A VOS MARQUES…

Pourquoi Dieu a-t-il créé les économistes ? Réponse : pour donner l’impression que les météorologistes sont des gens compétents. Les économistes savent se moquer d’eux-mêmes – enfin une partie d’entre eux. Il s’agit en l’espèce de souligner le fossé entre leurs prévisions et les faits économiques. Pourtant, il arrive que certains des enchaînements logiques qu’ils présentent soient inéluctables.

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Les métaphores destinées à appréhender le fonctionnement de l’économie n’ont pas manqué au fil du temps. Les premiers économistes ont tout d’abord été influencés par la physique. Passionné d’astronomie, Adam Smith était convaincu qu’elles étaient tellement avancées pour leur temps qu’elles montraient la voie aux sciences sociales. En s’inspirant de la mécanique newtonienne, il devait être possible de mettre au jour les mystères de la vie économique. Ce n’est pas un hasard si Smith avait disserté lui-même sur la « gravitation » des prix. Les notions de forces et d’équilibre relevaient tout autant de cette forme de prisme. Puisque l’univers était assimilé à une horloge, le monde économique était régi par des lois du même ordre qu’il convenait de découvrir. Que l’horloge ait dû être remontée, comme le croyait Newton, ou pas, ainsi que l’imaginait Leibnitz, n’était pas important en soi. Cette approche centrée sur la physique a été longtemps dominante. Elle n’a pas disparu. Le raisonnement en termes de circuit se prête encore beaucoup à ce type raisonnement.

La révolution darwinienne a proposé ensuite une nouvelle lecture de l’économie. Une métaphore biologique envahit l’espace qui préalablement était réservé exclusivement à la métaphore physique. Le propos n’est pas de savoir si Charles Darwin était lui-même un darwiniste social, si son modèle valait non seulement pour les sciences naturelles mais aussi pour les sociétés humaines. Ce qui est sûr est que le principe de la survie des plus aptes a émoustillé de nombreux libéraux. L’idée que la compétition est impitoyable, que rien ne peut l’empêcher et que les meilleurs s’en sortent, se trouvait parfaitement en phase avec leur discours. En faisant œuvre de propagation, le philosophe anglais Herbert Spencer a été accueilli à la fin du dix-neuvième siècle comme un véritable héros aux Etats-Unis, très réceptifs au libéralisme sauvage. Dans un environnement où 50 % des entreprises n’atteignent pas l’âge de 5 ans, l’aptitude à dégager des profits comme condition de survie est singulièrement parlante.

La description d’un marché où les entreprises se frottent les unes aux autres, développant des stratégies afin de vaincre la concurrence, a suggéré une autre vision encore. En l’occurrence, la théorie des jeux, qui a pour objet d’examiner les situations d’interaction que ce soit en économie, en politique ou en sport, semble à même de rendre compte des comportements des agents économiques, notamment sur un marché. Depuis 1994, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel a récompensé pléthore de spécialistes de la théorie des jeux. Le vocabulaire de cette discipline est également entré dans le langage courant – « gagnant-gagnant » en particulier. Notre propos n’est pas comparer les mérites respectifs des trois métaphores – la physique, la biologique et la ludo-sportive – mais, dans le cas qui nous intéresse, la dernière nous semble la plus pertinente pour démontrer comment l’échec de la politique économique française depuis une dizaine d’années était prévisible.

La théorie des jeux explique remarquablement la tradition du dopage dans le cyclisme. Les coureurs se dopent parce qu’ils savent que la majorité du peloton se conduit de la même façon. Au final, s’ils consomment des produits identiques, leurs bénéfices se neutralisent. Seuls subsistent les risques pour la santé des coureurs. Ne pas se doper ? C’est impossible puisque cela conférerait un avantage décisif à ses adversaires. La configuration dans laquelle aucun ne se dope serait préférable mais pas praticable puisque tous espèrent être dopés sans que les autres ne le soient. Ce casse-tête, bien connu des économistes, porte le nom de « dilemme du prisonnier». Sa représentation est assez simple :

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La similarité avec la politique économique de la France est confondante. A la fin des années 1990, l’Allemagne pouvait être qualifiée d’« homme malade de l’Europe ». Une politique de rigueur caractérisée par une transfiguration du marché du travail, les réformes Hartz, lui a permis de renverser la vapeur. Malgré la baisse du pouvoir d’achat, la croissance est repartie de plus belle. Les débouchés ont été fournis aux entreprises allemandes à l’international. Voilà la solution : les exportations ! Il suffisait d’y penser. Cette renaissance a évidemment influencé les têtes pensantes dans de nombreux pays européens dont la France, toujours attentive à ce qui se passe outre-Rhin. Le pacte pour la croissance, la compétitivité et l’emploi, la loi El-Khomri et les ordonnances du Président Macron s’inscrivent entre autres mesures dans cette perspective.

L’analogie avec la théorie des jeux est claire. Dès lors que tous les pays s’évertuent à relancer leur croissance grâce à leurs exportations, c’est-à-dire une amélioration de leur compétitivité, il est logique que les avantages recherchés par chacun s’annulent mutuellement. Il suffit de remplacer « se dope » par « stimule ses entreprises » pour se retrouver dans un nouveau « dilemme du prisonnier». Les Allemands s’en sont sortis parce qu’ils étaient les premiers. Quand un seul cycliste se dope, il remporte la course. A partir du moment où toutes les économies misent en même temps sur les exportations pour vendre leur production, ce sont des entreprises survitaminées qui se font face. De plus, quand chaque pays rétrécit la taille de son marché domestique, la surface globale du marché européen diminue. Il y a moins de marché à conquérir. Certes, le pays qui ne « se dope » pas est perdant mais ne se serait-il pas préférable de s’entendre pour ne pas «se doper »… pour que les populations souffrent moins?

Conseils de lecture :

Brams Steven J., Game Theory and the Humanities. Bridging Two Worlds, MIT, 2012.
Brissonneau Christophe, Aubel Olivier et Ohl Fabien, L’épreuve du dopage : sociologie du cyclisme professionnel, Paris, PUF, 2015.

 

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