LE POINT DE PUISSANCE

PowerPoint a envahi la planète. Ce logiciel de présentation a imposé ses commandements sans rencontrer de résistance acharnée – cela, à faire pâlir les religions plus classiques, monothéistes ou polythéistes, qui ont dû affronter une abondance de critiques virulentes. Mais en quoi PowerPoint est-il donc « l’opium du peuple » ?

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Dans un ouvrage qui connut un fort retentissement en son temps, l’anthropologue Pierre Clastres affirmait que l’existence de l’Etat n’était pas la forme aboutie et nécessaire de toutes les sociétés humaines. A l’encontre de cette thèse défendue par une partie de ses confrères, il réfutait tout déterminisme pour les groupes sociaux. Aucune évolution linéaire n’était obligatoire. Ceci supposait que le pouvoir de coercition dont les dirigeants sont susceptibles de disposer soit neutralisé assez tôt puisque, dès lors qu’une hiérarchie s’instaure, qu’une élite émerge, l’organisation la plus efficace de cette domination s’avère être l’Etat. A cette fin, Clastres décrivait une chefferie indienne égalitaire où la fonction dirigeante était dépourvue des attributs de la puissance. Le chef ne disposait d’aucun pouvoir réel. Il lui était interdit de prendre des initiatives sous peine de renvoi. De plus, il était sollicité en permanence, jusqu’à l’agacement parfois, afin de céder les biens qui lui étaient transmis. En outre, une bonne capacité d’élocution lui était indispensable sachant qu’il était supposé parler sans relâche en rabâchant des histoires connues de tous les membres de la communauté.

Indépendamment du débat sur la place de l’Etat, le livre de Clastres montre le rôle joué par le bavardage des dirigeants d’un groupe social. Tel un bruit de fond, ce babillage est nécessaire à la consolidation des liens entre les individus qui lui appartiennent. Ce trait n’est évidemment pas spécifique aux sociétés primitives. A la moindre occasion, un chef d’Etat s’exprimera et prononcera un discours lénifiant sur l’unité de la nation. Les grandes organisations se trouvent exactement dans la même configuration. Les huiles qui les pilotent réunissent à intervalle régulier la masse des collaborateurs afin de leur administrer une piqûre de rappel d’éléments qu’ils jugent centraux… mais que tous connaissent par cœur. D’où cela vient-il ? Yuval Noah Harari différencie les sociétés humaines et animales. D’ordinaire, une troupe de chimpanzés comprend entre 20 et 50 singes. Au-delà, un désordre s’instaure. Les groupes humains atteignent aisément les 100-150 unités mais il leur est difficile de dépasser cet ordre de grandeur sur l’unique base de la connaissance intime et du commérage. Pour franchir ce cap, il leur faut des récits, des croyances, des mythes et c’est précisément pour cette raison que le chef doit prendre la parole pour ne rien dire finalement.

Voici donc le terreau sur lequel PowerPoint a prospéré. Frank Frommer retrace l’histoire de ce logiciel singulier. En fait, la pratique des présentations professionnelles est assez ancienne. Elle remonte à l’essor des entreprises de taille gigantesque, appelées firmes multidivisionnelles, dans les années 1920. La tendance ne n’est jamais démentie. En revanche, les supports vont évoluer : le paperpoard, un tableau souvent sur trépied constitué de grandes pages de papier rabattables ; la diapositive, le transparent, projeté sur la vitre d’un rétroprojecteur pour être visionné sur un écran, et Powerpoint. L’idée de son inventeur, Robert Gaskins, était de créer un programme graphique qui fabrique des diapositives et fonctionne avec Windows et Macintosh. La première version du logiciel sortit en 1987. Quelques mois plus tard, Microsoft rachetait la société Forethought au sein de laquelle l’équipe de Gaskins œuvrait. Puis la révolution Powerpoint a presque tout emporté sur son passage même si le paperboard a survécu dans un autre registre. Plus personne n’aurait désormais le plaisir d’assister à un envol de transparents depuis un rétroprojecteur soufflant le chaud et le froid.

Le défilé des slides (diapositives) permet des présentations simples et soignées. Les jeux d’effets visuels contribuent à asseoir le prestige de l’orateur. Ainsi que l’indique le nom du logiciel, tout repose sur la puissance des points, c’est-à-dire l’affichage de listes. Ces énumérations suggèrent une forme d’exhaustivité dans le traitement de la question abordée. La logique de standardisation peut être poussée tellement loin que les concepteurs de Powerpoint avaient proposé des trames prêtes à l’usage pour les béotiens en informatique. Par dérision, ils avaient dénommé cette fonctionnalité « Wizard », qui signifie à la fois magicien et expert. Le succès a tellement été au rendez-vous que même la désignation moqueuse a été conservée. Ce n’est pas surprenant. Rappelons que le but principal de ces raouts est de faire écouter la musique de fond de l’organisation. Or, le modus operandi qui vient d’être décrit assure un parfait formatage des esprits. Les consultants ne s’y trompent pas. Il n’est pas rare qu’ils construisent leur propre trame et se bornent ensuite à la décliner en changeant simplement les chiffres et le nom de l’entreprise. Gare aux étourdis qui oublient la dernière opération.

Cette démarche est abrutissante, voire dangereuse, puisque les éléments sont listés sans que le lien éventuel entre eux soit explicité. Imaginons le chef de la tribu indienne procédant à un bilan de la saison de la chasse sur une diapositive :
1. une baisse de performance (les chiffres du petit et du gros gibier) ;
2. des prières qui portent moins (la voix enrouée du sorcier) ;
3. un environnement concurrentiel de plus en plus dense (l’arrivée des X sur notre territoire de chasse) ;
4. le réchauffement climatique (la réduction de la biodiversité);
5. des perspectives encourageantes (de nouveaux troupeaux dans les parages, le sorcier va mieux).
Parmi les trois causes invoquées, y en a-t-il une qui pèse davantage ? L’arrivée des X signifie-t-elle que des chasseurs ont été affectés à des tâches de protection ou qu’il faut partager les proies avec les nouveaux venus ? Peu importe, la tribu entendra les mots clés qui la cimentent : « eux », « nous », « prières », « gibier ». Dans le cas de la chefferie indienne, ce n’est pas forcément crucial. Pour les salariés jetables d’une compagnie qui exporte des boîtes de conserve vers le Kazakhstan, ce type de gadget est essentiel.

Conseils de lecture :

Clastres Pierre, La société contre l’Etat, La Découverte, Paris, 1974.
Frommer Franck, La pensée Powerpoint, La Découverte, Paris, 2010.

5 réflexions sur “LE POINT DE PUISSANCE

  1. je n’irai pas jusque à dire que tu es malade comme d’aucun qui partage des genes avec toi j’adore ta capacité à faire du lien entre sujets non liés à premiere vue mais je dois reconnaitre que là, j’ai du mal à te suivre… je t’M qd-m bzz

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