LES CHIFFRES ET LES CHOSES

L’entrée dans la modernité est habituellement associée à un spectaculaire décollage économique des pays du Nord. Mais la Révolution Industrielle a été accompagnée d’un besoin de mesurer, d’évaluer, de chronométrer, auquel le taylorisme a donné corps et qui a contribué à l’explosion de l’utilisation des données chiffrées. Dans les débats de société, le recours à des preuves mathématiques est devenu quasiment systématique. La rigueur est-elle toujours au rendez-vous ?

chiffresetlettres

Il est clair que devoir s’appuyer sur données concrètes afin de justifier ses idées constitue un progrès. Cela évite que les controverses soient tranchées par des arguments d’autorité, des rapports de force académiques ou tout autre type d’artifices. Dans une fameuse étude, le sociologue Paul Lazarsfeld avait exploré le comportement des soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale. D’après ses calculs, les plus éduqués avaient éprouvé davantage de difficultés à s’acclimater à la vie militaire. Ce n’était pas surprenant, expliquait-il, puisqu’il était logique de supposer que les intellectuels aient été davantage bousculés dans un tel environnement que les travailleurs manuels… sauf que ses résultats démontraient en fait le contraire. Il semble que posséder un certain bagage permettait de mieux surmonter les affres de la guerre, de prendre du recul. En d’autres termes, le bon sens ne mène pas toujours à la vérité. Pour déciller les yeux des candides, pour pulvériser les illusions d’optique, les chiffres sont donc d’un grand secours. Pourtant, l’exercice de style incontournable qu’ils sont devenus expose à d’autres écueils. Une partie est liée à la mesure et une autre à l’interprétation des données.

Gaston Bachelard riait du chercheur sûr du troisième chiffre après la virgule mais hésitant sur l’exactitude du premier. Aussi sérieuse soit-elle, la collecte des données pêche en effet par un inévitable manque de précision. L’indice des prix à la consommation (IPC) l’illustre de manière éclatante. Une pile d’une durée de vie d’un an coûte 10 euros. L’année suivante, elle est vendue à 15 euros mais, grâce au progrès technique, elle dure désormais 2 ans. La croissance des prix est de 50 % mais, à durée comparable, la conclusion est différente. Pour une année, le consommateur dépense 7,5 euros : les prix ont baissé de 25 %. L’exemple est caricatural. Il révèle cependant que sous-estimer les gains de productivité conduit à surestimer la hausse des prix. Ainsi, contrairement à une idée reçue véhiculée par les conspirationnistes qui n’en manquent décidément pas une et par les instituts de consommation, l’inflation est plutôt surévaluée – cela indépendamment des problèmes liés à la prise en compte de biens particuliers comme le logement. Dans le même ordre d’idée, la balance des paiements intègre une ligne « erreurs et omissions » afin de restituer une cohérence d’ensemble au tableau puisque les données pures ne s’équilibrent pas alors qu’elles le devraient.

La phase interprétative laisse aussi parfois à désirer. Non seulement le bon sens n’est pas un guide fiable mais il est même la cible des chercheurs créatifs qui s’escriment à le défier en échafaudant les analyses les plus improbables, voire tordues. L’expérimentateur ordonne à une puce de sauter et elle obéit évidemment. Il coupe les pattes de l’animal et il constate qu’elle cesse ses bonds. Conclusion : quand on coupe les pattes d’une puce, elle devient sourde. Bien sûr, il reste à valider empiriquement le scénario délirant mais, comme le remarque Patrice Laroche, à force de répéter une expérience un nombre infini de fois, on finit par tomber accidentellement sur un échantillon de la population qui donnera satisfaction. De ce fait, l’étude sera publiée dans une revue scientifique… pour être contestée plus tard mais qu’importe. Les pièges ne manquent vraiment pas dans cette phase interprétative. Imaginons que, selon une étude réalisée en août à Nancy, les entrées à la piscine municipale et la consommation de Coca-Cola aient augmenté parallèlement. Se baigner pousse-t-il à boire ou bien est l’inverse ? Ni l’un, ni l’autre : c’est une troisième variable, la température, qui est le facteur déclenchant. Corrélation n’est pas causalité.

De surcroît, le monde de la recherche n’échappe pas aux biais idéologiques. En 1996, le physicien américain Alan Sokal le souligna avec humour en soumettant un manuscrit pseudo-scientifique à une revue culturelle postmoderniste, Social Text. Il s’agissait en vérité d’un canular. Cela n’empêcha pas le texte qui traitait de physique quantique d’être accepté et publié, cela simplement parce sa conclusion politique s’inscrivait dans la ligne éditoriale très progressiste de la revue. L’introduction de données chiffrées ne protège pas nécessairement les chercheurs de leurs préconceptions. En 2010, les économistes Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart produisaient une étude dans laquelle ils affirmaient que, quand la dette d’un pays s’élevait au-dessus de 90% du PIB, une période de récession survenait. Ce travail était censé prouver a contrario que l’austérité était la seule voie praticable. Les conséquences en matière de politique économique étaient lourdes pour les gouvernements ayant choisi de s’en inspirer : ils allaient devoir apprendre aux citoyens à se serrer la ceinture.

Mais voilà, en 2013, un étudiant nommé Thomas Herndon fut amené à refaire les calculs des deux économistes dans le cadre de son doctorat et, en dépit de ses multiples tentatives, il n’y parvint pas. Les pays à dette élevée ne connaissaient pas de récession mais, au contraire, une croissance de 2,2 % en moyenne. Tous les efforts exigés de la population l’auraient donc été en vain ? Non, que le lecteur se rassure. Si l’on en croit Rogoff et Reinhart, qui ont toutefois admis qu’ils s’étaient fourvoyés dans leurs additions et soustractions, les conclusions générales de leurs travaux n’étaient pas remises en question pour autant. Ce n’était pas la théorie qui se trompait mais les faits et, des faits, on en trouverait d’autres ! Ce biais idéologique, faut-il le préciser, n’est pas spécifique à ces deux économistes. Il suffit de remplacer l’agneau par le PIB pour que les vers de La Fontaine reprennent soudain leur saveur : « si ce n’est toi, c’est donc ton frère. / Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens ». Il y a bien un loup dans cette histoire.

Conseils de lecture :

Laroche Patrice, « Economie : des études trop souvent faibles statistiquement », The Conversation, 9-2017.
Sokal Alan et Bricmont Jean, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

 

Une réflexion sur “LES CHIFFRES ET LES CHOSES

  1. notre subjectivite eclipse la physique des choses,ainsi le contenant influence le contenu:que serait un champagne sans une flute?un alcool dans un gobelet……what a pity!!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s