S’IL VOUS PLAÎT, DESSINE-MOI UNE HISTOIRE…

En affirmant que « si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde en aurait changé », Blaise Pascal souhaitait illustrer que de petites causes peuvent produire de grands effets. Toutefois, en même temps, il autorisait l’imagination, la « folle du logis » selon Nicolas Malebranche, à s’aventurer hors des sentiers battus.

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Les passionnés de ballon rond ne sont pas les derniers à se prêter à ce jeu pascalien : ils adorent refaire le match : « ah, si les poteaux des buts avaient été ronds plutôt que carrés». En vérité, pour l’être humain, il est souvent tentant de se demander ce qui se serait passé si… En procédant de la sorte, il adopte une approche contrefactuelle. Il n’y a pas de limite au type d’interrogation qui peut être soulevée. La question est susceptible d’être futile : « et si je n’avais pas repris trois fois du gâteau » comme relever du choix de vie : « et si j’avais accepté ce poste à l’étranger ». Parfois, la problématique est extrêmement primaire comme avec « et si j’étais monté dans l’avion qui s’est écrasé » – la seule réponse possible étant : « eh bien, je serais mort ». Le but n’est alors pas de se remuer les méninges, de se lancer dans une sorte d’introspection ou encore de s’offrir une séquence nostalgie. Il est juste de jouer à se faire peur. En réalité, cette démarche combine créativité et rigueur car il n’est pas simple de bâtir un scénario alternatif qui n’intègre aucune des informations emmagasinées par ailleurs : « en vivant à Lyon, j’ai rencontré Dupont. Et si j’étais parti habiter à Paris mais y avais quand même rencontré Dupont par hasard ». Attention à ne pas frôler le ridicule.

Les historiens de l’économie n’hésitent pas à s’appuyer sur cette méthode de raisonnement. Robert Fogel est l’un des plus connus d’entre eux et il a même été récompensé du prix Nobel pour ses travaux. Il s’est notamment mis en demeure d’explorer comment l’économie des Etats-Unis se serait développée sans le chemin de fer. Sa conclusion est que d’autres moyens de transports se seraient substitués et auraient comblé le vide. La navigation fluviale aurait connu un véritable essor. Bien sûr, admet Fogel, des impacts auraient été enregistrés. Par exemple, les Américains se seraient installés près des cours d’eau plutôt qu’autour de gares. Cependant, sa conclusion est que le poids du chemin de fer dans la croissance de l’économie américaine doit être minoré. Le propos de ce type d’exercice intellectuel est donc de distinguer causes apparentes et profondes, petits détours et voies sans issue. Afin que leur argumentation soit plus rigoureuse, ses partisans n’hésitent pas à recourir à des modèles économétriques. Par les chiffres qu’ils assènent, leur démonstration est supposée convaincre les sceptiques. Cette discipline, qui porte le nom de cliométrie, permet de dépasser le stade intuitif : et si on n’avait pas inventé la roue… la construction de l’échelle reliant la terre à la lune ne serait pas encore achevée.

Je souhaiterais me livrer moi-même à cet exercice par rapport à la dernière élection présidentielle. Et si François Bayrou avait tout de même présenté sa candidature ? D’un coup, le suspens de la campagne s’accroît. Les sondages annoncent des résultats serrés. Ils ne se trompent pas. Le score de François Bayrou est de 5,52 %. D’après les politologues, il a pris des électeurs à Emmanuel Macron qui obtient 19,31 % des voix et même à François Fillon qui termine avec un score de 19,19 % – certains électeurs de droite n’étaient pas à l’aise avec sa candidature mais ne pouvaient se résoudre à voter Macron. Le culot du general manager des marcheurs a presque payé : il est coiffé sur le poteau par Jean-Luc Mélenchon qui se qualifie pour le second tour avec 19,58 %. Tétanisée par le choc des extrêmes qui s’annonce, la France ne prend même pas le temps de saluer la superbe performance de Macron qui quitte la vie politique aussi vite qu’il y est entré. L’insoumis en chef annonce officiellement que madame Merkel n’est plus la cible de son jeu de fléchettes. Le slogan « tout sauf Marine » semble porter la France mais la gauche révolutionnaire réussit à saborder la campagne melenchonienne. Son discours de rupture pousse une partie des classes moyennes vers Marine Le Pen qui est élue avec 50,42 % des suffrages.

A la surprise générale, à peine élue, la Présidente de la république annonce que le Front National garde son nom. Le public ignorait qu’il était question d’un changement éventuel. Plus important, les caisses du parti sont renflouées et certaines affaires sont rapidement étouffées. Mais les effets de l’élection s’étendent au-delà de la famille Le Pen. Les contradictions du programme économique du Front National apparaissent au grand jour. Les ministres libéraux, favorables aux entreprises, s’écharpent publiquement avec les partisans d’un soutien des classes populaires. La Présidente et son Premier ministre Florian Philippot peinent à faire cesser cette pagaille même en mettant la question des migrants, seul sujet d’entente entre membres du gouvernement, sur la table et en provoquant ainsi une crise européenne.

Dans cet environnement délétère, la France ne remporte pas la coupe Davis de 2017. En effet, Yannick Noah démissionne bruyamment de son rôle de capitaine, entraînant dans son sillage les meilleurs joueurs de tennis nationaux. Pourtant, malgré la multiplication des couacs, le cas français fait tâche d’huile. En octobre 2017, le conservateur Sebastian Kurz remporte les élections autrichiennes et forme un gouvernement de coalition avec l’extrême-droite. Yannick Noah annonce qu’il n’entraînera pas l’équipe d’Autriche si on le lui propose. Plus grave, l’Italie suit le mouvement antisystème. Un gouvernement qui rassemble des personnalités du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue arrive aux affaires. Son Ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, est surnommé le « roquet de Marine Le Pen ». Yannick Noah convoque la presse : il ne sera pas non plus le capitaine de l’équipe d’Italie. En août 2018, la Fédération Internationale de Tennis (ITF) décide l’abrogation de la Coupe Davis sous sa forme actuelle. Sans rapport avec Noah, dit-elle, et nous sommes priés de la croire.

Conseils de lecture :

Fogel Robert W., Railroads and American Economic Growth: Essays in Econometric History, Johns Hopkins University, 1964.
Kipling Rudyard, Si, Gallimard, Paris, 2009.

Une réflexion sur “S’IL VOUS PLAÎT, DESSINE-MOI UNE HISTOIRE…

  1. la comparaison du developpement des usa par rapport au train est juteuse ,Lenine ,lui, définissait le communisme comme l’electification generale et le developpement des moyens de communication,donc ratage de l’urss …what else!

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