TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

Interpellé par un gilet jaune qui lui avait jeté un cinglant : « mort aux cons », le général de Gaulle aurait répliqué qu’il s’agissait d’un « vaste programme ». Quoiqu’apocryphes, ces propos témoignent de la prégnance d’une réalité. Ils sont parmi nous, nous pourrissent la vie au travail et sont parfois très contagieux. Au secours…

roidescon

On traite parfois les cons d’andouilles, de cloches, de crétins, de débiles, d’idiots, d’orchidoclastes, de stupides, de sots, de truffes, voire de bêtes, tant que les antispécistes ne seront pas parvenus à interdire cette qualification qu’ils jugent stigmatisante pour les animaux. Pourtant, même si quand on rencontre un, on le reconnaît, cette espèce est difficile à décrire précisément. De ce point de vue, le con fait un peu songer à la vache : ça a quatre pattes, ça fait meuh, ça a souvent des tâches… mais comment définir précisément un con, mis à part les célèbres aphorismes de Michel Audiard ?

Qu’est-ce qui fait basculer un homme du côté de la connerie ? Peut-être la question ainsi libellée suggère-t-elle une piste prometteuse. En effet, plutôt que de se référer aux cons, il est certainement préférable de parler de comportements cons, de conneries, puisque tout le monde, y compris les plus sages, pratique l’activité. Que des êtres soient plus assidus que d’autres n’est pas le problème. Comme l’a chanté Jacques Brel dans « l’air de la bêtise » : « Pour qu’il puisse m’arriver / de croiser certains soirs / ton regard familier / au fond de mon miroir ». Personne n’y échappe. En être conscient est un premier pas pour ne pas tomber dedans trop fréquemment.

L’analyse économique est supposée ignorer souverainement la connerie. En effet, la théorie dominante considère que l’homme est rationnel, que son intelligence calculatrice lui permet d’atteindre ses objectifs sans sourciller. Ce n’est donc pas chez les économistes orthodoxes que l’on peut espérer voir un con surgir en plein milieu de la réflexion. En revanche, ceux d’entre eux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’hypothèse de rationalité est relâchée, à chaque fois qu’une autre approche du comportement humain est envisagée, semblent satisfaire à tous les critères d’éligibilité en la matière, à leur corps défendant.

La théorie des perspectives, qui a été développée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, propose un angle d’attaque qui ménage de l’espace à la connerie. Elle est centrée sur la notion de biais heuristique – une heuristique de jugement est une opération mentale et intuitive, une déduction rapide à laquelle l’individu procède parce que, justement, il n’est pas en mesure de soupeser à chaque seconde le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce n’est pas qu’il serait comme l’âne de Buridan, incapable de trancher entre de l’eau et un picotin d’avoine. A solliciter son cerveau en permanence, il deviendrait fou.

Nous pouvons nous tranquilliser : les biais heuristiques ne manquent pas. Parmi ces possibles erreurs de jugements propices à l’éclosion de la connerie, la place de l’illusion de contrôle doit être soulignée. L’homme pressé appuie énergiquement sur le bouton pensant que, de cette manière, l’ascenseur arrivera plus vite. Pas très fûté, assurément. D’aucuns objecteront que cette personne se conduit ainsi uniquement parce qu’elle est tendue. C’est inexact parce que le même individu lancera doucement les dés s’il escompte que le 1 sorte mais avec force s’il a besoin du 6.

Parmi les supports appréciables à la connerie, le biais d’autocomplaisance figure également à un rang élevé. L’être humain tend à attribuer ses réussites à ses propres mérites et ses échecs à des facteurs extérieurs. Un supporter d’équipe de football – oui, je sais, l’exemple est facile – se plaindra d’une défaite concédée à cause de l’arbitrage. Il n’associera pas la victoire de ses protégés à un coup de main de l’homme en noir. A l’intérieur de cet océan de biais, un dernier, celui de confirmation, sera évoqué ici. L’individu privilégie les informations qui le confortent dans son jugement et négligera les autres. Si l’on subodore que tel prévisionniste est un gourou, on mettra l’accent sur le krach qu’il a deviné, pas sur ses prophéties tombées à l’eau. Plus simplement, un communiste ne s’abonnera pas au Figaro.

Maintenant que la théorie des perspectives nous a enfin prouvé que la connerie existait sur terre, il reste à examiner comment le phénomène est traité dans les faits. Une intervention de l’Etat serait bien utile pour le protéger non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même. L’article L120-1 du Code de la consommation interdit les pratiques commerciales déloyales définies comme une perturbation significative du comportement du consommateur « normalement informé et raisonnablement attentif et avisé ». En dernier ressort, c’est au regard de « la capacité moyenne de discernement de la catégorie ou du groupe » que les pratiques commerciales sont appréciées. En plaçant le curseur de la sorte, le législateur a souhaité conserver un équilibre entre les intérêts de l’acheteur et du vendeur.

Le mot employé « moyenne » a été choisi à dessein. Il n’est pas fait mention d’une capacité « réduite ». Ceci signifie que, par contraste avec les handicapés mentaux qui bénéficient de dispositifs de protection spécifiques, les cons sont laissés à l’abandon. Le législateur n’est d’ailleurs pas forcément indifférent à leur sort. Il craignait juste qu’une politique de protection trop étendue ne débouche sur des récriminations incessantes en provenance de consommateurs opportunistes ou même de mauvaise foi. C’est la fameuse histoire de la personne qui met son chien dans le four à micro-onde parce qu’il n’y avait pas de contre-indication dans le mode d’emploi. Les avocats qui défendent les entreprises dans leurs litiges contre les consommateurs en jouent à l’envi : « il faut être d’une sottise infinie, habiter sur la planète Mars pour croire à de telles fadaises ». Les juristes goguenards parlent de « délit de crétinisme » quand l’acheteur est débouté de sa demande. Pauvre con !

Conseils de lecture :

Lemonnier Marc, L’intégrale Michel Audiard. Tous ses films de A à Z, Hors Collection , Paris, 2012.
Sutton Robert, Objectif Zéro-sale-con : Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, Vuibert, Paris, 2007.

3 réflexions sur “TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

    • Les jeunes sont plus traditionnalistes qu’on ne l’imagine : ils ont conservé le mot et respectent la pratique. Pas d’extinction en vue. Les futurs anthropologues n’auront pas à se demander : « mais, au fait, cela correspondait à quoi la ‘connerie’ ? ». Ils n’auront qu’à ouvrir les yeux. Universel et intemporel. Nous touchons à l’infini.

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