LES ETATS DESUNIS D’EUROPE

A force de se taper les uns sur les autres, les pays européens ont décidé de favoriser les échanges économiques entre eux afin de rendre l’hypothèse de la guerre improbable. A l’exception de conflits à l’Est, le Vieux continent a été épargné par les guerres. Mission réussie sur ce plan. Réussie par ailleurs ? C’est moins sûr.

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Un retour à la vulgate de la construction européenne est indispensable pour comprendre ses difficultés actuelles. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman sont considérés comme ses pères fondateurs et la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) sa première pierre. L’objectif est politique puisqu’il s’agit de développer la coopération au sens large entre pays membres mais les moyens mis en œuvre sont prioritairement économiques. A cet égard, la réussite semble impressionnante. Les stades de l’intégration économique se succèdent : une zone de libre-échange est créée en 1957 ; une union douanière, qui est une zone de libre-échange avec un tarif commun vis-à-vis de l’extérieur, en 1958 ; le marché commun, qui est une union douanière avec libre circulation des capitaux et des personnes, en 1993. Le passage à la monnaie unique parachève le mouvement. Aucune autre zone régionale n’est arrivée à ce niveau d’intégration. Le problème est que cette entente économique n’a pas été simplement le principal moyen de coopération intra-européenne : elle a été quasiment le seul.

En fait, si l’idée d’en finir avec les guerres qui ont ravagé le continent était louable, la dimension politique s’est assez vite réduite à cette réalisation. La création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) a été torpillée en 1954 par la France, laquelle a également enrayé la tentative de doter l’Union d’une constitution en 2005. Alors, bien sûr, ce texte se retrouve à quelques virgules près dans le traité de Lisbonne de 2007 mais il n’était pas question de sortir les trompettes à cette occasion puisque faire entrer par la fenêtre un contenu rejeté par la porte du suffrage universel n’est pas le genre d’exploit dont les dirigeants européens pourraient avoir envie de se vanter. Qui sait que la Ministre des affaires étrangères de l’Union répond au doux nom de Federica Mogherini et que le véritable intitulé de son poste est « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ? Est-ce l’air de Bruxelles qui contient du répulsif ? En raison de cette incapacité à instiller une incitation à s’élever au-dessus de ses intérêts égoïstes, chaque pays en est resté à défendre son bout de gras.

Sans ligne directrice politique, l’Union a creusé son sillon exclusivement dans le champ économique au point que ce qui n’était qu’un moyen à l’origine s’est mué au fil du temps en fin. Jusque-là, rien de bien dramatique en vérité. Les grandes idéologies ont provoqué de telles hécatombes au vingtième siècle que de nombreux Européens ne verraient pas forcément d’un mauvais œil cette orientation plutôt matérialiste. Les penchants individualistes qui ont été observés depuis plusieurs décennies dans nos sociétés s’expriment certainement mieux dans la célébration de la société de consommation que dans une manifestation pour assurer les droits d’une quelconque minorité le samedi après-midi. Tant qu’il part en vacances et qu’il mange bien en regardant la télévision, que demande le peuple ? Dans ces conditions, d’où viendrait la défiance en l’Europe ? Comment en est-on arrivé à cette situation où le véritable trait d’union de citoyens appartenant à des pays différents tend à devenir l’euroscepticisme ? Les pro Europe devraient avoir un boulevard, non ?

C’est là qu’apparaissent les énormes lacunes de nos dirigeants, leur folie, si ce n’est leur totale cécité. La question est en effet : de quelle Europe économique a-t-on réellement envie ? Et là, ces têtes d’œuf s’extasient ou le feignent devant le manque d’enthousiasme des populations face au menu proposé. Ce qui compte n’est pas que les citoyens des classes moyennes vivent dans le confort mais que les marchés soient efficients, que la concurrence batte son plein. La création de valeur pour l’actionnaire est synonyme de nirvana. A cette intention, le marché du travail n’est jamais assez flexible. Le patronat qui donne le la en France dit sans ambages que les travailleurs français doivent être plus mobiles. Que cela signifie que les citoyens connaissent la précarité et soient baladés d’un emploi à l’autre, d’une ville à l’autre, n’est pas un problème. Seuls les traditionnels pisse-vinaigres peuvent y trouver un motif de mécontentement. Certaines entreprises prospères licencient parce que, voilà, il faut préparer dès maintenant les prochaines conquêtes. Cette logique du « toujours plus » est sans limite. Autrement dit, l’économie n’est pas au service des populations mais d’elle-même.

En exagérant à peine, la société de consommation est une conséquence secondaire, positive certes mais secondaire, de cet emballement. La machine est lancée, dit-on, et il serait trop tard pour l’arrêter. Précisons qu’une partie non négligeable des « anti-systèmes » européens se contenterait de perspectives très raisonnables : pas forcément un emploi à vie dans la même entreprise mais la possibilité de se coucher le soir sans trembler pour ses revenus du lendemain, ne pas subir de chantage à l’emploi du type «travaillez plus et gagnez moins, sinon nous délocalisons » ou encore « tant pis si cela bouleverse votre vie personnelle mais, si vous ne prenez pas ce job, vous ne toucherez plus d’allocations ». L’impuissance de citoyens déboussolés explique en partie les comportements aberrants dans l’isoloir. Les résultats des dernières élections italiennes sont éloquents. L’Italie n’est pas simplement le pays de la mozzarella et de la pizza. Ce pays est membre du G7-G8, un groupe constitué des puissances économiques historiques. Ses électeurs ont permis aux dirigeants du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue de jouer un remake du pacte germano-soviétique. La différence est que les nazis et les communistes étaient alliés contre les démocraties. Cette fois, c’est une démocratie qui accouche de ce monstre censé la détruire.

Conseils de lecture :

Geary J. Patrick, Comment les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Champs, 2011.
Lowe Keith, L’Europe barbare, Paris, Tempus, 2015.

 

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