MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

Les fonctions régaliennes de l’Etat désignent prioritairement celles qui correspondent au monopole de la violence légitime : police, justice et armée. Les ultralibéraux considèrent que des agences privées pourraient se substituer avantageusement à l’action de l’Etat au point de conduire à sa disparition. Mais sont-ils les seuls à se plaindre des marques de la souveraineté de l’Etat ?

police

Personne n’a oublié les manifestations post-Charlie, les scènes de fraternisation entre citoyens et forces de l’ordre sur l’air de « nous sommes tous des policiers ». Les télévisions diffusaient en boucle les images d’un baiser déposé par un manifestant sur les joues d’un CRS. Les journalistes les commentaient avec un lyrisme débordant. Il fallait se remémorer les premiers pas de l’homme sur la lune pour trouver un équivalent à ce tendre poutou, s’émerveillaient-ils. Cette description de ces moments de folie collective enseigne déjà que la parole des médias n’est pas vraiment performative. Ce n’est pas parce qu’elle est martelée au micro par un journaliste submergé d’émotion qu’une affirmation devient une vérité. De plus, un tel discours démontre a contrario que, dans un pays comme la France, la population n’est pas spontanément en adoration devant sa police puisque c’est la révolution dans les mentalités appelée de leurs vœux par les journalistes qui était supposée déboucher sur ce résultat.

Au pays de Guignol, la maréchaussée n’est pas forcément regardée avec bienveillance. La France est un pays latin. Si les voitures qui s’arrêtent au feu rouge n’en sont pas à subir des concerts de klaxon de conducteurs impatients, la tradition qui consistait à effectuer des appels de phare pour signaler la présence des forces de l’ordre dans les parages y a longtemps perduré. C’est une question de culture. Pour mesurer comment un courant de solidarité peut naître de la simple opposition à l’Etat, il suffit de se rendre devant une perception dans les minutes qui précèdent la limite de paiement du tiers provisionnel. Quelle fusion des citoyens dans le collectif national ! Jusqu’à ce que la transparence ne devienne un sujet de préoccupation politique dans l’hexagone, les pays dits puritains étaient même tournés en ridicule. Ils sont vraiment impayables ces Américains, capables de pousser à la démission le chef de cabinet du Président Bush (père), John H. Sununu, parce qu’il utilisait les avions de l’administration fédérale pour acheter des timbres ! Et la pauvre Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement suédois, qui endura la même sanction pour une barre chocolatée achetée avec sa carte de crédit de fonction…

Certaines expressions témoignent de cette absence de sympathie. Avant de tomber en désuétude, l’amusant « mort aux vaches », qui tirerait son origine de la Guerre de 1870, a longtemps eu les faveurs du public. Tel un réflexe, la simple vue d’un uniforme était susceptible de déclencher l’exclamation, sans être nécessairement associée à un positionnement idéologique, ni à une quelconque agressivité. Ce n’est pas le cas avec la formule « CRS SS », qui a connu ses heures de gloire avec Mai 1968 même si elle remonte à la répression d’une grève de mineurs en 1948. Dans cette situation, point de neutralité, la charge politique est claire. Le slogan a été ringardisé ces dernières années. C’est un défaut de culture qu’il convient d’invoquer à cet endroit. Même dans les mouvements vigoureusement engagés dans la lutte contre l’extrême droite, certains ignorent manifestement qui étaient les SS. C’est alors que l’improbable « tout le monde déteeeste la police » a émergé.

Cette formule appelle quelques remarques. D’abord, le verbe « déteeeste » est plutôt comique. Il évoque davantage la jeunesse des beaux quartiers, qui cherche à s’encanailler et qui est persuadée que l’interjection « zut » est fabuleusement transgressive, que des révolutionnaires chevronnés prêts à renverser le système capitaliste. Evidemment « tient en haut mépris » aurait été trop long par rapport au rythme mais pourquoi pas « abhorrrre » par exemple ? Ensuite, « tout le monde » est révélateur d’une tendance contemporaine à prendre son cas pour une généralité. Enfin, la dimension politique ne peut être laissée de côté : à qui profite la police ? L’idée sous-jacente est que l’Etat sert les intérêts des classes dominantes conformément à l’aphorisme de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». En d’autres termes, les institutions étatiques favorisent les comportements prédateurs et protègent les possédants.

On pourra toujours reprocher à la police de pourchasser davantage les voleurs de poule que les patrons voyous. Il est vrai qu’« entre gens de bonne compagnie », enterrer les affaires est parfois bien tentant. Il faut éviter le scandale. Toutefois, au-delà de cette opposition entre criminalité en col blanc et en col bleu, la question centrale demeure : qui la police protège-t-elle ? C’est ici que le raisonnement des manifestants anti-police pose un problème logique. Les dominants n’ont pas besoin, au fond, de la police. Les agences de protection privée prospèrent non seulement dans le milieu des entreprises mais aussi dans des zones résidentielles particulièrement riches. Les capitaux des dominants sont en sécurité dans les paradis fiscaux. Ce sont des signes monétaires plus que des biens matériels. Aujourd’hui, les forces de police protègent et rassurent surtout les classes moyennes. D’où l’attention qui leur est consacrée par l’extrême-droite. C’est pourquoi la désignation de la police comme bouc-émissaire est inquiétante. Il ne s’agit pas seulement d’enfantillages ou d’une fidélité anachronique à un état dépassé de l’économie. C’est aussi le signe d’une inclination pour la politique de la tabula rasa. Réformer la société afin de réduire les inégalités paraît trop complexe pour ces gens-là. C’est tellement rassurant de rêver tout casser en se disant que cela permettra de mieux réaliser l’utopie.

Conseils de lecture :

Cancès Claude et Frachon Matthieu, La police pour les nuls, First, 2015.
Dessaux Prince Gisèle, Ils ont tué mon père – L’affaire Prince 1934, Plon, 1995.

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