ALLEZ, ENCORE UN PETIT EFFORT !

Dans notre société post-moderne où le doute règne en maître, les slogans habiles poussent comme des petits pains : « osez être vous-même ! » ou « qu’attendez-vous pour exprimer ce qu’il y a en vous ?». En général, une offre d’assistance accompagne ces encouragements bienveillants à exprimer ses talents. Elle est rarement gratuite. Il arrive également que l’on soit obligé d’être performant

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Puisqu’il est question de performance, il est essentiel d’évoquer son évaluation. La productivité est un des indicateurs les plus utilisés en la matière par les économistes. Il suffit de diviser la production par la quantité de facteurs de production – le travail ou le capital – pour la mesurer. Prenons une équipe de trois individus, travaillant chacun deux heures, qui récolte 90 kilos d’oranges. La productivité est de 30 kilos par personne ou encore de 15 kilos à l’heure. Dans un contexte où les entreprises sont obnubilées par la maximisation de leur profit, la réalisation de gains de productivité devient un passage quasi obligé. En produisant davantage avec la même quantité de facteurs de production, elles augmentent logiquement leurs bénéfices. La pression de l’équipe d’encadrement sur les échelons inférieurs est immense à cette intention. Elle l’est d’autant plus que c’est son unique raison d’exister. La productivité d’un manager est en fait jugée à l’aune de celle de ses subordonnés. En usant de la carotte ou du bâton, difficile de savoir dans quelle catégorie se classent les séminaires de saut à l’élastique, il doit inciter les collaborateurs de bas étage à se remuer. Sa propre survie est en jeu.

Le Président Nicolas Sarkozy avait proposé de « travailler plus pour gagner plus ». Aujourd’hui, l’ambiance est à la morosité. L’offre est plutôt « travailler plus et gagner moins pour sauver son emploi quelques années ». A cela, il faut ajouter que la finesse psychologique n’est pas forcément la qualité première des bienheureux qui appartiennent à la caste des managers. Ils n’hésitent pas à activer le levier de la perte d’emploi en agitant frénétiquement des indicateurs plus fins que la productivité tels que le TUMO (Taux d’Utilisation de la Main d’Oeuvre). S’il tend vers les 100 %, si l’on gomme les temps morts, la productivité devrait grimper en flèche, croient-ils. Raté. Le plus souvent, une augmentation du TUMO se traduit par une détérioration de la productivité. Comment est-ce possible ? L’effort consiste à vaincre une résistance, à sortir d’une routine. Cela signifie que les salariés ont parfois besoin de souffler avant de repartir de l’avant. Le manager qui cherche à supprimer ces moments de récupération affecte en retour leur productivité. C’est facile à comprendre, notamment pour ceux qui expliquent sans discontinuer que la seule manière d’augmenter l’emploi est de permettre aux entreprises de licencier, qu’il n’est pas possible d’être dans « le plus » à chaque instant. C’est pareil.

Bien sûr, tout un discours managérial musclé rejette ces constats. Il faut demander l’impossible afin d’obtenir beaucoup. Un célèbre entraîneur d’athlétisme motivait ainsi ses poulains : « dans une course de sprint, le secret de la victoire est d’être au maximum dès la sortie des starting blocks et… d’accélérer progressivement ». Peut-être leur grand phantasme est-il de transformer leurs salariés en coureurs de 100 mètres juste avant le départ, c’est-à-dire en avatars de lions en cage, affichant un visage ultra déterminé, se donnant des grands coups sur la poitrine et regardant la ligne d’arrivée comme s’ils voulaient la tuer ? Le chantier est vaste. La fameuse injonction « je vous veux à 200 % de vos capacités en permanence » relève du même mode de pensée. Le manager qui la prononce est probablement fier de lui par-dessus le marché – sans jeu de mots. Il y a toutefois quelque chose de rassurant dans ce discours. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de parvenir à des postes à  responsabilités en entreprise en n’ayant rien compris au cours de mathématique dispensé en classe de cinquième. Que cela aide les cancres en mathématiques à garder courage !

Les effets de ces pratiques sont désastreux pour la société dans son ensemble. Ils ont été chiffrés par un think tank libéral, Sapiens : le coût de l’absentéisme au travail en France avoisine les 108 milliards d’euros. Quand on additionne les salaires versés aux absents, le temps de correction des dysfonctionnements liés aux absences et les dépenses externes associées, le coût annuel moyen par salarié est de 3 521 euros dans le privé et de 6 223 euros dans le public. Plus intéressant encore, ce n’est pas la fainéantise légendaire des salariés qui est incriminée dans cette étude mais, pour l’essentiel, « des conditions de travail dégradées », une « organisation du travail défaillante » et des «défauts de management de proximité ». Comme c’est surprenant ! Les « managers à distance », les hauts managers, sont bizarrement mis hors de cause. Pourtant, dès qu’ils le peuvent, ils dégainent des arguments tels que « dans conditions de travail, il y a travail… alors soyez heureux d’en avoir un… ce qui n’est pas le cas de tout le monde » qui ruissellent vers les niveaux subalternes.

D’ailleurs, il n’y a pas que les salariés situés au plus bas qui soient concernés par cette obsession de la productivité. Comme le rappelle le dicton, « on est toujours le managé de quelqu’un ». Les managers de niveau intermédiaire ne sont pas épargnés non plus par ce schéma. Les statistiques du burn out affolent les compteurs. Des enquêtes indiquent que de nombreux cadres préféreraient (pour eux) moins de tensions, quitte à devoir renoncer à une (petite) partie de leur rémunération ou de leurs perspectives d’évolution professionnelle. Pour ces privilégiés, Byung-Chul Han avance une explication supplémentaire. Selon lui, la société de la performance est finalement une société de l’auto-exploitation : « le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement ». Le rôle de l’individualisme effréné doit être souligné. Centré sur lui-même, le cadre narcissique n’a plus de rapport authentique avec autrui. Il tourne à vide. Le train est lancé. Il accélère. Attention au virage. Tchou-tchou.

Conseils de lecture :

Han Byung-Chul, La société de la fatigue, Circé, Paris, 2014.
Queval Isabelle, Philosophie de l’effort, Cécile Défaut, Paris, 2016.

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