QUI VEUT DE MES JOLIS DECHETS ?

Environ 800 millions de tonnes de déchets sont produites chaque année en France. Selon les chiffres de l’ADEME, chaque habitant engendre l’équivalent de 600 kilos d’ordures ménagères. Et tous ces déchets doivent être traités, enfouis, recyclés… C’est du propre !

déchets

Même quand on remonte dans les temps les plus reculés, l’histoire de l’homme se confond avec celle de ses déchets. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les groupes humains se déplaçaient régulièrement pour se nourrir. La gêne était donc minime mais ils en produisaient déjà par leur activité, comme les armes usagées, comme leurs excréments. La sédentarisation a changé la donne. La forte concentration d’hommes dans les zones résidentielles pose le problème pour la première fois. Des solutions sont imaginées : les premières décharges voient le jour ; des sites d’enfouissement sont aménagés ; les restes de produits alimentaires servent d’engrais ; les métaux usagés sont fondus avant d’être réutilisés – le recyclage est une très vieille pratique, antérieure au mouvement écologiste et à l’économie circulaire. A Rome, les citoyens peuvent déposer leurs détritus dans des vases en terre cuite que les ancêtres des éboueurs viennent collecter. Pour les excréments, l’esclave du pot de chambre, le « lasanophorus », remplit une mission bien utile. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’attacher les services d’un domestique doivent trouver une solution par eux-mêmes. Attention à ne pas céder à la tentation de balancer ses immondices par les fenêtres. C’est aussi mal reçu par les passants que par les autorités qui infligent de sévères sanctions.

Les déchets deviennent une réelle préoccupation à partir du onzième siècle. L’essor des villes et le développement économique en sont la cause principale. En l’absence d’un pouvoir central fort qui met en place des mesures drastiques pour limiter les nuisances, le Moyen Age est caractérisé par d’épouvantables conditions d’insalubrité. Les cochons jouent un rôle de nettoyeur en absorbant tout ce qui passe à portée de groin mais ils ne parviennent pas à endiguer le mouvement. Une des étymologies possibles de déchet est le mot « déchié », qui date du treizième siècle et correspond à ce qui tombe d’une matière travaillée comme la laine ou bien le coton. Il s’agit de résidu de la production. Il naît à cette époque où la saleté des villes, la pollution des rivières et la contamination des sols contribuent à la propagation des maladies. Il faut attendre le règne de Louis XIV pour qu’un roi mette réellement les doigts dans le cambouis : il rationalise la collecte des déchets et instaure une fiscalité punitive pour les contrevenants. Pourtant, la lecture des mémoires de Saint-Simon, qui décrivent la vie de la cour à Versailles, susciteraient un haut-le-cœur à toute personne respectant des règles basiques de propreté actuelles.

Avec la Révolution industrielle, l’urbanisation et la quantité de déchets s’accroissent. Cependant, la modernité propose rapidement des solutions efficaces pour relever le défi : l’incinération, qui évite la saturation des décharges, mais aussi le tout-à-l’égout et les boîtes à ordures fermées dites poubelles, du nom du préfet de Paris qui a imposé leur utilisation. Les chiffonniers qui pullulaient et accomplissaient une tâche équivalente à celle du cochon disparaissent du paysage : la valorisation des déchets n’est plus à l’ordre du jour. Dans ces conditions, l’hygiène fait des bonds et l’espérance de vie progresse, surtout dans les pays développés bien sûr. Un happy end ? Ce serait trop simple. En réalité, les activités économiques ont fait émerger deux nouveaux types de difficultés. Tout d’abord, des déchets dangereux et nécessitant une gestion particulière sont apparus. Le traitement du nucléaire et des ordures ménagères ne peut être identique. De plus, l’épuisement des ressources de la planète a conduit à un retour en grâce de la stratégie du recyclage. C’est le fameux modèle de l’économie circulaire où l’objectif est de réutiliser sans fin les mêmes matériaux dans les nouveaux cycles de production. Les déchets reprennent de la valeur.

Lorsque les deux problèmes se retrouvent dans un secteur, les conséquences deviennent dramatiques. Le cas des déchets électriques et électroniques est éloquent à cet égard. Les pays occidentaux exportent leurs scories vers les pays pauvres où les normes environnementales sont moins strictes. Jusque-là, c’est du classique. Le souci est que les habitants arpentent les décharges en quête de matériaux récupérables. Ils manipulent notamment du plomb, de l’arsenic, du brome, du phosphore et du chrome hexavalent qui sont tous extrêmement toxiques. Les gains sont évidemment dérisoires. Une telle situation rend les inégalités entre le Nord et le Sud encore plus insupportables. Il n’est pas sûr du tout, cher Charles Aznavour, que la misère soit moins pénible au soleil. Certains pays comme le Danemark préconisent que chacun conserve ses propres déchets sur son territoire afin d’éviter de tels scandales. Ils restent à ce jour minoritaires.

Les biens sont censés avoir une utilité positive. Sinon, personne ne les achèterait. L’économiste anglais Stanley Jevons a pourtant mis au jour l’existence de biens à utilité négative comme les déchets. Ce sont des biens dont les agents économiques ne souhaitent pas être détenteurs. Une bouteille en plastique entre dans cette catégorie puisque, après avoir bu le soda qu’elle contenait, le consommateur cherche à s’en débarrasser et risque même d’être verbalisé s’il s’en déleste sur la voie publique. C’est pourquoi l’échange de ces biens est étonnant. D’habitude, l’agent économique paie et reçoit le bien en contrepartie. Avec les biens à utilité négative, il dépense de l’argent pour que quelqu’un devienne propriétaire de son produit. Ainsi, les déchets rendent chèvres les économistes mais le plus grave n’est pas là. L’investigation du système capitaliste par leur prisme montre à quel point il est susceptible de dysfonctionner et même de dépasser les limites de l’indécence quand il n’est pas sérieusement régulé. Pierre Bellemare le disait avec détermination : « il y a sûrement quelque chose à faire »…

Conseils de lecture :

Béguin Marine, « L’histoire des ordures : de la préhistoire à la fin du dix-neuvième siècle», , volume 13, décembre 2013.
Lupton Sylvie, Economie des déchets. Une approche institutionnaliste, 2008, De Boeck, Bruxelles.

3 réflexions sur “QUI VEUT DE MES JOLIS DECHETS ?

  1. Le système capitaliste « est susceptible de dysfonctionner et même de dépasser les limites de l’indécence quand il n’est pas sérieusement régulé. » Sérieusement régulé, il pourrait donc rester à l’intérieur des limites de l’indécence : juste indécent mais pas plus, quoi ! De là à penser qu’il y a sûrement autre chose à faire !…

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