Y A-T-IL QUELQU’UN POUR SAUVER LA LIBERTE ?

Paul Eluard ne nous a pas menti : le mot liberté est désormais partout inscrit : sur les routes, sur les mers, sur les montagnes, sur les champs de l’horizon et même sur son chien gourmand. Pourtant, aussi chérie soit-elle, d’insidieuses menaces pèsent sur son existence. Elle est aujourd’hui minée de l’intérieur par d’anciennes alliées, la science et la quête de modernité.

libertéLa conquête des libertés fondamentales n’a pas été un long fleuve tranquille. Le monde a longtemps été caractérisé par une soumission des individus à un ordre, souvent d’essence religieuse, qui s’imposait à eux. Des forces obscurantistes et rétrogrades empêchaient à la notion même de liberté d’émerger. Le dix-septième siècle, avec des penseurs comme Thomas Hobbes, John Locke et Baruch Spinoza, marque une véritable inflexion de tendance. Les revendications de droits individuels, comme échapper à l’arbitraire du pouvoir politique ou encore adopter la religion de son choix, deviennent progressivement légitimes. Malgré la résistance des privilégiés de tous bords, nul n’entravera la marche de ce qui porte le nom de libéralisme. Notons que l’exigence de disposer de libertés dans la sphère économique, celui de vendre ses boîtes de conserve sans entrave d’aucune sorte, intervient dans un deuxième temps. D’ailleurs, à cette époque, quand il est question de liberté économique, c’est pour désigner l’octroi de privilège, de monopole à une entreprise – en d’autres termes, l’interdiction à d’autres d’exercer l’activité de leur choix.

Cette quête de liberté des individus a déteint sur les peuples qui ont fini par réclamer également un droit à l’auto-détermination. En outre, la liberté voguait de conserve avec la raison, le savoir. Après les Lumières, qui sont apparues quasi simultanément dans plusieurs pays, puis la Révolution française dont les principes ont diffusé au-delà du continent européen, les hommes sont parvenus à satisfaire leurs aspirations, autrement dit à se gouverner eux-mêmes, à diriger leur propre vie. Le sociologue allemand Max Weber a qualifié le bouleversement qui s’est opéré alors de « désenchantement du monde ». La religion a en effet cessé de jouer un rôle de boussole. Toutefois, le libéralisme n’a guère eu le temps de savourer sa victoire : il s’est trouvé rapidement confronté à une crise grave. L’autonomie ne fixait par elle-même aucun point d’arrivée, aucune limite. Le slogan « il est interdit d’interdire » ne mène pas très loin. Sans valeurs, la raison tourne à vide. Pour Marcel Gauchet, cette crise entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle explique pourquoi les systèmes totalitaires, qui offraient des réponses claires sur le cap à tenir, ont attiré des pans entiers des populations européennes.

Cette mise en perspective historique n’est peut-être pas inutile parce que personne ou presque n’oserait remettre en cause aujourd’hui les libertés individuelles, avec leurs excès. Elles sont tellement intégrées que nous n’y prêtons plus vraiment attention. Or, les avancées dans de nombreux champs du savoir suscitent des interrogations à leur propos. Pour la première fois, il n’est pas sûr que liberté et connaissance cheminent ensemble. Ainsi, l’essor des neurosciences jette un nouvel éclairage sur le comportement humain. Le fonctionnement du cerveau révèle ses secrets grâce à l’imagerie médicale. Les propriétés des molécules chimiques qui circulent à l’intérieur du corps humain sont également mises au jour. Ainsi, une fois que le lien entre un faible taux de sérotonine et la dépression a été établi, il a été possible de lutter contre cet état pathologique au moyen de substances permettant la recapture de la sérotonine. Cela signifie-t-il au bout du compte que les neurosciences abolissent le libre-arbitre des êtres humains, leur conduite n’étant selon cette hypothèse que la résultante de l’interaction d’éléments biochimiques, ou ne sont-elles que la traduction physiologique de leurs desseins ? Le débat fait rage.

La liberté se trouve pareillement sur la sellette avec le développement de la psychologie sociale et de l’économie comportementale. Des expériences respectant des protocoles rigoureux démontrent à quel point les techniques de manipulation mentale sont efficaces. Le marketing se nourrit de ces procédés quand il cherche à conditionner les consommateurs mais il n’est pas seul. Il suffit de se rendre aux Pays-Bas puis d’y visiter des toilettes publiques pour observer une tradition étonnante : souvent, une mouche est dessinée au centre des urinoirs. L’objectif n’est bien sûr pas d’égayer ceux qui viennent satisfaire un besoin bien naturel mais de les inciter à orienter spontanément leur jet vers la mouche. Ce dispositif d’aide à la visée fonctionne. Les économies en temps de nettoyage et de produits d’entretien sont telles que l’usage s’est généralisé. Cette méthode douce est qualifiée par certains de nudge, pousser du coude discrètement ou donner un coup en anglais. Les individus ont rarement conscience d’être menés par le bout du nez.

Il est impossible d’être exhaustif sur le sujet. Mentionnons tout de même les travaux pionniers de Kurt Lewin qui avait relevé que la meilleure manière de persuader une personne d’adopter une conduite était de la pousser à de petites actions, amorçant un processus au terme du duquel elle est convaincue d’avoir pris elle-même la décision finale. Il s’agit de « soumission librement consentie », jolie expression en vérité. Dans ce cas, à la différence des WC bataves où l’action est spontanée, l’individu est même capable d’argumenter et de justifier son choix. Pourtant, à chaque fois, c’est la liberté humaine qui est en question. Dans les temps anciens, les sceptiques se moquaient d’une forme de croyance religieuse naïve, avec des individus effrayés par de possibles punitions tombées du ciel et infligées par une divinité omnisciente. Nous croyons maintenant en la liberté. La philosophie existentialiste a connu ses jours de gloire. Les progrès scientifiques suggèrent néanmoins de réexaminer cette thèse d’une liberté absolue. Et si, dans quelques siècles, les générations futures riaient de notre croyance en la liberté comme nous des anciens avec leurs superstitions. Espérons que non…

Conseil de lecture :

Marcel Gauchet, La crise du libéralisme, Paris, Gallimard, 2007.
Richard H. Thaler et Carl S. Sunstein, La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Paris, Vuibert, 2008.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s