DANS IMMEDIAT, Y A MEDIA…

Les films de Frank Capra montrent des médias corrompus, aux ordres du pouvoir, mais finalement pas plus que les politiciens et le reste de la société. En conséquence, il serait injuste d’en faire les boucs émissaires des imperfections de notre système. Pour autant, rien ne justifie qu’ils soient immunisés contre les critiques. En l’occurrence, leur problème est que, justement, ils fonctionnent comme notre société…

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La place des médias dans la société reste fortement discutée. Sont-ils des faiseurs d’opinion, des instruments de manipulation ou bien ne font-ils que satisfaire la curiosité du public et répondre à ses attentes ? La première thèse s’appuie sur d’innombrables illustrations. Dès leur arrivée au pouvoir, les régimes totalitaires de tous bords se précipitent pour prendre le contrôle des organes de presse. Chez eux, la frontière entre information et propagande est mince. L’imperfection des médias est le prétexte de leur intervention. Mais ce n’est pas tout. Dans nos démocraties, les raisons pour lesquelles les grands groupes industriels investissent dans le secteur sont manifestement inspirées par cette croyance. Sinon, quelle synergie cherchait Francis Bouygues, roi du BTP, en achetant TF1 ? Encore plus étonnant, qu’allait donc faire Jean-Luc Lagardère dans une galère nommée L’Humanité? Les défenseurs de la thèse opposée ne sont pas en reste. Dans un ouvrage édifiant, François Ruffin a décrit comment les jeunes journalistes sont formés, de quelle manière ils fabriquent l’information. Les sujets retenus et leur traitement dépendent des attentes des consommateurs de médias. Pour une illustration récente, les manifestations post-Charlie ont été présentées sur le coup comme la réponse d’une France unie sans distinction, parfois même avant qu’elles se déroulent. C’est ce que les Français voulaient entendre.

Mais il importe peu pour notre propos que ce soit plutôt l’offre qui crée la demande, le premier point de vue, ou la demande qui crée l’offre, le second. Au bout du compte, elles sont liées l’une à l’autre et se rencontrent sur un marché extrêmement concurrentiel où, de surcroît, une bonne partie des consommateurs est imprégnée par l’idée que l’information est par nature gratuite. Dans leur majorité, les médias historiques peinent à être simplement viables. Les réussites comme Le Canard Enchaîné, qui s’est tenu à l’écart des modes (format, qualité du papier, cadeaux aux abonnés…), ne sont pas légion. Sans attentat, même Charlie Hebdo aurait fini par mourir de sa belle mort, criblé de dettes. Par l’élan de solidarité que leur crime a suscité, les presque plus bêtes que méchants terroristes lui ont paradoxalement redonné vie financièrement. De ce fait, ces médias baignent dans un environnement où la contrainte économique est pesante. La réduction des coûts de production de l’information, plus que celle de séduction des prospects, est prioritaire. Le journaliste doit être polyvalent et les enquêtes ne doivent pas être chronophages. Quand on sait cela, le classement des meilleurs hôpitaux de France est à prendre avec des pincettes et, dans ces conditions, il est carrément préférable de ne pas tomber malade.

L’analyse ne doit cependant pas se limiter à souligner cette problématique marchande. Bien sûr, nous vivons dans un monde où la logique du business est omniprésente – même le sport n’y échappe pas. Mais ce n’est pas tout. Entre une guerre, les petites phrases de la vie politique et la tournée d’adieux d’un artiste, tout se vaut. La « société du spectacle » conduit à un nivellement général. L’infotainment, où information et divertissement se combinent subtilement, règne en maître. L’homme politique qui refuse d’apparaître dans ce genre de programme est définitivement perçu comme un triste sire. Le traitement des sujets doit être le plus léger possible quand il n’est pas interactif. Les citoyens ont besoin de se distraire, que diantre ! Cette légéreté n’est pas que frivolité. Elle se décline également comme une forme de versatilité. La « zapette » n’est jamais très loin. Il est impératif que l’auditeur ou le téléspectateur ne change pas de crèmerie. Dans cette configuration, la réflexion est mise à rude épreuve. En tout cas, son temps se contracte significativement. La durée se réduit. Il faut faire vite, que cela percute immédiatement. Tant pis pour la complexité des questions abordées… Et le monde accoucha de Jean-Jacques Bourdin.

Le journaliste vedette de RMC n’est qu’un spécimen de l’espèce mais sa pratique est symptomatique. L’impression visuelle est déjà formidable. Le garçon est penché en avant, presque au contact de son invité, prêt à bondir. La table d’interview est petite. Il est clair que Bourdin ne se laisse pas intimider. On sent qu’il est porté par le courage des générations de journalistes qui l’ont devancé. Il en tire sa force : il ne reculera jamais. Les questions fusent. Dérangeantes obligatoirement. Essentielles parfois. Insistons, il n’est pas le seul à procéder ainsi. Entre lui et ses confrères, tout y passe, le prix du ticket de métro, le nombre de sous-marins et de CDD, la différence entre un croissant et une tondeuse à gazon, la lutte contre le chômage… Bourdin n’hésite pas à couper la parole avec détermination. Il sait que les politiques usent de la « langue de bois ». On ne la lui fait pas à lui ! La réponse doit tenir en trois mots. L’essentiel est que l’échange ressemble à un match de ping-pong conclu si possible par un joli smash, clash pardon.

Laissons Bourdin et apprécions le pied de nez. Les journalistes s’estiment quittes de leur mission s’ils ont posé leurs questions dérangeantes et ont empêché leurs interlocuteurs de développer un discours prémâché. Ces derniers ont été sortis de leur zone de confort mais pas d’inquiétude pour eux. Ils savent pertinemment que, si leur maîtrise des dossiers n’est pas forcément parfaite, leurs interviewers sont souvent aussi ignorants qu’eux et, surtout, toujours pressés. Il leur suffit donc répondre n’importe quoi, mais dans le format imposé par les journalistes, pour que tout le monde soit content. C’est ce qui s’appelle un point d’équilibre. Exemple : la polémique sur les « fainéants ». Dans le sillage du Président Macron, ses soutiens se multiplient sur les plateaux pour éteindre l’incendie. Une question leur est posée sur le sujet :
– Il ne parlait pas des Français mais de ses prédécesseurs, voyons ! …
– OK. Question suivante.
Jupiter avait dit précisément : « je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Mmmh.

Conseils de lecture :

Lipovetsky Gilles, De la légèreté. Essai, Paris, Grasset, 2015.
Ruffin François, Les petits soldats du journalisme, Paris, Arènes, 2003.

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