AH SI J’ETAIS RICHE !!!

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Président Macron s’en est pris à la jalousie qui « paralyse le pays ». L’homme se pique de littérature. Il a hélas manqué une belle occasion d’en faire étalage. L’association du sentiment qu’il dénigre à une forme de mobilité réduite tombe en effet un peu à plat. Le poète n’a-t-il pas chanté « jalousie maladie, tu compliques ma vie » ?

jalousie

Dans un délicieux ouvrage, « La théorie de la classe de loisir », Thorstein Veblen décrit la dynamique des relations sociales. Les individus appartenant aux classes dominantes cherchent à être distingués. Ils s’efforcent d’impressionner non seulement leurs pairs mais aussi le reste de la population. Les expressions « consommation ostentatoire » et «loisir ostentatoire » rendent compte de ce processus plus ou moins subtil. Ainsi, sous l’Ancien Régime, les personnes de qualité s’escrimaient à paraître en société avec le teint blanc. Elles se poudraient même le visage. Il convenait de ne pas être confondu avec le bas peuple qui travaillait dans les champs – ce qui se traduisait par un teint hâlé. Le contraste avec les temps modernes est amusant puisque, aujourd’hui, la majeure partie de la population travaille dans des bureaux. De ce fait, les gens ont l’air souvent un peu pâlots. Le must du must est alors d’afficher une face bronzée au besoin grâce à des visites onéreuses dans des salons spécialisés avec des machines UV dernière génération.
Dans le schéma de Veblen, les nantis fixent les critères du bon goût. Par leur comportement, par leurs pratiques, ils montrent la voie. L’espoir de leurs concitoyens est de les imiter. Les classes dominantes jouaient au tennis jusqu’à ce qu’il se démocratise. Elles sont parties ensuite vers le golf en attendant d’être copiées à nouveau. Les plus modestes aspirent en effet à adopter les habitudes des privilégiés. En ce sens, ils sont envieux. Ce sentiment ne doit pas être confondu avec la jalousie. De longues pages ont été consacrées à la comparaison entre ces deux passions. Dans une perspective de rapports entre classes sociales, il est important de souligner que l’envie véhicule une mesure d’optimisme. Même si les catégories défavorisées ne parviendront probablement jamais à s’élever au niveau des plus aisées, elles se sentent autorisées à y rêver. Si seulement elles possédaient les ressources suffisantes ! En enviant le sort des classes les plus prospères, elles aimeraient se trouver simplement à leur place. Donc elles ne leur souhaitent aucun mal.

La jalousie ne relève pas de cette logique. Elle renvoie à une frustration et exprime l’idée que le fossé est désormais trop large, comme si l’illusion d’un véritable ascenseur social avait été brisée. Les dominants et les dominés n’appartiennent plus au même monde. Dans l’esprit du Président de la République, il y a tout de même un endroit où les personnes qui ont réussi et celles « qui ne sont rien » sont éventuellement susceptibles de se côtoyer, c’est une gare. Mais cela reste peu et cela ne dure jamais bien longtemps. Dans ces conditions, c’est l’amertume, voire le fantasme de couper des têtes, qui prédomine. A cet égard, les mots employés par Emmanuel Macron ne sont pas anodins. Il n’a pas affirmé que les Français étaient envieux mais qu’ils étaient jaloux. Ce faisant, il entérine au moins inconsciemment des rapports sociaux totalement déséquilibrés. Il nous informe qu’il sait que les décisions du gouvernement accélèrent davantage encore le creusement des inégalités. L’espace d’un instant, il se met à la place de la majorité des citoyens. Dans la position où ils se trouvent, comprend-il, on ne peut qu’être jaloux.

Il n’est évidemment pas question de lui tenir rigueur de la politique économique de ses prédécesseurs. Les travaux de nombreux économistes démontrent que les inégalités ont explosé en France, comme dans les autres pays développés, depuis les années 1980 environ. Notre propos est uniquement de souligner un paradoxe. Emmanuel Macron a été vexé d’être qualifié de « Président des riches » mais les mots qu’il a employés pour froisser en retour ceux qui l’attaquaient, une marque de fabrique chez lui d’ailleurs, confirmaient la véracité de l’accusation. Le contexte est également goûteux, pour ne pas dire « croquignolesque ». Il s’agit de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ou plus précisément sa transformation en impôt sur le patrimoine immobilier. De la sorte, les caisses de l’Etat renoncent de bonne grâce à 3,2 milliards d’euros pour soulager les plus favorisés.

Pour ne pas être taxés eux non plus, mais d’injustice sociale pour ce qui les concerne, des députés macroniens ont décidé d’ajouter des amendements au budget de l’Etat afin que les « signes extérieurs de richesse » n’échappent pourtant pas à l’impôt. La discussion sur la liste des biens qui devaient être à nouveau assujettis à l’impôt ne pouvait qu’être enrichissante : yachts, lingots d’or, voitures de grand standing, chevaux de courses, bijoux de famille, poules de luxe … ? Dans chaque cas, le risque d’un départ à l’étranger ou le danger d’un coup mortel asséné à une industrie particulière ont été minutieusement soupesé. Il était essentiel que les Français saisissent que le gouvernement n’avait pas vocation à servir les intérêts des plus riches. Le caquet des médisants devait être définitivement rabattu. Opération réussie… à un coût minime de surcroît. Au final, c’est à peine 50 millions d’euros qui seront récupérés par les finances publiques – 50 millions contre 3,2 milliards. La caravane des médias a déserté le sujet. Pour la retenir, quelques récalcitrants ont réclamé une publication par nom des gains des contribuables les plus riches – l’odeur du sang aurait pu maintenir l’attention du public – mais en vain. Le Président prend les Français pour des jaloux mais aussi un peu pour des crétins.

Conseil de lecture :

Castanède Jean, Le grand livre du luxe : Une histoire mondiale du luxe, Des origines à nos jours, Civilisation par civilisation, Paris, Eyrolles, 2013.
Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1979.

Une réflexion sur “AH SI J’ETAIS RICHE !!!

  1. Les français ne connaitront jamais le bonheur

    On peut considérer que l’on accède au bonheur après réalisation de ses désirs.

    Que ce soit du fait de l’envie ou de la jalousie, la source de désir semble inépuisable et donc le bonheur un objectif inatteignable.snif, snif

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