DE QUOI LES LANCEURS D’ALERTE SONT-ILS LE NOM ?

Les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’envoyer en France une petite souris à la voix sirupeuse en short rouge, un soda qui ne contient plus de cocaïne depuis plus d’un siècle ainsi que des malabars en uniforme kaki pour chasser de son territoire des envahisseurs venus d’une autre planète. Ils lui ont offert en sus le concept de « lanceur d’alerte » (whistleblower). Mickey reste cependant plus populaire.

lanceurd'arlerte

Dès les années 1980, Marcia P. Miceli et Janet P. Near écrivaient sur cette pratique qui consiste à souffler (blow) dans un sifflet (whistle) lorsque l’on est témoin de faits délictueux au sein de son entreprise. Dans la décennie suivante, l’AFL-CIO poussait les salariés à s’exprimer lorsqu’ils étaient confrontés à certains types de difficultés sur leur lieu de travail. Mais c’est la multiplication des affaires financières, Enron ou Worldcom notamment, qui a enraciné dans la législation américaine la pratique du «whistleblowing». Un volet entier de la loi Sarbanes-Oxley de 2002 sur la comptabilité des sociétés cotées lui a ainsi été consacré. L’objectif était de permettre aux détenteurs d’information sur des falsifications comptables de les révéler sans être inquiétés par leur entreprise. La France n’a pas manqué d’emboîter le pas aux Etats-Unis. Plusieurs lois ont été votées sur le sujet dans l’hexagone depuis lors – la dernière d’entre elles, dite « loi Sapin 2 » de décembre 2016, s’efforce de préciser le statut du « lanceur l’alerte ». Comment comprendre l’essor de ce phénomène ?

La grille d’analyse d’Albert O. Hirschman jette un éclairage sur la notion de « lanceur d’alerte » bien que celle-ci ait émergé postérieurement à sa formulation. Lorsqu’un individu rencontre un dysfonctionnement à l’intérieur d’une organisation avec laquelle il se trouve en relation, selon Hirschman, trois options lui sont offertes : la sortie (exit), la prise de parole (voice) et la loyauté. Pour notre propos, écartons d’emblée la troisième. De nos jours, le schéma du salarié qui demeure toute sa carrière dans une entreprise supposée être bienveillante envers lui n’est plus la norme. Le paternalisme industriel a vécu. A l’ère de la flexibilité à tout crin, sauf s’il appartient à une organisation atypique, le salarié n’ignore pas qu’à n’importe quel moment le responsable des ressources humaines est susceptible de lui indiquer le chemin de la porte. Il est sans illusion. Il s’identifie toujours à son activité, à sa trajectoire, mais de moins en moins à son employeur. Il ne se sent plus tenu de fermer les yeux lorsqu’un scandale survient.

En conséquence, les termes de l’alternative à laquelle le membre d’une organisation fait effectivement face sont la sortie ou la prise de parole. Protester est le mode d’action le moins brutal et il repose sur la croyance que, une fois informée du problème, les autorités prendront les mesures idoines. L’approche est constructive, optimiste. Si la hiérarchie réagit mal, l’idée est de s’adresser au rang supérieur et de répéter indéfiniment la manœuvre jusqu’au sommet de la structure. Plus on monte, plus il est plausible d’imaginer que la situation a été couverte sinon voulue en haut lieu. Dans ce cas, sa démarche met celui qui prend la parole en danger. Il est tout d’abord considéré comme un gêneur et devient une cible à abattre en interne. De surcroît, il permet aux tricheurs de profiter de l’avertissement reçu pour mieux masquer leurs méfaits.

La sortie marque une rupture avec l’organisation. Elle signifie que l’individu est persuadé que la prise de parole ne changerait rien. Ce positionnement extérieur le rend de facto inaudible dans son organisation. L’action est très tranchée. Le bénéfice du doute ne peut-il être parfois accordé aux dirigeants ? Hirschman s’est intéressé à la relation entre ces deux stratégies pour arriver à la conclusion qu’elles se renforcent mutuellement : la défection de concitoyens ayant fui pour s’installer à l’Ouest a rendu la demande de réforme des Allemands de l’Est plus acceptable par le pouvoir. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui ressort surtout est que le «lanceur d’alerte» se trouve à l’intersection des deux comportements : prise de parole et sortie. Dans le droit français, entrer en contact avec la direction de son organisation, même s’il est clair qu’elle a orchestré elle-même le dysfonctionnement, est un préalable. Ensuite seulement, il est possible d’informer la justice des turpitudes de ses dirigeants – la sortie qui est ici la recherche d’une solution extérieure n’intervient que dans un deuxième temps.

Nous voici enfin arrivés à l’explication de la prolifération des « lanceurs d’alerte ». En excluant toute possibilité de génération spontanée ou d’épidémie, elle réside dans l’environnement économique. La concurrence extrême, les enjeux financiers, les contraintes de performance constituent le terreau idéal sur lequel les conduites malhonnêtes prospèrent. Quand la fin justifie les moyens, si les résultats sont moins bons qu’attendus, la tentation est forte de franchir la ligne jaune. Il ne s’agit pas de dédouaner les patrons voyous mais de comprendre comment des êtres qui n’hésitent pas à afficher sans vergogne un engagement éthique, à punir leurs enfants s’ils mentent, sont capables de tels dérapages. En fait, les occasions de transgression fabriquent les « lanceurs d’alerte ».

Dans ce contexte, l’ambigüité du rôle de l’Etat doit être soulignée. Officiellement, il met en place des dispositifs de protection des « lanceurs d’alerte » mais, par un étrange souci d’équilibre, il se soucie de l’intérêt de leurs « victimes ». Lors du vote de la « loi Sapin 2 », il s’en est fallu de peu que le statut du « lanceur d’alerte » ne s’efface devant le sacro-saint «secret des affaires». En outre, un salarié qui voit son patron escroquer les clients de l’entreprise ne sera pas écouté par les tribunaux si leurs relations sont mauvaises. La solution pour les dirigeants qui trichent est simple : entrer en conflit avec leurs salariés suspects d’être dotés d’un sens moral élevé afin de devenir immunisés face à une éventuelle dénonciation. Heureusement que la règle pour les cambriolages n’est pas la même : ce sont les faits qui prédominent, pas la relation entre le voleur et la victime.

Conseils de lecture :

Hartmann Florence, Lanceurs d’alerte, Paris, Fayard, 2014.
Hirschman Albert O., Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 1990.

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