerie sans nom ». Le danger qui lui était associé n’était pas économique – les bénéficiaires n’étaient pas en mesure de délocaliser leur absence d’avoirs dans un paradis fiscal – mais politique : cela donnait le sentiment que le gouvernement s’en prenait aux modestes. Il fallait absolument corriger le tir. Le 5 septembre, le Président de la République appelait publiquement les bailleurs sociaux et les propriétaires à baisser les loyers de 5 euros. Arrêt sur image savoureux : pour cet apôtre du libéralisme, la solution se situait hors du marché, entre interventionnisme sauvage et gros sabots de l’éthique.

Tout était en place pour que s’enclenche un irrésistible engrenage. Imaginons que les propriétaires n’aient pas envoyé paître le Président. Par bonté d’âme ou en raison de la pression populaire, ils auraient annoncé qu’ils consentaient à diminuer les loyers de 5 euros à condition que les entreprises du bâtiment, qui construisent les biens immobiliers, réduisent de 1200 euros le montant de la facture adressée aux propriétaires – 1200 = 5 X 12 X 20, en se basant sur une période de référence de 20 ans. Les organisations patronales du bâtiment ne seraient pas restées stoïques. S’inspirant d’une célèbre phrase de Martin Nadaud, ils auraient clamé que « quand le bâtiment ne va pas, rien ne va ». Face à la multitude d’entreprises risquant d’être impactées, y compris indirectement, le gouvernement se serait résigné à faire un geste. Le montant des impôts de ces entreprises aurait été raboté de 60 euros par an… creusant aussitôt le déficit budgétaire. Une nouvelle baisse des APL se serait ensuivie. Et nous serions repartis pour un tour.

La démarche prospective laisse grand ouvert le champ des possibles. Tout est permis. La piste d’une crise européenne dramatique entre la France et l’Allemagne débouchant sur un kidnapping de Jean-Luc Mélenchon par un commando allemand n’est cependant guère crédible. En effet, le gouvernement français aurait alors intérêt à payer une rançon pour que les Allemands conservent chez eux l’insoumis en chef. Soyons un poil plus réaliste. Le mécanisme qui vient d’être décrit ressemble à l’amorçage d’une spirale déflationniste, la chute des prix qui mène à une baisse de la production. Rappelons que c’est son contraire, l’inflation, qui a été longtemps perçue comme le mal absolu. Combattue avec détermination à partir de la deuxième partie des années 1980, elle a été totalement éradiquée au bout du compte à un tel point que le danger inverse a fini par affleurer. Une inflation positive mais flirtant régulièrement avec le zéro a été régulièrement observée ces dernières années. A chaque rapprochement trop marqué, des cris d’orfraie étaient poussés par les économistes comme dans un manège à la fête foraine. Les derniers chiffres publiés sur l’inflation sont désormais rassurants. Les 1 à 2% annoncés pour les pays de la zone euro nous éloignent du spectre du 0 %. Et si la baisse des APL de 5 euros n’était pas le grain de sable ? Hé, hé…

Conseils de lecture :

Halevy Marc, Prospective 2015 – 2025 – L’après-modernité, Paris, Dangles, 2013.
Noah Harari Yuval, Homo Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, Paris, Albin Michel, 2015.

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