VIVE LA TRANSPARENCE… VRAIMENT ?

Le dictionnaire définit la transparence comme la propriété des corps qui transmettent la lumière par réfraction et au travers desquels on voit les objets avec netteté. Elle est habituellement appréciée, au contraire de l’opacité qui suscite l’inquiétude. Cette opinion est-elle réellement brillante ? A la réflexion…

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Les économistes libéraux sont extrêmement préoccupés par la question de la transparence de l’information puisqu’il s’agit d’une condition sine qua non de l’équilibre sur les marchés. Ils entendent par là que les prix doivent être gratuits et accessibles à tous. D’autres économistes ont montré que l’information ne se limitait pas aux prix, qu’elle recouvrait également les comportements des agents économiques et que, du coup, son partage avec toutes les parties prenantes au marché était beaucoup moins évident. Ainsi, l’assureur ignore si le souscripteur d’un contrat d’assurance automobile est un excellent conducteur alors que l’automobiliste, lui, le sait. C’est ce qui s’appelle une asymétrie d’information. Certes, 90 % des automobilistes de l’hexagone affirment que les Français sont de mauvais conducteurs tout en soutenant que, pour ce qui les concerne, ils entrent dans la catégorie des bons. Ils savent toutefois au fond d’eux-mêmes que ce n’est pas forcément le cas et, quand ils doivent choisir leur contrat d’assurance, ils se positionnent en conséquence.

En introduisant le concept d’« équilibre séparateur », Michael Rothschild et Joseph Stiglitz proposent une solution à ce problème spécifique sans mobiliser les stéréotypes sexistes ! Il convient de mettre deux types de contrat sur le marché – l’un avec une faible prime et une franchise élevée, l’autre qui combine au contraire une prime élevée et une faible franchise – pour que les automobilistes retiennent celui qui correspond le mieux à leur aptitude au volant. Un conducteur dangereux optera logiquement pour la deuxième formule. Des solutions réglementaires existent évidemment hors du marché, la mise en place d’un système de bonusmalus par exemple. En fait, des débats opposent les économistes sur la voie à suivre quand l’information n’est pas complètement transparente. A quel point le marché est-il perturbé ? Il n’est pas surprenant que, dans une société où l’information tient un rôle aussi central, le « prix Nobel d’économie » ait été attribué à plusieurs reprises à des économistes travaillant sur cette thématique. Dans la plupart de ces investigations économiques, l’information est caractérisée par ses insuffisances, ses défauts. Peu s’intéressent aux difficultés que sa perfection et sa complétude occasionnent.

Dans une économie mondialisée où la décomposition des processus de production est de plus en plus complexe, la traçabilité des produits est bien utile. Elle réduit le risque que des aigrefins fassent passer des vessies pour des lanternes ou, à défaut, de la viande de cheval pour du bœuf. C’est entendu. De la même manière, sachant que des relations troubles sont parfois nouées entre les milieux politiques et économiques, un minimum de clarté est salutaire dans l’idée d’éviter les conflits d’intérêts. Cependant, la marche vers la transparence, l’information facile et gratuite, n’est pas sans susciter quelques interrogations. Tout d’abord, dans la sphère politique plutôt qu’économique d’ailleurs, toutes les informations n’ont pas pour vocation d’être mises sur la place publique. Chaque Etat possède sa part d’ombre. Ces éléments ne servent pas forcément à fomenter des coups d’Etat. La divulgation de câbles diplomatiques est susceptible de provoquer des crises internationales. La révélation d’échanges avec des militants des droits de l’homme dans une dictature n’est pas sans danger pour ces derniers.

De surcroît, indépendamment même de ces arguments, serait-il souhaitable qu’un micro diffuse en direct l’intégralité des débats lors des conseils des ministres ? Doit-on exiger des dirigeants politiques que leurs décisions soient pertinentes ou qu’ils soient respectueux du « politiquement correct » à chaque seconde ? Il y a fort à parier que, si un tel scénario survenait un jour, les ministres se rencontreraient dans d’autres forums pour « parler vrai » et régler discrètement les problèmes, justement parce qu’il est important que le processus décisionnel se déroule sans obstacle inutile. Précisons que le fonctionnement de l’économie ne saurait souffrir non plus une entière transparence. Outre le sacro-saint secret des affaires, les négociations commerciales les plus basiques reposent sur une certaine dose de manipulation, de désinformation. Albert Carr va jusqu’à les comparer à une partie de poker. Pour l’acheteur, il est de bonne guerre de laisser croire à son interlocuteur qu’il a trouvé un fournisseur moins cher dans l’intention d’obtenir une baisse de prix. Dans ces conditions, mentir n’est pas condamnable, ni immoral. Cela fait partie du jeu.

En prenant davantage de recul, une société transparente suppose une capacité de ses composantes à se mesurer à une information qui est décevante. Ceci est vrai autant pour sa livraison que pour sa réception. Depuis une trentaine d’années, dans la plupart des pays développés, les dirigeants d’entreprises ont été progressivement obligés de fournir des informations précises sur les performances de la structure qu’ils pilotent, cela afin que les actionnaires, c’est-à-dire les propriétaires de la compagnie, puissent évaluer la qualité de leur investissement. C’est ce que l’on nomme le « gouvernement d’entreprise». La multiplication des scandales pour comptes trafiqués prouve que cela ne va pas de soi. Encaisser des mauvaises nouvelles n’est pas simple non plus. Cela induit une déception et probablement la nécessité d’ajuster son comportement, éventuellement de se remettre en cause et pourquoi pas, soyons fous, de le faire en amont pour éviter la déception. Ah, ce serait tellement plus commode si l’information était toujours bonne. Ce n’est hélas pas possible même si une loi était votée en ce sens. Le poète disait : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Brrrr…

Conseils de lecture :

Carr Albert, « Is Business Bluffing Ethical? », Harvard Business Review, 1968, p. 143-53.
Rothschild Michael et Stiglitz Joseph, « Equilibrium in Competitive Insurance Markets: An Essay on the Economics of Imperfect Information », Quarterly Journal of Economics, 1976, p. 629-649.

2 réflexions sur “VIVE LA TRANSPARENCE… VRAIMENT ?

  1. Comment dose t’on la transparence et l’opacité nécessaires ?

    On paie très chers des experts de la vérité (commissaires aux comptes, auditeurs) pour des résultats pas très évidents. La probabilité de fraude d’une entreprise dans une présentation financière est peu impactée par le fait qu’il y ait eu audit ou pas. D’où le relèvement en France des seuils qui rendaient le contrôle obligatoire. Colère du lobby des CAC.

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  2. un espionnage economique diligentee par des cabinets d’avocats anglo-saxons a partir de dispositifs d’extraterritorialite juridique peut donner acces a des donnees stratégiques….le barreau Français est a la fete…

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