UNE PROFESSION TOMBEE DANS LES OUBLIETTES ?

La mort est peut-être l’affaire de tous mais, en France, son administration a souvent été l’apanage de dynasties de privilégiés. Ainsi, les Sanson ont été bourreaux du règne de Louis XIV à la Monarchie de juillet, alors que les Deibler ont œuvré durant les dix-neuvième et vingtième siècles. L’abolition de la peine de mort ne doit pas nous empêcher de jeter un regard sur ce métier insolite.

peine de mortC’est un jeu amusant que de se quereller entre amis sur l’importance de sa propre profession. Le médecin sauve des vies et permet, grâce à ses interventions, à des générations entières de voir le jour. L’architecte dessine des bâtiments qui continueront de remplir leur fonction bien après sa mort. Un chercheur en agronomie contribue à réduire la famine sur la planète. L’enseignant transmet à ses élèves les connaissances qui les aideront à se mouvoir dans le vaste monde. Le journaliste informe des dérèglements de celui-ci, laissant espérer qu’un jour la terre tournera rond tandis que le livreur de pizza rend supportable la diffusion de matchs de football à la télévision. En fait, comme le dit un proverbe : « il n’est point de sot métier ». C’est pourquoi il est tout-à-fait possible d’imaginer un expert en jeux vidéo sur la chaîne Game One convaincu que son rôle s’avère providentiel pour préserver l’ordre cosmique. Idem pour un consultant en entreprise. En revanche, le métier de bourreau semble incapable de susciter la moindre sympathie, plutôt du genre à plomber l’ambiance.

Avec la généralisation de l’abolition de la peine de mort dans le monde, cette profession tend à disparaître. Son apparition sur le territoire français remonte au treizième siècle. Dans la Grèce antique, les exécutions ont longtemps revêtu un caractère privé : les citoyens obtenaient le droit d’appliquer eux-mêmes différents types de châtiment quand les circonstances l’autorisaient. En d’autres termes, le métier de bourreau naît avec l’émergence d’un l’Etat central fort qui s’arroge le monopole de la violence légitime et interdit les vendettas personnelles. La spécialisation professionnelle apparaît progressivement. Dans un premier temps, les bourreaux exercent d’autres activités en parallèle. Le métier ne nourrit pas son homme. On distingue d’ailleurs les « hautes œuvres », tout ce qui relève de la torture, de l’exposition au pilori ou de la mise à mort, des « basses œuvres », comme l’équarrissage des charognes ou l’assainissement des égouts, pratiqués également par le bourreau afin d’arrondir ses fins de mois.

Durant l’Ancien Régime, le bourreau a fini par acquérir le statut d’officier de justice. C’est une charge. Il faut se souvenir que leur multiplication représentait une splendide opportunité de renflouement pour les finances publiques. La réduction des déficits passait souvent par une explosion du nombre des serviteurs de l’Etat. Quel contraste avec notre époque où, si les caisses ne sont pas davantage pleines, il convient de dégraisser, de trancher dans les effectifs de la fonction publique. Ces charges procuraient bien sûr des avantages de toutes sortes à leurs détenteurs. On constate du reste que la vénalité des offices nuisait à la flexibilité du marché du travail, cela d’autant que l’absence d’uniformité des usages rendait la mobilité professionnelle encore plus aléatoire. Si les grandes lignes étaient les mêmes sur le territoire national – pendaison pour le tout-venant, décapitation à la hache pour la noblesse, roue pour des crimes extrêmement graves, etc… -, des coutumes locales subsistaient. Autrement dit, déménager était un vrai casse-tête pour un bourreau !

La Révolution constitue un tournant à cet égard. L’abolition des charges et offices modifie le statut du bourreau. En outre, l’harmonisation des pratiques se renforce. Les nouveaux poids et mesures, avec la création du mètre, requerront beaucoup plus de temps pour être acceptées par la population que le nouvel et quasi unique instrument de mise à mort, la guillotine – la fusillade demeurant réservée à des situations très exceptionnelles. L’urgence de la situation avec l’épidémie d’ennemis du peuple à traiter justifie le recours au « rasoir national ». L’invention du docteur Guillotin est aussi la marque de la modernité industrielle, de la soumission de l’homme à la machine. Le travail devient plus productif et la qualité de l’exécution de la tâche dépend moins de la dextérité, du talent du bourreau. C’est préférable. Il convient de donner une image de sérieux au jugement du peuple. Une exécution ratée fait tâche justement. Ecorner l’image de la justice serait tout bonnement criminel.

Cette amélioration de la productivité contraste avec l’évolution des mœurs. En 1825, 11 personnes perdent la tête pour un taux de criminalité passible de la peine de mort voisin de 24 pour 1 million d’habitants. En 1975, aucune tête ne tombe pour un taux de criminalité passé à 10 pour 1 million d’habitants. Il est arrivé ponctuellement que tel Président de la République ait la détente facile, dégainant son droit de grâce plus volontiers que tel autre, plus enclin au contraire à rentabiliser la machine mais la tendance est à la baisse, inexorable. Non titulaires de la fonction publique, les derniers bourreaux sont devenus des agents contractuels. Ils perçoivent des « gages » de 3650 francs, l’équivalent de 1522 euros en tenant compte de l’inflation, plus une prime de 6000 francs, 2502 euros par exécution. L’abolition fatidique de 1981 les laisse démunis. Définitivement ? Supposons qu’un consultant missionné pour trouver une solution à la surpopulation carcérale en France ait lu Jonathan Swift. Celui-ci avait écrit que la surpopulation, la sous-alimentation et la pauvreté en Irlande pourraient disparaître en même temps si les pauvres vendaient leurs enfants à des abattoirs dans l’idée de produire de la bonne viande. Ce consultant posséderait-il le sens de l’humour noir ou échafauderait-il dans la foulée un plan de rétablissement de la peine de mort ? En attendant de le savoir, l’auteur de ces lignes propose de porter un toast à la vie.

Conseils de lecture :

Désérable François-Henri, « Présentation », Sept générations d’exécuteurs. Mémoire des Sanson, Paris, Perrin, 2015.
La Documentation Française, L’abolition de la peine de mort en France, 2017.

5 réflexions sur “UNE PROFESSION TOMBEE DANS LES OUBLIETTES ?

  1. T’es sérieux, là? Quand les bourreaux son bourrés, c’est plus facile de faire leur travail? C’est comme ça que ça marche? Oui, et, imposer quoi que ce soit, y compris la JUSTICE, c’est INJUSTE! Je l’affirme! Malin, hein!?

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    • Ou, en sens inverse, Alphonse Karr avait dit sur l’abolition de la peine de mort : « que messieurs les assassins commencent ! ». Son objectif n’était pas politique mais nous tuer de rire 🙂

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  2. « Avec la généralisation de l’abolition de la peine du mort dans le monde »… un bon début pour aller vers le bonheur : faut bien commencer par un bout !… Et tu crois que nos dirigeants vont maintenant s’atteler à l’abolition de la peine du vivant ? Bonne année, et surtout la santé !!!

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    • abolition de la peine de mort / abolition de la peine du vivant. Le contraste est effectivement intéressant. La mort se discute au niveau scientifique (mort cérébrale…). Une bonne vie intègre des dimensions économique, philosophique, etc… C’est plus subjectif, non ? Ne pas oublier l’âge, non plus. Un enfant abolirait volontiers les brocolis conformément à la devinette : quelle est la différence entre les crottes de nez et les brocolis ? Les enfants ne mangent pas les brocolis 🙂

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      • Le gag venait de la coquille dans le texte où il est écrit « la peine DU mort » dont l’abolition n’aurait guère été qu’un coup de com (à la Macron) : ça fait des siècles qu’il n’a plus de peine, le Mort, dans nos sociétés si matérialistes… Partant, je me suis fait sourire en imaginant un politique promettre « l’abolition de la peine DU Vivant », malheureux qui continue à gagner son pain à la sueur de son front et malheureuse qui continue à enfanter dans la douleur !!!

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