PATRIE, PATRIE, SURTOUT PAS ?

Le désaccord entre le gouvernement espagnol et les dirigeants de la Catalogne fait craindre le pire en Europe. Il n’y a pas que les aficionados de football qui s’inquiètent pour le devenir des matchs entre le Real Madrid et le Barça. Beaucoup sont tétanisés par une sécession qui ouvriraient la voie de l’indépendance à d’autres régions. Sommes-nous en route vers une Europe des régions ?

patrieSur la question de la nation, les positions sont très tranchées. A un pôle, ses adversaires s’insurgent contre l’existence de frontières artificielles à l’intérieur desquelles les «imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de Brassens pullulent. Ces internationalistes qui se pensent comme « citoyens du monde » raillent les patriotes qui prétendent que tout élément national est bien par essence et que tout ce qui est situé au-delà de la frontière forcément mal. Par exemple, quand Arcelor rachète l’entreprise canadienne Dofasco, c’est une attitude conquérante, mais quand les Indiens de Mittal absorbent justement Arcelor, c’est un outrage. Pareillement, les manifestations de fierté mal placée sont susceptibles de dégénérer en conflit militaire : tandis que le président de Corée du Nord teste des missiles balistiques, celui des Etats-Unis le bombarde en retour de tweets rageurs. Le message des anarchistes internationaux est clair : nous sommes tous des frères humains et nous devrons prendre garde de ne pas trop nous différencier les uns des autres. La paix est en jeu.

A l’opposé, les patriotes se moquent des internationalistes sans boussole, ni limite. Ils les accusent de se priver de repères en refusant de marcher au pas et de se lever au son du clairon. C’est pourquoi les défenseurs de la nation accordent tant d’importance à ses symboles comme son drapeau. Quand un artiste vient présenter une version reggae de l’hymne national, ils ne goûtent guère l’audace de l’œuvre et s’insurgent au contraire contre l’atteinte au sacré. Leur manque d’humour récurrent se double d’un manque d’originalité. Voici un concitoyen face à un peloton d’exécution composé d’ennemis déterminés à mettre le pays à feu et à sang. Que le malheureux lance à ses futurs assassins dans une envolée lyrique : « allez, je ne vous hais point ! » avant de se faire trouer de balles comme une passoire, et le patriote ne comprend pas la démarche poétique de feu l’humaniste. Ils le tiennent clairement pour un inconscient de la pire espèce. L’imagination n’est décidément pas leur qualité première.

Entre les deux camps, règne un dialogue de sourd même s’il arrive que des individus passent de l’un à l’autre – Simon Epstein a joliment décrit le parcours de dreyfusards antimilitaristes devenus fervents collaborationnistes, partisans de l’ordre nazi. Ces positions extrêmes rendent l’option du « juste milieu » assez instable. Si vous portez de l’intérêt à la spécificité de votre culture, vous risquez d’être taxé de danger pour la paix universelle. Si vous vous promenez avec le drapeau d’un pays pour lequel vous ressentez un attachement un soir de match, l’accusation de faire partie d’une « cinquième colonne» vous pend au nez. En revanche, si vous vous montrez critique envers certains pans de l’histoire de votre pays, vous entrez dans la catégorie des traîtres. Pour sortir de cette guerre de tranchées, n’est-il pas possible de considérer que la nation est une forme de socialisation parmi d’autres comme la famille, l’école ou le club de philatélie ? En tout cas, si les frontières étaient abolies, si l’on était partout chez soi, il ne serait plus possible de passer ses vacances à l’étranger et ce serait vraiment dommage ! A partir du moment où gommer les différences est obsessionnel, c’est même l’étonnement lié à la découverte d’autrui qui se trouve menacé.

Dans ce contexte, les aspirations de certaines populations à la sécession donnent l’impression de se situer à contre-courant. D’un point de vue économique, le mouvement des entreprises suggère que, pour être pris au sérieux, pour compter, il convient d’être gros. C’est la problématique de la « taille critique ». Evidemment, le rapport affectif des «collaborateurs » à l’entité qui les dirige est très réduit mais qu’importe tant qu’ils sont assez productifs. Dans une perspective sociétale, la tendance en Europe semble être à la consommation frivole, éventuellement à la protestation contre les injustices sociales, mais pas à ce type de revendication nationaliste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes y évoque de surcroît de fort mauvais souvenirs. Inspiré des quatorze points du président américain Wilson, ce principe a été très mal appliqué à la fin de la Première Guerre mondiale sur le continent européen. Il a généré un découpage ubuesque, porteur de rancœurs et annonciateur de la conflagration à venir comme l’a préfiguré Hergé dans le « Tintin » où s’opposent Syldaves et Bordures.

Les réticences européennes face au mouvement indépendantiste catalan s’expliquent à l’aune de cette expérience. Le redécoupage des frontières après la Deuxième Guerre mondiale a laissé des minorités insatisfaites mais, y toucher à nouveau, reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore. Et puis, où se situe la limite de cette logique de démembrement ? Au niveau de la région, du département, de la ville ou même du deuxième étage de son immeuble ? Le film Passeport to Pimlico, un chef d’œuvre d’humour britannique, le démontre à sa façon. Selon un vieux parchemin, un quartier londonien serait juridiquement une dépendance du duché de Bourgogne et pourrait prétendre de ce fait à l’indépendance. Ce qui provoque une crise entre ses habitants et le Gouvernement de Sa Majesté… Pour en revenir aux Catalans, leur démarche est maladroite dans le sens où, pour beaucoup, le vote en faveur de l’indépendance était motivé par un argument fiscal : nous sommes riches et en avons marre de payer pour les régions pauvres. Dans ce cas, à l’instar de la Vénétie et de la Lombardie, réclamer davantage d’autonomie aurait été plus avisé. Ce n’aurait pas été plus généreux mais, sans doute, plus intelligent.

Conseils de lecture :

Epstein Simon, Les dreyfusards sous l’occupation, Albin Michel, Paris, 2001.
Hergé, Tintin. Le sceptre d’Ottokar, Casterman, 1993.

2 réflexions sur “PATRIE, PATRIE, SURTOUT PAS ?

  1. Hello,

    qq commentaires :

    – La plupart des découpages nationaux se sont faits au hasard des guerres, des traités…ensuite on essaie de construire, la nation à travers des symboles (drapeaux, hymnes…) mais aussi ce qui est plus gênant, l’histoire. La plupart des « histoires » enseignées à nos enfants sont des constructions pures et simples (on dirait aujourd’hui du story telling). Le destin de nos gaulois dans l’enseignement de l’histoire au fil du temps est assez amusant à étudier.

    – La nation est le plus souvent le moyen de fédérer des partisans et d’accéder ou se maintenir au pouvoir en se trouvant des ennemis. Car un territoire, c’est aussi des personnages politiques qui tiennent à leur boulot.

    – Un truc symbolique qui m’énerve vraiment : lorsqu’un accident d’avion, un attentat a lieu à l’étranger, nos médias, quasiment sans exception, ne s’intéressent qu’au nombre de français morts. On a l’impression que s’il n’y a pas français dans la liste, tout va bien. On a eu droit à des déclarations de guignol de nos présidents lors des attentats avec des terroristes qui déclareraient la guerre à la France. Ils déclarent la guerre à « l’humanité » pas à la France.

    – Mais la nation est aussi une construction d’un espace de vraie coopération sociale, fiscale….Il n’est pas très sage de sortir de cet espace sans penser un nouvel espace de coopération. Les internationalistes ne vont pas aussi loin dans la réflexion.

    – L’Espagne est déjà (quasiment) le pays européen le plus fédéraliste. Difficile d’aller plus loin vers l’autonomie. Le problème est celui que tu décris : la volonté de ne pas payer pour des régions pauvres. Si ce choix est validé, il ne peut se matérialiser que par l’indépendance.

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    • Hello Propro,

      nous sommes OK sur l’essentiel.

      Là où nous sommes en désaccord, c’est peut-être sur le regard à porter sur les récits simplificateurs de l’histoire des nations. Tant qu’ils sont pris pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire uniquement des repères de base, ils remplissent une fonction utile selon moi. Tout le monde n’a pas la possibilité (niveau d’éducation, manque de temps…) d’entrer dans la complexité de ces récits.

      C’est la même chose pour la pensée des grands hommes. Voltaire est habituellement présenté comme un apôtre de la tolérance, de l’ouverture d’esprit. Qu’importe que sa célèbre phrase  » je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » soit apocryphe ou, plus grave, que ses écrits sur les Juifs ait révélé un racisme de la plus basse espèce. Que les collégiens retiennent qu’il s’est battu contre l’obscurantisme et ait ainsi contribué à hâter l’avènement des Lumières est cependant, à mon sens, une balise pertinente

      Cela permet ensuite aux intellectuels de pondre des textes qui apportent des nuances à ces chansons de geste et les rectifient. De cette façon, tout le monde y trouve son compte 🙂

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