L’UBER EST RUDE !

Qu’est-ce qui pousse les êtres humains à se mettre au service de leurs congénères ? Plutôt que de tirer eux-mêmes des gains du produit de leur travail, pourquoi décident-ils le plus souvent d’en confier la gestion à d’autres personnes qui, de surcroît, ne sont pas toujours triées sur le volet ?

Uber

L’organisation des activités productives a varié tout au long de l’histoire. Le système esclavagiste a été supplanté par le féodalisme puis ensuite par le capitalisme. La prise en charge permanente de la main d’œuvre, spécifique à l’esclavagisme, le rendait particulièrement contraignant. A cet égard, le féodalisme apportait une réponse en termes de confort de vie. Les dominants, les seigneurs, étaient gagnants puisqu’ils n’avaient plus à se fatiguer à nourrir les dominés, leurs serfs, lesquels n’étaient pas perdants puisqu’ils étaient légèrement moins soumis aux caprices et à l’arbitraire de leurs maîtres. Avec les corvées et les redevances comme la taille ou encore les banalités, les petits paysans n’étaient bien sûr pas à la fête pour autant. L’évolution dans le bon sens s’est poursuivie avec l’avènement du capitalisme où, malgré l’existence en France d’un « livret ouvrier » qui limitait la mobilité des travailleurs, la liberté est devenue maître mot – celle d’entreprendre pour le capitaliste et celle de choisir son employeur pour le salarié.

Les interprétations divergent alors. D’après les marxistes, l’exploitation des plus faibles ne s’arrêtera qu’avec le communisme, une société sans classes. Selon eux, la liberté des travailleurs est factice : ils ne possèdent rien d’autre que leur force de travail et c’est pour cette raison qu’ils la vendent aux entreprises. L’Etat est complice. Le problème de cette analyse est justement qu’elle sous-estime la capacité de la puissance publique à réguler l’économie. Philippe Askenazy a comparé les pharmacies britanniques et françaises. La Grande-Bretagne se distingue par la liberté d’installation et l’ouverture du capital. Des chaînes de pharmacies sont apparues. La rémunération des pharmaciens, qui en sont de simples salariés, avoisine les 40 000 euros par an. En France, la logique capitaliste a été bridée : l’implantation d’une pharmacie dépend de critères démographiques et un pharmacien ne peut être propriétaire que d’une officine. Résultat : la rémunération moyenne est d’environ 110 000 euros. Tout est question de volonté politique.

C’est dans ce capitalisme plus ou moins sauvage que le mot « ubérisation » est entré en fanfare dans le Petit Larousse. Défini comme « une remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres », son terreau est composé d’éléments disparates : le développement du numérique d’un côté ; une explosion du nombre des auto-entrepreneurs ou des indépendants de l’autre. Conformément au principe des vases communicants, cette ubérisation correspond à une érosion du salariat peut-être même annonciatrice de son déclin inexorable. Il ne faut pas s’y méprendre : ce changement marque une détérioration de la situation des travailleurs. Les entreprises externalisent de multiples activités qui sont ensuite découpées en micro-tâches sur des plateformes numériques. La division du travail tend vers l’optimalité tandis que la concurrence internationale fait rage. Les prix sont inévitablement tirés vers le bas.

« Allons, cher ami, vous ne souhaitez pas être votre propre responsable, devenir un chef d’entreprise comme moi ? En outre, pour vous montrer mon soutien, sachez que je vous passerai commande » dit le patron au salarié. Certains se laissent tenter par le miroir aux alouettes, l’illusion de liberté, voire par une éventuelle main sur l’épaule, mais ceux qui se lancent, ces entrepreneurs d’un nouveau genre, ne côtoieront jamais leur ancien PDG au banquet d’une organisation patronale. Ils ne sont pas leurs égaux. Les salariés qui, en adoptant le régime auto-entrepreneur ou micro-entrepreneur, sont parvenus à assouvir un rêve d’enfance, ne sont pas légion. La sous-traitance de services à des indépendants qui s’est mise en place fabrique le plus souvent des travailleurs précaires. Tous n’ont pas vraiment choisi d’ailleurs. Les exemples édifiants ne manquent pas. Ainsi, pour élargir sa base de données, une structure connue rémunère ses indépendants 5 centimes le traitement de 12 tickets de caisses, ce qui inclut la récupération du nom de l’entreprise et de son numéro de téléphone. La saisie informatique de 240 tickets donne donc royalement droit à 1 euro. Il vaut mieux travailler vite. Cela permet de garder « l’(algo)-rythme ».

Du point de vue de l’entreprise, les avantages de cette externalisation des tâches sont de plusieurs ordres. Tout d’abord, elle ne facture que le travail réalisé. Le comptable est rémunéré pendant qu’il satisfait des besoins naturels s’il est salarié. Il ne l’est pas quand il est indépendant. La constipation et les autres temps morts sont désormais à sa charge. La réduction des coûts est considérable. A cela, s’ajoute une économie d’espace et de locaux. Le télétravail est loin d’être la norme chez les travailleurs salariés. Et puis, l’impact d’un ralentissement de l’activité de l’entreprise se trouve amorti. Il n’y a plus de salariés inutiles. Il suffit de diminuer les commandes passées aux sous-traitants. En d’autres termes, le risque économique est transféré du capitaliste à son ancien salarié. Cela vaut bien la perte du sentiment de domination directe, presque physique, des petits chefs. Il serait malséant de minimiser le blues qui en résulte – sur qui se défouleront-ils maintenant ? – mais les bénéfices l’emportent cependant sur les pertes.

Pour les travailleurs ubérisés, la situation n’est pas aussi réjouissante malgré la coupure avec le petit chef qui ne cessait d’éructer. Même si un lien est maintenu avec l’entreprise-mère, le tarif de la prestation est très inférieur au salaire. Sinon, le directeur aurait conservé ses salariés et ne leur aurait pas affectueusement posé  la main sur l’épaule. Rien ne dit que ces indépendants dénicheront d’autres clients pour compléter leur revenu et que les commandes seront pérennes. Dorénavant, répétons-le, ce sont eux qui portent le risque économique de leur relation avec leur ex patron. Le paradoxe doit être souligné. Selon l’analyse économique standard, le travailleur est « risquophobe » . C’est ce trait de caractère qui expliquerait qu’il renonce au produit de son travail. De son côté, le capitaliste est « risquophile » : les profits se justifient par un pari, une audace, couronnés de succès. Avec l’ubérisation, c’est tout ce raisonnement qui est remis en cause. Pas cool pour la théorie économique…

Conseils de lecture :

Askenazy Philippe, Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses, Paris, Odile Jacob, 2016.
Blandin Tiffany, Un monde sans travail ?, Paris, Seuil, 2017.

2 réflexions sur “L’UBER EST RUDE !

  1. On a l’impression que la situation du « travailleur » s’est améliorée sans cesse depuis des siècles et qu’on est arrivé à un optimum dans les années 80/90. Tout bascule à partir de 2000 vers une précarité sans cesse croissante largement permise par les nouvelles technologies accompagnée d’adaptation du droit du travail. Le fordisme dans toutes ses dimensions explose.

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