LE POUVOIR DU POUVOIR D’ACHAT

Le pouvoir d’achat se trouve-t-il en hausse ou en baisse ? Le débat politique autour de cette question est féroce, prenant parfois l’allure d’une bataille de tranchées. La réponse à cette interrogation est peut-être moins importante que la signification de son caractère obsessionnel. Son rôle central dans la vie politique mérite d’être souligné.

pouvoirdachat.jpg

Une précision s’impose : le problème du pouvoir d’achat concerne presque exclusivement les sociétés les plus riches. Pour les êtres qui vivent avec moins de 1,90 dollar par jour, leur nombre avoisine les 800 millions selon la Banque Mondiale, il s’agit d’un luxe qui apparaît totalement hors de portée. Un état d’extrême pauvreté débouche sur une autre approche des considérations économiques. Sans entrer dans des querelles statistiques, les centaines de millions d’humains qui s’élèvent juste au-dessus du seuil théorique fixé donc à 1,90 dollar ne vivent pas non plus dans l’opulence. Au total, c’est bien plus de 2 milliards de personnes qui peuvent être rattachées à la pauvreté. Or, quand on ne parvient pas à sortir réellement la tête de l’eau, se projeter à moyen ou à long terme n’est pas à l’ordre du jour. L’idée d’un budget, construit pour satisfaire les besoins de la famille, ne l’est pas davantage. Les individus sont surtout préoccupés par l’immédiateté. Si leurs comportements de consommateurs sont souvent aberrants, par exemple un penchant prononcé pour l’alcool ou un désintérêt pour les enjeux sanitaires, ce n’est pas en raison d’une quelconque déviance mais parce que leur horizon temporel est réduit.

Revenons aux pays développés où le niveau de revenus autorise les résidents à envisager leur situation économique avec plus de sérénité. Le pouvoir d’achat y prend toute sa signification. La politique internationale, celle de l’éducation ou de la recherche suscitent certes de l’intérêt mais avec une certaine distance. Les idéologies ne déclenchent plus les mêmes passions qu’autrefois. En revanche, le pouvoir d’achat renvoie des à réactions vraiment épidermiques. La plupart des mesures du gouvernement ou critiques de l’opposition sont appréciées à travers son prisme. C’est amusant dans le sens où il n’est guère de sujet plus barbant, plus technique, que la fiscalité. Il n’empêche que les résidents désirent avant toute chose savoir quel sera l’impact de la politique gouvernementale sur leur porte-monnaie, ainsi que sur celui de leur voisin bien sûr. Ce sont leurs priorités. Les sociologues décrivent des sociétés modernes à l’individualisme exacerbé. Ils invoquent souvent la mort du modèle fordiste, la disparition des solidarités traditionnelles avec notamment une désindustrialisation marquée. Il devient essentiel d’aller jusqu’au bout de ses fantasmes de consommateur, d’assouvir ses envies les plus folles, de se faire remarquer par la spécificité des biens que l’on détient. La consommation est une expérience de vie indépassable : « je suis par ce que j’ai ».

En décembre 2017, alors que les fêtes de fin d’année se rapprochent dangereusement, l’INSEE produit une note aux effets ravageurs pour le gouvernement : le pouvoir d’achat diminuera de 0,3% en 2018. L’exonération de la taxe d’habitation et le transfert des cotisations chômage sur la CSG avaient été placées en tête de gondole par le Président Macron afin d’adoucir le traitement de cheval administré sur le front du marché du travail… et voilà que l’INSEE affirme que ces mesures ne compensent pas la hausse du prix de biens comme la cigarette et le carburant. La diminution du revenu disponible des ménages est évaluée à 4,5 milliards d’euros. Patatras. Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement monte aussitôt au créneau. Il n’hésite pas à s’en prendre au sérieux du travail de l’INSEE. Affairés à leurs achats de Noël à moins qu’ils ne soient crucifiés par la surprenante nouvelle, les Français ne relèvent pas le caractère incongru, voire délirant de cette attaque. Bien qu’indépendant, l’INSEE représente la France. Il s’agit de l’organisme qui réalise les études statistiques officielles portant sur l’économie nationale. Par cette remise en cause, c’est sa crédibilité qui est tout bonnement écornée. Si le gouvernement français tient l’INSEE en si basse estime, pourquoi l’étranger devrait-il se comporter autrement ? La France tire sur la France.

Ce constat ne doit cependant pas interdire d’examiner l’argument de Benjamin Griveaux. Et s’il avait raison malgré tout sur le fond ? Eh bien, pas du tout. Son raisonnement paraît limpide : comme le prix des cigarettes doit augmenter, les agents économiques décideront de fumer moins et ils paieront de la sorte moins d’impôts. Ce qui restaurera leur pouvoir d’achat… Sauf que sa mauvaise foi est évidente. Il ne peut ignorer que l’INSEE et les instituts statistiques internationaux fonctionnent tous avec une hypothèse de consommation constante, laquelle repose sur le fait que la demande d’un bien ne dépend pas uniquement de son prix. L’image du produit dans la société peut ainsi se modifier et exercer une influence sur sa consommation. C’est pour éviter de spéculer sur ces effets qui s’entrecroisent que cette convention comptable a été instituée. Néanmoins, pour ne pas être trop injuste envers le porte-parole du gouvernement, il convient de reconnaître que sa position fait entrer la réflexion sur le pouvoir d’achat dans une nouvelle dimension.

Poussée au bout de sa logique, l’assertion que la hausse du prix des cigarettes décourage les éventuels consommateurs et préserve indirectement leur pouvoir d’achat confine assurément au sublime. Cela signifie qu’une explosion des taxes ou des prix est la meilleure façon de préserver le revenu des ménages en les incitant à ne pas dégainer leur porte-monnaie. Une révolution conceptuelle s’opère sous nos yeux. Le pouvoir d’achat n’est plus associé à la quantité de biens que l’individu poussé par une fièvre acheteuse est capable d’empiler dans son caddie. Il se transforme en la somme des pièces jaunes que le consommateur stoïque aura amassé parce que l’affolement des taxes ou des prix lui a conseillé de ne pas s’aventurer dans les magasins. Loin des razzias, des bacchanales de consommateurs compulsifs, le pouvoir d’achat devient une forme de sagesse. On retrouve une formule prêtée à Thucydide : « la retenue est une force ». Dans la sphère de la consommation, cette maîtrise de soi porte désormais le nom de pouvoir d’achat et une forte inflation en est une condition ! Plutôt qu’à bouder en pensant à l’effort de réécriture des manuels de leur discipline, les économistes seraient beaux joueurs s’ils prononçaient l’éloge de cette pensée iconoclaste tellement stimulante intellectuellement.

Conseils de lecture :

Banerjee Abhijit et Duflo Esther, Repenser la pauvreté, Paris, Points, 2012.
Fourastié Jean et Jacqueline, Pouvoir d’achat, prix et salaires, Paris, Gallimard, 1977.

 

5 réflexions sur “LE POUVOIR DU POUVOIR D’ACHAT

  1. C’est les parents du Benji qui doivent en avoir gros sur la patate ! Lui payer Sciences Po et HEC pour en arriver à le voir se ridiculiser ainsi… C’est vrai c’était pas un foudre de guerre : même l’ENA n’en a pas voulu et on voit le résultat des cours de rattrapage en économie auprès de Strauss-Kahn (là, y a circonstance atténuante, d’accord mais quand même) ! Dire que le tandem aux manettes l’avait d’abord collé à Bercy… avant de se raviser assez rapidement, c’est vrai. Mais ça lui plaît tellement, l’économie, à not’ Benji… Pourquoi ne pas fonder un nouveau courant de pensée, entre les Orthodoxes et les Hétérodoxes ? les Ineptodoxes par exemple (j’aurais bien d’autres suggestions mais j’ai peur que ça vire désobligeant alors que là, ça me paraît juste bien calibré). Et ils font déjà un tabac !

    J'aime

    • Je crois que tu as raison de séparer les ineptodoxes des deux autres courants puisqu’ils viennent recruter de tous les côtés, chez les orthodoxes bien sûr mais aussi chez les hétérodoxes. L’hétérodoxie ne prémunit pas hélas de positions ineptes…

      J'aime

      • Je ne te le fais pas dire !… Autant l’orthodoxie, par sa nature même, ne souffre pas la différence, autant l’hétérogénéité est consubstantielle à l’hétérodoxie. Aussi, la présence avérée de l’ineptie chez un orthodoxe dans l’exercice de ses fonctions garantit sa généralisation à l’ensemble, ce qui n’est pas le cas pour les hétérodoxes. Parallèlement, son absence chez un hétérodoxe ne garantit malheureusement en rien l’immunisation de tous les autres.
        Nos ineptodoxes sont un peu à l’économie ce que LRM est à la politique : ça dépasse les vieux clivages en recrutant des deux côtés… Les trois membres fondateurs – si l’on date la fondation à notre histoire de pouvoir d’achat – sont d’ailleurs originaires des 2 courants : à côté de Griveaux, plutôt hétérodoxe d’un genre qui conforte bien la fin de ton commentaire, nous trouvons Le Maire et Darmanin (je me permets de combler ta lacune à les citer pour réparer cette légère injustice à leur égard, eux qui ont été, me semble-t-il, les premiers à réagir contre le côté « vieux monde » de l’INSEE), franchement orthodoxes.
        C’est ensemble qu’ils signent ce premier théorème dont l’analyse que tu produis m’a régalé : « Le pouvoir d’achat est proportionnel au niveau des prix et inversement proportionnel à la quantité achetée elle-même fonction inverse du niveau des prix ».
        Pour les 5% des foyers français les plus pauvres qui vont perdre cette année 1,4% de leur niveau de vie grâce aux taxes tabac et carburants votées dans le dernier budget (des chiffres de l’OFCE, considéré par nos flèches comme encore plus ringard que l’INSEE), on peut tenter cette présentation à vocation vulgarisatrice du théorème :
        Quand les prix montent sous quelque effet que ce soit (coûts, marges, taxes…), pour maintenir son pouvoir d’achat, il suffit de réduire les quantités achetées en proportion de la hausse des prix ; pour l’augmenter, il faut réduire ces quantités achetées dans des proportions supérieures… jusqu’à sa maximisation qui s’obtient en n’achetant plus rien.
        Et tout cela n’est pas faux !… Seuls des esprits simplets ne réalisent pas que le pouvoir d’achat s’use dès que l’on s’en sert… C’est tout de même pas compliqué de comprendre que dès que tu commences à acheter, ce que tu pourras acheter (littéralement ton pouvoir d’achat) diminue. Un peu de responsabilité individuelle…des plus modestes bien sûr !
        En résumé :
        Pauvre, tu ne veux pas perdre de pouvoir d’achat en 2018 ? Facile ! T’arrêtes de fumer, tu ne te chauffes plus, ne prépares plus de repas chauds, ne laves plus ton linge, ne prends plus de douche, coupes ton frigo, n’allumes plus la télé et surtout, tu fous ton vieux tacot diesel au rancart.
        Bonne année… et surtout la santé !

        J'aime

      • Une analyse savoureuse à consommer sans modération… tant pis pour le pouvoir d’achat de ceux qui s’en régalent !

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s