L’INFO A LA UNE…

Parler des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est définitivement ringard. Il faut dire technologies de l’information et de la communication (TIC) afin de suggérer que les changements qu’elles induisent n’ont plus de mystère et sont bien maîtrisés. Pas sûr qu’ils le soient pourtant…

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D’après la typologie proposée par Elinor et Vincent Ostrom, les biens de l’ancienne économie sont ordinairement classés dans la catégorie des biens rivaux tandis que ceux de la nouvelle où l’information occupe une place essentielle sont non rivaux. Le critère de rivalité traduit l’idée que certains bien peuvent être consommés par plusieurs consommateurs en même temps alors que, pour d’autres biens, c’est impossible. L’aspect matériel d’une voiture l’associe à la classe des biens rivaux, au contraire des biens de la nouvelle économie. En effet, une information se partage. Non seulement sa détention n’empêche pas d’autres consommateurs d’y accéder mais sa valeur augmente souvent avec leur nombre. Les séries télévisées sont un exemple de ce type de biens : si l’audience est élevée, les chances qu’une nouvelle saison soit tournée augmentent. Dans le même ordre d’idée, la loi de Metcalfe stipule que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses membres. L’impact de cette famille de biens n’est pas négligeable sur l’analyse économique.

La théorie économique standard s’appuie sur un personnage fictif, l’homo œconomicus, l’homme rationnel. C’est logique puisque l’économie est, parmi les sciences humaines, celle qui est centrée sur la rationalité des comportements. L’homo œconomicus établit son choix entre différents états de l’économie en procédant au calcul coût-avantage de chacun d’eux. Pour ce faire, il recourt à des techniques de calcul qui enchantent les étudiants en microéconomie. A l’évidence, le comportement de madame Michu ne peut lui être apparenté. La ménagère de 50 ans ne se rend pas au supermarché avec une calculatrice dans une main et une feuille de formules mathématiques absconses dans l’autre. Or, sans cette hypothèse de rationalité du consommateur, les résultats de la théorie économique standard deviennent très douteux – cela, bien que des économistes comme Milton Friedman aient soutenu que, si le modèle prédit des résultats correspondant à la réalité, peu importe si les hypothèses sont excessivement simplificatrices.

Outre l’homo œconomicus, une autre hypothèse du modèle standard s’est également trouvée rapidement sur la sellette : elle est relative à l’information. Celle-ci est supposée être transparente, gratuite et facilement accessible. Si ce n’est pas vérifié, la même suspicion pèse sur les conclusions à tirer de la théorie que dans le cas précédent. Or, on comprend bien le problème qui se pose. Imaginons un individu ultra-rationnel. A partir du moment où l’information devient coûteuse, son comportement change radicalement. Tant que l’information était gratuite, son intérêt était de poursuivre ses recherches le plus longtemps possible afin de dénicher le produit de ses rêves au prix le plus bas. Mais dès qu’un coût apparaît, que ce soit en temps ou en argent, c’est sa rationalité même qui lui ordonne d’interrompre sa quête. Aucun consommateur ne prospectera toutes les grandes surfaces de sa ville juste pour acheter une boîte de petits pois.

Dans la pratique, les agents économiques effectuent au moins intuitivement une distinction entre les multiples catégories de biens. Un bien immobilier ne s’achète pas habituellement sans quelques investigations personnelles. L’acheteur s’informera sur le prix du mètre carré. Il comparera plusieurs biens. Il est important qu’il transpire. Il faut posséder un incroyable aplomb pour acheter une maison lors de sa première visite sur la base d’arguments purement rationnels – nous laissons délibérément de côté les achats «coup de cœur » qui, par définition, échappent au champ de la rationalité. C’est ce qu’on appelle la « malédiction du coup de chance ». Plutôt que prendre conscience de sa bonne fortune, l’acheteur se dira souvent que, si à sa première visite il est tombé sur une telle occasion, avec quelques recherches supplémentaires, il parviendra à faire mieux. Par contraste, l’achat d’une boîte de petits pois, on l’a dit, ne nécessite pas d’efforts trop intenses.

Que viennent faire alors les technologies de l’information dans cette histoire ? On a observé que l’homo œconomicus ne pouvait donner sa pleine mesure en raison du coût de l’information, pour autant que le personnage existe bien sûr mais ceci n’est qu’un détail après tout. Le développement des technologies de l’information – sites Internet, comparateurs de prix… – conduit au bout du compte à une réduction significative de ce même coût. S’il suffit uniquement de cliquer sur un bouton pour localiser la boîte de petits pois la moins chère, pourquoi s’en priver ? Toute économie est bonne à prendre. Avec la quasi gratuité de l’information, le calculateur rationnel retrouve donc des couleurs. D’aucuns annoncent même sa revanche et s’en réjouissent : l’homo œconomicus is back ! La nouvelle est importante mais ce n’est pas l’unique conséquence de cette baisse du coût l’information.

En fait, les agents qui émettent l’information sont aussi concernés que ceux qui les reçoivent. La théorie de la « longue traîne » de Chris Anderson est une illustration du phénomène. De façon plus générale, c’est une démocratisation de l’information qui se produit. Pour un musicien, le passage par un grand studio n’est plus indispensable pour atteindre le public. S’il a du talent, s’il est dans l’air du temps ou s’il sait tout simplement se vendre, il aura l’opportunité de réussir sans cela. Mais cet accès quasi immédiat à la communauté des connectés, à cette caisse de résonance, n’est pas sans danger. Umberto Eco bougonnait : «les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel». Difficile de lui donner complètement tort d’autant que ces petits génies exigent en parallèle un « droit à l’oubli » pour les âneries qu’ils s’amusent à professer à la planète entière. Au moins, ils sont lucides…

Conseils de lecture :

Anderson Chris, Free ! Comment marche l’économie du gratuit, Paris, Champs, 2016.
Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, 2009.

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