LE VER(T) EST-IL DANS LE FRUIT ?

Jacques Chirac est connu pour avoir été un fameux lanceur d’alerte. A la tribune du quatrième Sommet de la Terre, il a ainsi dénoncé le désastre écologique : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Si un homme de sa trempe avait été un jour Président de la république, la lutte contre le réchauffement climatique aurait assurément eu meilleure mine… Mince, il l’a été justement… Comme les autres, il n’a rien fait. Pourquoi ?

vert-etfruit.pngQu’est-ce que le capital ? D’aucuns diront qu’il s’agit d’un instrument d’exploitation. D’autres y verront un moyen d’émancipation des individus dans l’économie. Laissons de côté ce débat idéologique et intéressons-nous à sa nature même. Le capital peut changer d’apparence – emprunter une forme monétaire, se transformer en machines, matières premières et salaires avant de revêtir à nouveau ses habits monétaires d’origine. Mais alors qu’est-ce qui le caractérise ? Le détenteur d’un livret A n’est pas un capitaliste. C’est un rentier. Le capitaliste peut être défini comme l’être qui risque ses ressources dans des activités économiques. Le mot clé est risque. Le système capitaliste repose donc sur la notion de risque, d’aventure incertaine, de spéculation pour lui associer une connotation péjorative. Sur le plan purement économique, puiser dans son épargne afin de créer sa propre entreprise de fabrication de bonbons, celle pour laquelle on va transpirer sang et eau, et acheter des actions Peugeot sont des opérations identiques. Dans les deux cas, la personne fait un pari sur une demande potentielle, que ce soit celle de bonbons ou celle de voitures. Il ne possède aucune certitude en la matière.

Le taux de mortalité infantile est très élevé : environ 50 % des entreprises n’atteignent pas l’âge de cinq ans. Il ne faut pas croire que ceci constitue une des limites du système. Bien au contraire. La philosophie du capitalisme repose sur cette logique. En prenant des risques à titre individuel, les agents économiques défrichent des zones inconnues. Ils montrent à la société quelles voies méritent d’être suivies et lesquelles doivent être abandonnées. Quand ils ont fait preuve de flair, ils sont récompensés : leur compte en banque bombe fièrement le torse mais, même quand l’idée n’est pas bonne, ils livrent une information utile à la collectivité : « attention, impasse par ici ». La réussite se nourrit parfois de cuisants échecs. Quoique réputés paresseux, les consommateurs des Etats-Unis n’ont éprouvé aucun intérêt pour la sucette électronique. L’entrepreneur qui avait caressé l’espoir d’un engouement pour le produit s’est fourvoyé. La mayonnaise n’a pas pris. En revanche, la technologie a été récupérée et intégrée aux brosses à dents, avec bonheur cette fois.

Ulrich Beck et Anthony Giddens ont expliqué que, non seulement nous vivons dans une société du risque, mais que, ces risques, ce sont les hommes qui les fabriquent par leurs activités économiques. Dans les temps anciens, les grandes catastrophes telles que les tremblements de terre étaient provoquées exclusivement par les fantaisies de dame nature. Elles n’étaient pas rattachées à l’action humaine même si des représentants de l’ordre moral l’affirmaient pour pouvoir terroriser les croyants. En se targuant d’avoir dompté la nature, l’être humain a endossé par la même occasion la responsabilité des dérèglements qui ne manqueraient pas de résulter de ses initiatives. L’amiante, Tchernobyl, Fukushima ou le réchauffement climatique en sont de remarquables illustrations. Face à cette accumulation, l’homme a inventé une réponse adaptée : le «principe de précaution » requiert qu’« en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives » dans un certain nombre de domaines.

Le principe de précaution revient à renverser la charge de la preuve. Ce n’est pas à la science de prouver l’innocuité d’un produit ou d’un procédé mais l’inverse. Tant qu’il n’existe pas de certitude sur sa non dangerosité, il est préférable de l’écarter. Les enjeux sont ici de santé publique ou planétaires. Cette approche n’est pas vraiment compatible avec la culture en vigueur dans le système capitaliste. Comme souligné plus haut, la réalisation d’un risque y est perçue comme une avancée, un progrès significatif. L’obstacle sera contourné et de nouvelles solutions seront mises en œuvre. Une pénurie des énergies traditionnelles se dessine à l’horizon ? Pas de souci, le gaz de schiste et les énergies vertes prendront le relais. D’abord, le pétrole ne manquera jamais. Il sera juste plus cher, rendant d’autres sources d’approvisionnement en énergie rentables. La capacité d’adaptation du capitalisme, sa flexibilité, le rend complètement sourd à la notion d’irréversibilité. Il n’est pas apte à appréhender la perspective d’un point de non-retour.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est apocalyptique : d’une part, les conséquences d’une augmentation de la température de plus de 1,5°C seraient ravageuses et, d’autre part, le mouvement de réchauffement est tellement rapide que cette limite a de bonnes chances d’être atteinte en 2050 plutôt qu’en 2100 comme visé. L’effet électrochoc a duré 24 heures dans les médias. En fait, aucune mesure de régulation drastique ne semble envisageable dans nos démocraties individualistes. Les « verts » avancent en ordre dispersé. Quelques-uns invoquent des arguments moraux mais tout le monde n’est pas sensible à la souffrance d’une huître au moment où elle va être avalie. D’autres font l’apologie d’une nouvelle société moins matérialiste et plus collaborative. Seulement, tout le monde n’est pas fatigué de consommer encore et toujours. Les plus malins font appel à un raisonnement économique : les énergies et les technologies vertes sont l’eldorado de demain, fortune comme emploi. La ruée vers l’or se déroule au ralenti : pour le système capitaliste, tant que nous ne serons pas au bord du gouffre… Il est manifestement plus facile de se moquer des excès du principe de précaution, le « précautionnisme », qui pourrait nous ramener à l’Age de pierre. Décidemment…

Conseils de lecture :

Beck Ulrich, La société du risque : Sur la voie d’une autre modernité, Champs, Paris, 2008.
Bronner Gerald et Géhin Etienne, L’inquiétant principe de précaution, PUF, Paris, 2014.

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