SANS CONTACT

Durant l’été de l’année 1891, à Springfield situé dans le Massachusetts, un professeur d’éducation physique fut sollicité afin de concevoir un nouveau jeu qui réduirait le risque de blessures des étudiants. C’est avec cet objectif déclaré que l’enseignant, James Naismith, inventa le basket-ball. Il peut donc être considéré en même temps comme le père du « sans contact » puisque l’une des règles de base de son jeu était que les contacts physiques entre joueurs étaient prohibés.

basket

Le principe du sans contact a parcouru un sacré bout de chemin depuis cette glorieuse époque. Il s’est aventuré dans des domaines que Naismith n’aurait jamais imaginés. Sa traduction dans un langage technologique lui a notamment permis de conquérir le domaine du tran-sport. En 2010, les habitants de l’Ile-de-France ont ainsi été invités à troquer leur Carte Orange, un coupon avec une piste magnétique, en un Passe Navigo, une carte à puce sans contact. Bien qu’aucune étude n’ait constaté à ce jour de modification sensible de la propension à sourire des voyageurs qui empruntent le métro parisien, le changement n’en est pas moins révolutionnaire. Dans le champ du commerce, le paiement sans contact semble davantage apprécié. Selon le groupement de cartes bancaires, en juillet 2017, le nombre de transactions avait plus que doublé par rapport à l’année précédente pour atteindre les 108 millions. Aujourd’hui, une puce dite NFC est intégrée à deux tiers des cartes bancaires et le pourcentage ne cesse d’augmenter. L’épicerie et les supermarchés se situent à la première place des achats réalisés sans contact. Au deuxième rang suit la boulangerie, talonnée par la restauration rapide. Signe de ce succès, le plafond de paiement a été relevé, passant de 20 à 30 euros.

Une expérience a été menée dans une boulangerie nancéienne un dimanche matin par l’auteur de ces lignes. Quoiqu’elle ne soit pas conforme aux protocoles scientifiques les plus stricts, elle donne néanmoins quelques indications utiles. Au-delà de 3 euros, montant minimal exigé par la boulangerie, le client disposait de deux stratégies s’il désirait régler par carte, le paiement sans contact ou avec code bancaire. Dans la première situation, la carte était simplement approchée du terminal de paiement et une facturette transmise aussitôt au client. Le temps moyen de l’opération était de 12 secondes – nous ferons grâce des dixièmes au lecteur. Dans la deuxième, incluant l’introduction de la carte dans le terminal et l’action de taper le code, il fallait compter 22 secondes environ, soit 10 secondes de plus, avec d’ailleurs une large amplitude dans les comportements. Il ne s’agit pas de minimiser le gain des clients ayant opté pour le sans contact mais il y a peu de chances que leur journée en ait été bouleversée. En toute rigueur, il aurait été pertinent de le leur demander mais rappelons que nous étions à Nancy en hiver. Si le temps économisé était cumulable, il y aurait moins matière à rire. En prenant en compte le jour de fermeture hebdomadaire de la boulangerie, le gain du client serait d’une minute par semaine et de 52 minutes par an.

Du côté de la boulangerie, ce n’est pas la même limonade. L’adage de Benjamin Franklin, « le temps, c’est de l’argent » retrouve du sens. Les 10 secondes gagnées par client s’additionnent cette fois. Plusieurs dizaines de minutes sont récupérées au bout du compte. La gestion de la file d’attente est singulièrement améliorée. Les vendeuses en sont conscientes. Dans une logique d’observation-participante, j’ai décidé de mettre la main à la pâte en achetant moi-même du pain. La vendeuse m’a demandé si j’étais d’accord qu’elle recoure au sans contact. Comme je lui ai répondu que je devais réfléchir, elle a introduit ma carte dans le terminal de paiement avec agacement et me l’a tendue pour que je tape mon code. En fait, le paiement sans contact s’inscrit dans une perspective plus vaste, celle des gains de productivité que les entreprises facturent à leurs clients. Il arrive que ceux-ci y gagnent également : la plupart des détenteurs d’un compte bancaire préférera se connecter à Internet pour effectuer un virement plutôt que téléphoner à son conseiller ou se rendre en agence. Il n’est pas choquant en soi que les citoyens, qui sont bénéficiaires des technologies, contribuent à leur financement. L’apport des cartes à puce passé et à venir ne doit pas non plus être réduit au paiement des petites transactions. Il n’empêche que l’enthousiasme des consommateurs pour le paiement sans contact ne s’explique pas d’un point de vue purement rationnel.

L’histoire des formes de la monnaie est bien connue. Trop encombrants, pas toujours faciles à manipuler, les métaux précieux ont été remplacés pendant le Moyen Age par la monnaie papier. Les agents économiques se sont mis à échanger des titres de propriété sur de l’or ou de l’argent tandis que les métaux eux-mêmes n’avaient pas besoin d’être déplacés. A l’ère moderne, la monnaie scripturale, les montants figurant sur les comptes bancaires et circulant par virement, s’est imposée. La dématérialisation et l’accélération de la vitesse de circulation donnent une orientation à ce mouvement historique. Toutefois, les pièces et les billets n’ont pas disparu parce qu’ils sont longtemps restés indispensables pour les petites transactions. Le porte-monnaie électronique et le paiement sans contact viennent apporter une solution technique à ce problème. Si la joie d’être libéré de l’obligation de se promener avec de la ferraille dans les poches ne peut bien sûr être négligée, rendre compte de l’engouement de la population pour les paiements sans contact en s’appuyant uniquement sur cet argument n’est pas satisfaisant. L’extrême individualisme répandu dans notre société constitue certainement une autre part de la réponse. Les efforts que d’aucuns déploient dans l’intention d’échapper aux liens sociaux traditionnels confinent parfois à l’acharnement. La fonction symbolique remplie par les paiements sans contact apparaît alors évidente. Elle renforce le sentiment d’autonomie individuelle.

Conseils de lecture :

Jacoud Gilles, La monnaie dans l’économie, Nathan, Paris, 2000.
Naismith James, Basketball. Its origin and development, Lincoln, University of Nebraska Press, 1996.

 

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