MAIS MOI, C’EST DIFFERENT…

A l’ère du tout à l’ego, il est sain de pouvoir se raccrocher à des principes clairs, objectifs, qui nous permettent de gérer nos relations avec les autres occupants de la planète. La réciprocité en fait partie. Elle est heureusement d’un grand secours.

singe-réciprocité

Une expérience menée sur des paires de capucins gourmands par Sarah Brosnan et Franz de Waal donne le ton. En échange d’un galet, les singes sont habitués à recevoir chacun du concombre. Les opérations se déroulent sans encombre jusqu’à ce que les scientifiques récompensent un des deux singes par un délicieux grain de raisin tout en continuant d’offrir du concombre à l’autre. Le taux de participation des capucins à ces échanges passe à 40%. Lorsque le scientifique distribue des grains de raisin sans contrepartie à ses « chouchous », le pourcentage continue sa chute et atteint 5 % . La population des singes ne goûte guère à ces simagrées et se met même à balancer toutes sortes d’objet sur l’homme de science. La conclusion est sans appel : certains animaux sont dotés du sens de la réciprocité – pas tous parce que, par exemple, si une huitre se ferme, c’est rarement en raison d’un manque de respect à son égard – mais il est clair que les humains ne sont pas une exception.

Quand, dans un groupe humain, des individus s’arrangent pour recevoir sans jamais rien donner en retour, ils sont mal perçus au point que certains entreprennent de les punir dès lors que les malotrus sont démasqués. Une expérience d’Ernst Fehr et de Simon Gächter montre que la tendance à sanctionner ceux qui ne jouent pas le jeu de la réciprocité augmente avec la durée de la relation. Pour peu qu’elle soit éphémère, la punition des égoïstes est rare. Il faut dire que la punition est souvent coûteuse ; alors pourquoi gaspiller des ressources si l’on sait que l’on a peu de chances d’être confronté à la personne en question dans le futur. Ce n’est plus la même histoire quand la relation est durable. Les comportements qui relèvent de la « punition altruiste » sont plus fréquents. Typique de ce cas de figure, le copropriétaire qui vient rappeler les règles de vie les plus élémentaires à un résident indélicat et qui n’ignore pas qu’il risque d’essuyer des reproches ou des insultes, voire de devenir une cible pour son interlocuteur. Il se sacrifie pour la collectivité en quelque sorte.

Parfois, la punition peut paraître quelque peu exagérée. On se souvient du citoyen américain qui avait fait sauter la cervelle de la grossière créature ayant grillé la politesse à une file de personnes pour entrer plus rapidement au cinéma. Mais, en laissant de côté l’éventuelle disproportion entre le « crime » et son châtiment, l’intention du tireur était d’agir en faveur de la justice sociale et il n’ignorait pas qu’il se rendrait en prison pour un petit bout de temps, et évidemment sans passer par la case départ. En fait, Matthew Rabin distingue deux formes de réciprocité : la réciprocité positive, où l’on récompense un individu qui nous a fait du bien, et la réciprocité négative, où l’on punit quelqu’un qui nous a fait du mal. La plupart des travaux traitent de l’une ou l’autre… mais à partir de nos attentes. Il serait bon de s’interroger sur ce que les autres personnes pensent de nous? Agissons-nous bien dans un esprit de réciprocité. Il est bien dommage que ce type d’approche soit délaissé car c’est le cœur du problème. Nous sommes assez indulgents envers nous-mêmes, beaucoup moins envers les autres et cela se voit.

Quand François Fillon expliquait que les médias n’étaient pas assez pugnaces et qu’un homme politique mis en examen devait démissionner, c’était avant d’être confronté lui-même à la situation. Quand il est devenu une proie, il a révisé son jugement : les médias étaient instrumentalisés dans une implacable chasse aux sorcières et la présomption d’innocence devait primer. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. A l’autre bord politique, le leader de Podemos Pablo Iglesias s’en était pris au Ministre des finances espagnol en 2012 : « On ne peut pas mener la politique économique d’un pays depuis la terrasse d’un appartement de 600 000 euros ». Catastrophe, quelques années plus tard, il se portait acquéreur d’un appartement du même prix. Soudain, l’éducation et de la qualité de vie pouvaient justifier un tel achat. Il faut le comprendre : il ne savait pas lui non plus qu’il serait frappé un jour par un affreux coup du sort. Et ces gens nous gouvernent et prétendent décider au nom de la collectivité.

Jusqu’à présent, il n’était question que de politique, de guerre éventuelle, mais il y a bien pire avec le football et ses enjeux fondamentaux. En demi-finale de la dernière Coupe du monde, après avoir été battus par la France, les Belges se sont plaints du jeu défensif de leur adversaire et affirmaient posséder une équipe d’un niveau supérieur. La presse française s’est levée comme un seul homme pour étriller les « diables rouges » et les accuser d’être une sacrée bande de mauvais perdants. Elle avait juste oublié de montrer l’exemple deux ans plus tôt en finale de l’Euro : la France avait été alors vaincue par le Portugal et, manifestement, selon ses dires, les Portugais n’avaient pas trop mérité leur victoire en se recroquevillant en défense, empêchant ainsi la meilleure équipe de triompher. Il faut dire que, dans ce cas précis, les Français étaient déçus et espéraient tellement être couronnés sur leur sol national ! Cela justifie un traitement un brin différencié. L’auteur de ces lignes imagine facilement les critiques qui pourraient lui être adressées. Et toi, tu respectes mieux le principe de réciprocité peut-être ? La réponse est « oui, bien sûr… et, quand je ne m’y conforme pas, c’est parce que la situation était vraiment différente ».

Conseils de lecture :

De Waal Frans, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.
Fehr Ernst et Gächter Simon, « Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments », American Economic Review, 2000, p. 980-994.

 

5 réflexions sur “MAIS MOI, C’EST DIFFERENT…

  1. une petite histoire juive pour souligner que l’etre humain a du mal a accepter un bienfait car celui-ci le rend redevable ce qui est proprement insupportable:un grossiste juif du sentier enseigne a son fils qu’il ne faut jamais faire credit le fils s’indigne et le père lui donne un exemple il afait une fois credit a un commerçant en difficulte ,et alors s’insurge le fils!!!!!! le père termine en évoquant que le client ayant bien vendu la marchandise ne revint jamais car il preferait avec l’argent gagne aller chez un autre grossiste plutôt que de devoir REMBOURSER celui qui lui avait credit:un bienfait n’est pas toujours suivi de reciprocite

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  2. Pour prolonger ton thème : la réciprocité et la réforme en politique.

    Les français sont favorables aux réformes. Ils sont, semble t’il, très demandeurs. Pourtant quand la moindre réforme (même le plus petite, tellement petite que c’est indécent d’appeler ça réforme) est réellement sur le point d’aboutir, ils sont contre.

    En fait, ils attendent comme les singes une réciprocité individualiste. On me demande de payer plus d’impôt, cela doit me fournir un avantage personnel en contrepartie.

    Si la contrepartie d’un effort individuel doit profiter à la société, en général, mais pas nécessairement à celui qui fait l’effort, la réforme est alors rejetée.

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    • oui, c’est le nœud du problème. C’est peut-être dans les aides sociales que ça se voit le mieux : y en a tellement que les Français sont globalement contre… mais chacun s’arc-boute sur la sienne.
      Pour le dire autrement, on est incommodé par l’odeur du caca des autres mais pas par la sienne 🙂

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