TOUJOURS ÊTRE AU PARFUM

L’odorat est un sens dénigré par les philosophes. A la différence de l’ouïe et de la vue, il renvoie à l’homme sauvage qui s’appuie sur son nez pour humer la présence d’un prédateur. Dans le monde civilisé, « flairer » signifie deviner, avoir une préscience, loin d’une analyse rigoureuse des faits. Pourtant, notre nez n’a pas bougé. Il reste au milieu du visage comme l’église au centre du village.

parfums

Il n’est pas certain que l’homme des cavernes s’enduisait le corps d’une lotion capiteuse avant d’aller conquérir le cœur de sa belle. En revanche, il existe des preuves de fabrication ancienne de produits parfumés vers 7 000 avant J.-C. en Mésopotamie. L’origine du mot, per fumare, atteste que les hommes brûlent alors des matières pour se rapprocher de leurs divinités par la fumée. Les substances odorantes cessent rapidement d’être destinées à des fins exclusivement religieuses. Le fameux fumet de Cléopâtre sert ainsi à la séduction d’êtres humains. Durant ces temps anciens, on observe que l’utilisation du parfum est l’apanage des classes favorisées. Le monde gréco-romain ne manque pas d’y recourir également mais, malgré l’influence que cette culture exerce sur nos sociétés, c’est plus par l’intermédiaire du monde arabe qu’il s’est répandu en Occident. Entretemps, le christianisme a joué un rôle de frein à sa diffusion en l’associant à l’impudeur. A partir du Moyen Age, le parfum connaît un nouvel essor, paradoxalement grâce aux croisés qui importent en Europe les élixirs orientaux ainsi que des procédés comme la distillation. Le métier de parfumeur peut se développer.

Il faut avoir à l’esprit qu’à cette époque la population ne respire pas la propreté. Dans cette configuration où l’homme vit parmi les immondices, mélangé avec des animaux, l’expression « ça sent le fauve » serait totalement anachronique. Qu’un lion rugisse : «pouah, ça sent l’homme » serait plus réaliste d’autant plus que l’homme se méfie de l’eau comme de la peste, laquelle est très présente par ailleurs. Le bain est proscrit et le nettoyage se fait pratiquement à sec. La population craint en effet que les maladies ne pénètrent dans l’organisme en se glissant par les pores dilatés de la peau mouillée. Si l’on ajoute que l’urine était utilisé comme désinfectant et comme produit de beauté, plus précisément comme décolorant permettant aux princesses d’obtenir des cheveux d’un blond vénitien, il est clair que, même à Versailles, ça ne sentait ni la rose, ni l’œillet. La révolution olfactive débute en plein cœur du dix-huitième siècle. Elle précède l’autre, celle des sans-culottes, et elle est inspirée par le mouvement hygiéniste. La priorité est d’éradiquer les zones boueuses. L’air doit être purifié en pavant les rues, en asséchant les marais pestilentiels. Il doit aussi être ventilé. L’eau n’est plus l’ennemie.

Cette évolution modifie le regard qui est posé sur les fragrances. Jusque-là, leur fonction était de dissiper l’odeur nauséabonde, rance, qui collait aux hommes. C’était des parfums forts et leurs principaux ingrédients étaient d’essence animale : musc, ambre, civette. Avec l’amélioration de l’hygiène, leur vocation change. Les légères senteurs florales sont privilégiées. Une délicatesse se dégage. Les fines nuances qui apparaissent autorisent une véritable individualisation de la séduction. Cette tendance séculaire connaîtra quelques retours en arrière teintés de nostalgie – l’ambre notamment reviendra fugacement à la mode. Toutefois, le mouvement vers la douceur est bien marqué. Il est conforté par l’argumentation des hygiénistes. Le musc est une sécrétion provenant d’une glande abdominale entre le nombril et les organes sexuels du chevrotin porte-musc mâle ; l’ambre est une concrétion de l’intestin du cachalot – et non du sperme de baleine comme de sympathiques rêveurs l’ont suggéré – tandis que la civette produit une pâte molle odorante. Autrement dit, ces parfums animaux sont excrémentiels et, à ce titre, doivent être bannis.

Alain Corbin souligne la relation entre le positionnement politique et le choix des odeurs. Les exhalaisons d’origine végétale sont préférées par la bourgeoisie républicaine alors que les parfums extraits d’animaux sont plébiscités par l’aristocratie. De ce point de vue, la disparition progressive de ce type de senteurs est un indicateur de l’effacement d’une classe sociale, la noblesse. De manière plus générale, durant le dix-neuvième siècle, le discours sur le propreté et l’horreur exprimée envers la promiscuité dressent un clivage net entre les classes supérieures et les pauvres dont l’odeur devient, d’un coup, insoutenable. Qu’importe finalement si les effluves fétides sont causées par une imprégnation inhérente à l’environnement du démuni ou par une éventuelle négligence à se débarrasser de la crasse. Que les miséreux se rassurent : ils sont nombreux et puis ils ne sont pas seuls. Selon les croyances en vigueur, les homosexuels, les Juifs et encore plus les homosexuels juifs puent terriblement aussi. La proximité avec les Noirs, que l’on reniflait de loin, n’était pas plus recommandée. C’est pourquoi, d’après un savant, les requins étaient davantage attirés par leur odeur que celle des Blancs. On est béat d’admiration devant le protocole expérimental du chercheur arrivant à un tel résultat…

Les conséquences de la révolution olfactive ne se limitent pas à cette fracture sociale. Une dimension économique est pareillement observable. Pour ne pas incommoder les bourgeois, les activités odorantes comme la tannerie sont repoussées en périphérie des grandes villes, cela au moment où les industries chimiques naissantes, qui ouvriront d’ailleurs de nouveaux horizons à la parfumerie, cherchent des sites d’implantation. Le lobbying intense des patrons de compagnies chimiques obtiendra parfois que les usines s’installent aux portes de la cité… au grand dam des habitants exposés, pour qui de mauvaises odeurs en chassent d’autres. Pour les amadouer, il leur sera expliqué que les parfums d’usine, symboles de la modernité économique, sont moins nocifs que ceux qui sortent des tanneries. A Seveso, Bhopal ou Toulouse, on pourrait y déceler quelque ironie rétrospective. Heureusement, les usines chimiques ont fini par être presque partout éloignées.

Conseils de lecture :

Corbin Alain, Le miasme et la jonquille, Champs, Paris, 2016.
Le Guérer Annick, Le parfum : des origines à nos jours, Odile Jacob, Paris, 2005.

3 réflexions sur “TOUJOURS ÊTRE AU PARFUM

  1. je en connaissais pas Alain Corbin T’es sérieux ? aurais-je envie de lui demander 😉 après la problématique animal / vegetal, il y celle plus actuelle naturel / synthétique de quoi faire un Parfum, le retour`belle semaine >

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    • entièrement d’accord sur la plus grande actualité de l’opposition naturel / synthétique. J’avoue être moins au parfum sur le sujet 🙂 mais je ne suis pas certain qu’il soit aussi clivant sur le plan social. Si oui, ce serait sympa que tu proposes une grille de lecture, aussi bizarre soit-elle. C’est le lieu ! Bonne fin de semaine

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