LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

Pierre Desproges recommanda un jour aux hommes qui s’ennuient de casser leur montre pour tuer le temps. De son côté, Obélix suggéra de mettre des grains plus fins dans un sablier, chronomètre de l’époque. Il souhaitait ainsi altérer la vitesse des adversaires d’Astérix à la course. La conception du temps autant que sa mesure ont toujours inspiré les philosophes…

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Le rapport au temps est loin d’être universel. Au-delà des clichés, un Allemand sera plus pointilleux sur le respect d’échéances spécifiques qu’un Malien. Sur ces questions, les chocs culturels sont parfois épiques. En fait, deux types de modèles de gestion du temps doivent être différenciés, le « monochrone » et le « polychrone ». Dans le système monochrone, répandu principalement dans l’univers occidental, le temps est considéré comme une entité unique, tangible, qu’il est possible de contrôler, planifier, gagner ou gaspiller. Marcel Proust, qui s’est lancé « à la recherche du temps perdu » en sait quelque chose. Une forme de continuité existe. A l’intérieur de cette configuration, il faut distinguer les perceptions linéaire et cyclique. La première est caractéristique de l’univers judéo-chrétien : il y a un début, une fin et un cheminement entre les deux qui correspond à la réalisation des décrets divins. La seconde renvoie au monde grec. Cette vision est défendue notamment par les stoïciens. A l’instar des saisons, une même suite d’évènements se déroule et se répète à l’identique. Elle nourrit le mythe d’un « éternel retour ».

Dans une culture polychrone, que l’on trouve d’ordinaire dans des zones économiques moins avancées, le temps est plus élastique, moins palpable. Un individu n’hésitera pas à s’engager sur un calendrier dont le respect des échéances est illusoire. Dans le même ordre d’idée, Edward Hall raconte que des familles sont susceptibles de commencer la construction d’une maison puis de l’abandonner sans raison fondamentale avant de la reprendre éventuellement un jour. La conception pluridimensionnelle du temps est appréciée de façon assez négative par les êtres qui vivent dans des environnements monochrones. On parlera de manque de rigueur, d’incapacité à se concentrer sur des tâches précises, de penchant à la dispersion. Quelques rares originaux y verront un refus de se laisser enfermer dans des carcans trop étroits, voire une certaine poésie. Ils seront attirés par l’aspect bohême. De leur côté, les personnes polychrones sont perturbées par l’exigence d’exactitude ainsi que l’étanchéité entre les sphères professionnelle et privée. Il est hors de question de distribuer des bons points à un modèle ou à l’autre. Il s’agit de cultures qui ont, chacune, leurs particularités.

Etant donné les traits qui viennent d’être exposés, il n’est pas surprenant que la révolution du capitalisme soit apparue en Occident alors que de nombreuses inventions tellestemps.pngque l’imprimerie, la boussole, la noria, le gouvernail axial, la poudre et les armes à feu sont nées sous d’autres latitudes. La quête d’efficacité et la logique d’optimisation ne pouvaient que s’épanouir dans un contexte monochrone. Pourtant, des obstacles d’un autre ordre ont dû être surmontés à cette fin. En effet, le christianisme a longtemps décrit les richesses terrestres avec un souverain mépris. L’interdit du prêt à intérêt désigné sous le nom d’usure n’a pas été la moindre de ces embûches. La rémunération du temps vouait directement aux flammes de l’enfer. Comme le développement économique requérait que les ressources financières soient rapidement affectées aux besoins de financement, des catégories de la population mal considérées comme les Juifs et les Lombards ont rempli ce rôle de prêteur.

Précisons que, à cette époque, le simple prêt à intérêt était appelé usure – aujourd’hui, le terme désigne le prêt à un taux abusif. En France, la loi fixe un taux maximal au crédit. En tout cas, la position chrétienne en ces temps anciens n’était pas tenable. C’est pourquoi les penseurs scolastiques ont utilisé toutes leurs ressources intellectuelles pour imaginer des moyens de contourner l’interdit. Ils y sont parvenus. Les plus célèbres exceptions ont été le damnum emergens – une perte subie en raison d’un prêt justifie une rémunération – et le lucrum cessans – un gain auquel on a renoncé à la suite d’un prêt autorise pareillement une rémunération. Quelques siècles supplémentaires ont été nécessaires pour que le christianisme via le protestantisme aborde ces questions de face, sans complexe. D’un coup, la banque protestante s’est mise à concurrencer la banque juive. Dans une formule qui est restée dans les esprits, Benjamin Franklin a énoncé ce changement de perspective : « le temps, c’est de l’argent ». Et les comiques ajoutent volontiers que, s’il pleut, c’est même du liquide !

Le rôle économique du temps dans le système capitaliste ne se limite pas au paiement de l’intérêt. La maxime de Franklin se décline également dans le domaine de la production. A cet égard, la tendance a longtemps été mauvaise pour les dirigeants d’entreprise : le temps de travail a presque diminué de moitié entre le début et la fin du vingtième siècle. L’abolition larvée des 35 heures et le chantage aux délocalisations ont légèrement infléchi le mouvement mais cela reste très insuffisant. L’action des technologies de l’information et de la communication (TIC) est beaucoup plus probante. Comme dans le système polychrone, la frontière entre les domaines privé et public s’efface. Le progrès est immense : n’importe qui peut surfer deux minutes sur la toile au travail. Qui ne l’a pas fait ? Il y a juste une petite contrepartie : le salarié est invité à emporter son travail à la maison. Il y gère son temps comme il veut mais l’essentiel est que la mission qui lui a été assignée ait été accomplie à son retour. Voilà une manière habile de récupérer du temps. Le must du must est bien sûr le télétravail : l’entreprise économise en plus le coût des locaux. Pourquoi ne pas travailler en regardant la télévision ? Tant que le salarié ne confond pas le nom d’un client avec un héros des « feux de l’amour », tout le monde sera content…

Conseils de lecture :

Hall Edward, La danse de la vie, Seuil, Paris, 1992.
Desproges Pierre, Tout Desproges, Seuil, Paris, 20

2 réflexions sur “LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

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