COUVREZ CETTE FESSE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

La loi anti-fessée est de retour. Censurée l’an passé par le Conseil constitutionnel, elle rebondit ces jours-ci à l’Assemblée nationale. Elle vise plus à protéger les enfants victimes de violences domestiques que les pauvres parents perclus de rhumatismes articulaires. L’expression « tête à claques » sera-t-elle passible de poursuites judiciaires ? Le suspens est à son paroxysme…

La France est loin d’être pionnière en la matière. La Suède a ouvert le bal dès 1979. A la suite de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1989, et notamment son article 19 qui proclame le droit à une éducation sans violence, la majorité des pays européens lui ont emboîté le pas. Même l’Autriche et l’Ukraine ont prohibé le recours à des châtiments corporels. C’est dire ! Précisons que balancer de colère la tête de son enfant contre un mur ou lui verser de l’huile bouillante sur la tête sont, heureusement, déjà interdits. Ce qui est ciblé est le recours à des pratiques violentes de moindre intensité.

Normalement, plus aucun enfant ne devrait se retrouver à l’horizontale sur les genoux d’un de ses parents avec une sensation de doux picotement à l’endroit du derrière. La claque dégainée avec la main ouverte, pour ne pas laisser de traces comme on dit dans la police, sera pareillement à ranger au rayon des vieilleries. Ce n’est pas la fessée en tant que telle qui provoque de l’urticaire aux partisans de la loi mais ses effets durables sur les enfants, c’est-à-dire les traumatismes qu’elle est susceptible de susciter en eux. Entre adultes consentants dans le cadre de jeux coquins, elle sera toujours tolérée.

Au fondement de cette initiative, il y a l’idée que les coups portés témoignent d’une impuissance et ne résolvent rien. Des parents bien accompagnés peuvent obtenir l’obéissance de leurs rejetons d’une autre manière. Avec la menace de privation d’écran, ils disposent désormais de l’arme atomique, non ? Dans une étude comparant les pays européens pro et anti-fessée, la Suède enregistrait le plus faible niveau de violence éducative. En 2001, seuls 3% des enfants y avaient reçu une grande gifle et 1% une raclée. Les chiffres de l’Allemagne, pourtant également performante, étaient de 9% et de 3%. Dans ces deux pays, comme dans la plupart de ceux qui ont banni les punitions corporelles, la petite délinquance, la consommation de drogue et d’alcool ainsi que les suicides ont bien reculé.

Néanmoins, quoique l’expression ne soit pas forcément bien choisie, les adeptes de la fessée ne baissent pas les bras. On observe aussi une décroissance de ces comportements déviants dans nombre de pays n’ayant pas encore légiféré sur le sujet. Et puis, si la violence choque, il est difficile de dire ces jours-ci qu’elle ne paie jamais. Que l’on soit pour ou contre la fessée, il n’existe pas de preuve ultime. Au bout du compte, c’est une question de valeurs autant que de bons sens. Une tape sur la main à un enfant qui a frappé son frère ne laisse pas les mêmes traces physiques et mentales qu’une bonne séance quotidienne de fesses rouges.

En vérité, même si quelques conflits récents suggèrent le contraire, la guerre en Syrie avec ses plus de 350 000 morts, la violence a chuté dans nos sociétés au cours des siècles. Les massacres à grande échelle, les populations entières passées au fil de l’épée, étaient des évènements courants dans les temps anciens. Selon les données de Steven Pinker, le taux annuel de morts violentes dans les sociétés non étatiques avoisinait 524 pour 100 000 personnes. Au vingtième siècle, avec l’addition des guerres, des génocides et des famines, il n’a pas dépassé 60 pour 100 000. Le processus de pacification a compris plusieurs étapes.

La naissance de sociétés agricoles a divisé le taux annuel par cinq. Le développement de gouvernement centraux qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime a également joué un rôle. Le degré de cruauté et de sadisme a diminué de façon drastique. La tendance dans le monde est à l’abolition de la peine de mort. Pendant longtemps, il s’est agi d’un spectacle familial. Même la souffrance animale nous est devenue insupportable. En d’autres termes, les casseurs professionnels qui font occasionnellement parler d’eux sont une anomalie, un vestige du passé. Et il est impossible de savoir avec certitude s’ils se conduisent de la sorte parce qu’ils ont reçu trop de fessées ou pas assez.

Les économistes ont leur mot à dire sur le sujet. Les violences domestiques se produisent au sein de la cellule familiale. Or, sur le plan étymologique, économie vient du grec, oïkos et nomos, deux mots signifiant respectivement maisonnée et loi. Le champ économique a ainsi pour objet la gestion de la famille. Le budget aussi bien que l’éducation en font partie. Cela positionne donc l’économie à un niveau intermédiaire d’analyse entre l’éthique, qui concerne l’individu, et le politique qui se rapporte à la collectivité dans son ensemble. Le sens du mot économie a évolué mais cela n’a pas empêché quelques économistes d’explorer le fonctionnement de la famille bien que cette dernière ne soit pas a priori soumise aux lois du marché.

Le « théorème de l’enfant gâté » (rotten kid) de Gary Becker est certainement le plus fameux résultat de ces investigations. Le point de départ est un couple altruiste qui élève deux enfants et les bombarde de cadeaux. Si l’un d’entre eux se conduit égoïstement et maltraite son frère, il suffit que les parents réajustent leur politique de dons, en favorisant la victime, pour que l’agresseur comprenne où est son intérêt et change d’attitude pour recevoir à nouveau des présents. Ce schéma suppose une rationalité du sale gosse. Il vaut mieux que ce soit le cas d’ailleurs. Sinon, la politique parentale risque de décupler son ressentiment. Le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. Cette théorie mobilise des incitations positives, les dons, plutôt que négatives, les torgnoles. Faut-il se féliciter que la fessée soit une des principales absentes de la théorie économique ? Le débat est ouvert…

Conseils de lecture :

Bussmann Kai-D, Erthal Claudia et Schroth Andreas, « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et société, volume 26, 2012, p. 85-106.

Pinker Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and Its Causes, Penguin, Londres, 2012.

 

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