BERNARD

Le monde de la finance vient de commémorer en petite pompe les dix ans de la faillite de la banque Lehman Brothers, acmé de la pire crise du système capitalisme, celle qui aurait pu ramener l’économie mondiale à l’Age de pierre. Nous l’avons échappé belle, au moins temporairement. Enfin pas tout le monde.

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Beaucoup de lignes ont été écrites sur cette période exceptionnelle où des petits génies des mathématiques étaient parvenus à fabriquer des produits financiers où la rentabilité n’était plus corrélée au risque. Tandis que les conseillers bancaires continuaient d’expliquer à leurs clients que leur demande était cocasse, que les placements qui rapportent énormément mais qui ne sont pas risqués du tout n’existent pas hélas, les banques s’étaient fabriqué pour elles-mêmes des petits bijoux de ce type, les fameux produits subprime. Pour être précis, il s’agissait de produits associés à un risque théorique élevé, d’où leur fort niveau de rentabilité, mais dont la réalisation était très improbable. Ce qui les rendait éminemment attractifs. Tant que les ménages américains remboursaient leurs crédits, que les taux d’intérêts étaient faibles et que le marché immobilier montait, la détention des produits subprime était juteuse sans être dangereuse. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée. Les produits subprime sont devenus toxiques et même ruineux. Comme chaque établissement financier essayait de se débarrasser des siens, une méfiance générale s’est instituée. L’ensemble du système a même frôlé une entière paralysie. Finalement, grâce à l’intervention de la puissance publique, il a redémarré et les affaires ont repris comme si rien ne s’était passé.

Les conséquences de ce désastre ont également été abondamment disséquées. Les répercussions du blocage des banques dans l’économie réelle ont en effet été très concrètes. C’est par les dysfonctionnements du système de crédit que la crise financière s’est propagée à l’ensemble de la sphère économique. Les entreprises et les ménages se sont trouvés privés de moyens d’emprunter. De ce fait, une récession mondiale, dont la durée a été variable selon les pays, a été enregistrée. Le chômage et la précarisation se sont singulièrement accrus. A plus long terme, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. A quelques rares exceptions près, les grands organismes financiers qui avaient spéculé imprudemment ont été maintenus par les institutions politiques selon l’adage «too big to fail ». Le dépôt de bilan de l’un aurait conduit à des réactions en chaîne incontrôlées mettant en péril les autres établissements financiers. Les grands intervenants de la place savent désormais qu’ils peuvent continuer à prendre les risques les plus insensés. Si leur paris sont payants, ils se rempliront les poches et, sinon, les citoyens seront mis à contribution pour leur éviter la faillite. La règle du jeu est donc «pile, je gagne et face tu perds ».

Dans le catalogue des effets de la crise du subprime, la chute de Bernard Madoff est inexplicablement passée sous silence d’ordinaire. Que la personne ne mérite pas forcément que l’on s’apitoie sur son sort est une chose, il n’empêche qu’il peut être considéré comme l’une des plus fameuses victimes de cette crise financière. Sans elle, Madoff serait toujours en train de trôner en palpant des liasses de billets. Rappelons que son modèle d’enrichissement combinait une escroquerie d’une grande banalité avec une connaissance assez fine de la psyché humaine. L’arnaque était une simple pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un montage financier dans lequel les investisseurs sont rémunérés par les placements des nouveaux entrants. De la cavalerie mais sans sonner la charge. C’est ici que Madoff avait été astucieux. Il avait bien sûr ciblé ses clients, des institutions financières et de grosses fortunes personnelles, mais en refusant de gérer les fonds du premier venu. Cette sélectivité affichée avait créé une rareté artificielle tout en suggérant que Madoff n’était pas à court d’argent. Si l’on ajoute qu’il proposait des rendements astronomiques, parfois plus de 15 % par an, sa réputation dans la haute société fut rapidement faite. Beaucoup se seraient damnés pour être de la fête. Robin des Bois avait été supposé prendre aux riches pour donner aux pauvres. Madoff prenait aux très riches pour donner à sa famille.

Le cocktail entre volonté de se distinguer et cupidité fut détonant. Que des profanes aient pu se laisser berner par les gains servis par Madoff, passe encore. En revanche, que des professionnels de la finance soient tombés dans le panneau dépasse l’entendement… à moins qu’ils n’aient subodoré que Madoff prenait des libertés avec la réglementation. Il est vrai qu’à cette époque des rumeurs de délit d’initiés avaient couru sur le compte de Madoff. Il avait même été dénoncé par des concurrents à l’autorité de surveillance, la Sécurité Exchanges Commission (SEC), qui n’avait rien trouvé à y redire – certains ont supposé que l’idylle entre la nièce de Madoff et un des inspecteurs a rendu les contrôles moins minutieux. Quoi qu’il en soit, si des investisseurs professionnels ont fait confiance à Madoff avec ces éléments d’information, c’est probablement parce qu’ils estimaient que ses tripatouillages étaient habiles et leur profitaient. Ils n’auraient jamais imaginé qu’ils s’exerçaient à leur détriment. Des arroseurs arrosés en quelque sorte.

La meilleure preuve que Madoff a été victime de la crise de 2008 est qu’il était jusque-là sorti indemne de tous les contrôles. Sa chance n’a tourné que quand ses investisseurs, secoués et en mal de liquidités, ont décidé presque tous au même moment de retirer leurs fonds de chez lui. La pyramide s’est effondrée d’un coup. L’addition a alors été corsée : approximativement 65 milliards de dollars partis en fumée et une condamnation en 2009 à 150 ans de prison, la peine maximale. Avec une réduction de peine de moitié pour bonne conduite, il ne sera libéré qu’en 2084. Cela fait du temps pour méditer sur les œuvres de Paul Verlaine : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde / Ô vous tous ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre… Bernard.

Conseils de lecture :

Gubert Romain et Saint-Martin Emmanuel, Et surtout n’en parlez à personne, Albin Michel, Paris, 2009.
Morin Pascal, Des subprimes aux populisme, Glyphe, Paris, 2017.

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