QUI DEMANDE UNE AMENDE POUR LES MENDIANTS ALLEMANDS ?

Alors qu’il faisait la manche, Michael Hansen a été pris la main dans le sac. Elle était tendue et ouverte afin de recevoir son obole. L’administration teutonne a vu rouge et a décidé de réduire ses allocations de trois cents euros. Le pauvre homme, c’est le cas de le dire, aurait risqué de ne plus l’être complètement s’il continuait à améliorer un peu son ordinaire grâce à la générosité du public.

mendicitéLorsque l’on se plonge dans l’histoire, il est facile de constater que la question de la pauvreté a souvent été gérée par les autorités religieuses. Dans le schéma le plus répandu, la population devait verser des taxes aux hommes de foi afin qu’ils soient libérés des contingences matérielles et puissent ainsi consacrer toute leur énergie à prier pour le salut des démunis. Puis, l’Etat a pris progressivement le relai de la religion. Dans le monde occidental, la Grande-Bretagne a été pionnière en la matière, avec l’instauration d’une succession de lois sur les pauvres (poor laws) entre le seizième et le dix-neuvième siècle. Chaque paroisse civile était responsable de fournir des moyens de subsistance à ses propres indigents. Tandis que les plus aisés étaient financièrement mis à contribution, les pauvres aptes au travail étaient assignés à des ateliers spécialisés. Dans ce système décentralisé, il n’était pas rare qu’une paroisse cherche à se débarrasser de ses pauvres en les invitant à chercher infortune plus loin. Le système de Speenhamland représente la quintessence de ces lois qui garantissaient un revenu minimal indexé sur le coût de la vie.

Après des décennies d’ardentes discussions, les lois sur les pauvres furent abolies en 1834. L’utopiste William Godwin en avait été un fervent soutien. Elles s’inscrivaient dans son projet de lutte contre les inégalités. Le pasteur anglican et père de famille nombreuse Thomas Malthus, que les questions démographiques taraudaient, lui avait rétorqué que les aides aux indigents finiraient par appauvrir toute la société. Elles les encourageraient à la paresse et seraient les causes au bout du compte d’une surpopulation générale. En conséquence, selon les mots mêmes de Malthus, l’homme sans ressources et sans travail était « de trop ». Le système économique s’autorégulerait par la mort des inutiles… à condition cependant que l’Etat ne s’amuse pas à offrir des allocations à ceux qui n’étaient pas invités « au grand banquet de la nature ». Ce genre de raisonnement a valu à l’économie d’être qualifiée par Thomas Carlyle de « science lugubre ». Les conclusions des économistes libéraux sont moins implacables de nos jours mais les termes du débat n’ont pas réellement changé. D’ailleurs, et peut-être pour rester fidèle à la parole de Malthus, leur mantra favori est « il n’y a pas de repas gratuit » (there is no free lunch).

D’aucuns détectent des craquelures dans son redressement spectaculaire mais nul ne conteste que l’Allemagne s’est lancée dans une politique libérale depuis le début des années 2000. Les réformes Hartz, qui visaient à flexibiliser le marché du travail et à remettre les chômeurs au travail littéralement à tout prix, l’incarnent à merveille. Les libéraux souhaitent en fait que personne ne vienne détraquer la belle mécanique du marché. Le mouvement affriolant des courbes d’offre et de demande qui s’entrecroisent les met en transe. En cela, le marché du travail n’est pas différent de celui des tondeuses à gazon. Dans cette perspective, les réglementations publiques sont perçues comme des entraves au bon fonctionnement de l’économie. C’est pourquoi le « travail au noir » est habituellement regardé avec indulgence par ces mêmes libéraux. Comme l’observe Hernando de Soto, l’économie informelle se nourrit de ces contraintes que l’Etat impose et qu’il conviendrait d’éradiquer. La mendicité entre indiscutablement dans la catégorie des activités non déclarées. Comment alors comprendre que, dans un pays aussi libéral, un mendiant soit persécuté de la sorte?

Il existe une première réponse à cette question. L’administration allemande serait guidée par sa propre logique qui ne doit pas être confondue avec celle de son gouvernement. En exigeant de Michael Hansen qu’il tienne un journal de son activité de « collecte de dons privés », elle obéirait à des critères de rationalisation, sans état d’âme. L’efficacité serait son unique préoccupation. A cette fin, le Jobcenter a même été amené à évaluer le montant des sommes perçues par le mendiant à 300 euros par mois, 10 euros pendant trente jours. Ce que le travailleur non déclaré a contesté en affirmant qu’il était plutôt question de 120 euros, 6 euros pendant vingt jours. Pour rester dans cet univers kafkaïen, nous suggérerions bien à l’administration d’embaucher des chômeurs à des tâches de contrôle des sommes encaissées par les mendiants. Elle ferait coup double, obtenant davantage de précision dans les cases à cocher avec des créations d’emploi à la clé.

Toutefois, cette explication « fonctionnaliste » n’épuise pas le sujet. Il faut se souvenir de l’analyse d’Herbert Spencer sur les bienfaits du capitalisme, sur les valeurs civilisatrices qu’il véhicule. A la fin, se projette-t-il, les hommes seront tellement conditionnés à faire preuve de bonté les uns envers les autres que l’acte suprême d’altruisme consistera à laisser son voisin faire le bien à sa place. Une sorte de renoncement ultime. Plus près de nous, le « capitalisme compassionnel », qui était à la mode durant la présidence de George W. Bush fils, a repris le flambeau dans la même direction : la croissance des inégalités permet aux nantis d’accomplir plus facilement leur devoir moral envers les défavorisés. L’intervention de l’administration allemande est susceptible d’être interprétée à l’aune de ces approches humanistes. Les passants qui donnent une pièce aux mendiants rendent les allocations versées par l’administration moins vitales. Ils entreraient donc en concurrence avec cette dernière qui, elle aussi, désire plus que tout aider les faibles. L’administration exercerait alors des pressions sur les mendiants afin qu’ils choisissent leur bienfaiteur. Cette fois, l’argument repose sur « l’intentionnalité ».

Conseils de lecture :

De Soto Hernando, L’autre sentier, Paris, La Découverte, 1994.
Polanyi Karl, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2009.

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