CONTRE QUOI AU FAIT ?

Contre comme contrepèterie, ces jeux de mots qui assouplissent la langue dans un sens parfois osé. Comme disait François Ozon justement, il court, il court, le furet ! Contre comme contrepartie aussi, ce qui nous ramène au circuit économique. Un individu achète un bien. Le bien se déplace du magasin à l’individu tandis que l’argent fait le chemin inverse. C’est moins drôle assurément.

contrepartie

La comptabilité nationale ne le cache pas, elle s’intéresse prioritairement aux activités marchandes, celles qui font l’objet de transactions. En procédant de la sorte, elle ignore un pan non négligeable des activités économiques. Le travail domestique notamment est totalement laissé de côté. Il suffirait que les Français s’amusent à passer des contrats entre voisins, que les uns aillent faire la vaisselle chez les autres pour que le Produit Intérieur Brut (PIB) explose. Le monde de la gratuité est tellement étranger au circuit économique classique que même la typologie des centres de décision économique reflète cette indifférence. Le secteur associatif a été affublé d’un nom barbare, « institutions sans but lucratif au service des ménages », terreur des étudiants redoutant qu’un enseignant sadique ne les interroge à ce propos. Et, si cela ne suffisait pas, une association ne sera enregistrée dans la funeste catégorie que si elle possède deux salariés. Une fédération nationale de parents d’élèves qui emploie des permanents en fait partie mais ses antennes locales, qui reposent exclusivement sur le bénévolat, restent dehors. L’utilité sociale n’a rien à voir. Si elle était créée, l’association des admirateurs de Philippe Broda ne serait pas prise en compte dans le circuit économique. Une aberration.

La réciprocité est certes un des principes fondateurs des sociétés humaines. La règle du donnant-donnant a déjà été exposée dans ce blog. Cependant, dans l’univers capitaliste, elle prend des formes assez surprenantes. Dans ce cas, il est plus juste de parler de contrepartie. Le but des capitalistes n’est pas de provoquer un ruissellement des richesses à l’intérieur du corps social. S’ils se mouillent ainsi, prenant parfois d’énormes risques, c’est pour engranger des profits. Du côté des employés, il n’est évidemment pas interdit de se réaliser dans son travail mais, pour eux, la véritable contrepartie des services productifs fournis est le salaire. Même les prestations sociales sont conditionnées. Il est possible de percevoir des allocations familiales mais si l’on a pris la peine de se retrousser les manches afin de fabriquer des enfants. Pareillement, les individus qui pètent la forme ne sont pas indemnisés par la branche maladie de la Sécurité sociale alors que, pourtant, ils versent des cotisations en ce sens. De plus en plus de personnes en bonne santé se plaignent de l’« injustice » dont ils estiment être victimes de ce fait. Les dons aux bonnes œuvres n’échappent pas à cette logique. Elles offrent des avantages fiscaux.

Les cadeaux d’entreprise sont très réglementés pour réduire la pratique de la corruption. Désormais pour circonvenir une personne, il convient d’être discret – d’où l’expression «dessous de table » – ou bien d’emprunter des voies détournées mais légales. Quand un laboratoire pharmaceutique invite un aréopage de professeurs de médecine réputés à un colloque sous les tropiques, on peut se demander quelle contrepartie ils attendent en retour puisque les opérations comptabilisées en impliquent une. Mais cessons ces taquineries qui ne mènent pas très loin pour revenir à l’essentiel. Les pouvoirs publics battent actuellement la campagne dans l’intention de convaincre la population que les aides sociales doivent être corrélées à un travail, un effort de la part des bénéficiaires. La reprise en main des mécontents est habile. Pour la majorité de la population, la notion de contrepartie est ancrée dans les esprits. Un individu ne peut se contenter d’empocher les prestations qui lui sont versées sans rien donner en retour à la collectivité. La pauvreté ne justifie pas ce type d’inconvenance. Quelques heures à vider les poubelles du « cercle littéraire des éplucheurs de patates », c’est à prendre ou à laisser.

Surfant sur la vague, la ministre Jacqueline Gourault a formulé une proposition qui s’inscrit dans la même perspective. Tous les citoyens sans exception devraient contribuer à l’impôt sur le revenu – les plus démunis, à hauteur de 1 euro éventuellement. L’argumentation n’est pas fiscale, du style « puisque plus de 50% des ménages y échappent, il serait avisé d’élargir son assiette ». Non, il s’agit d’une justification symbolique. Nul n’ignore que, pour les pauvres, le coût de la collecte serait largement supérieur à son rendement. Le but est que les citoyens se sentent impliqués par l’impôt, qu’ils comprennent tous qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quand des services publics leur sont proposés. C’est si facile de faire payer les autres ! A contrario, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), lui, a été supprimé. La mesure est de bon sens. C’était également un impôt symbolique. Or, les nantis n’ont pas besoin d’être instruits. Ils savent déjà combien il est douloureux de participer au financement de l’économie nationale. Pourquoi les importuner dans ces conditions ?

Passons des ménages aux entreprises maintenant. Il est difficile de leur reprocher d’ignorer qu’un sou est un sou. Il est donc légitime de baisser leurs impôts sur les bénéfices, leurs charges sociales et toutes les joyeusetés auxquelles elles sont impitoyablement soumises. Sur la partie éducative, la situation est parfaitement claire. En revanche, du point de vue des contreparties, une petite incohérence semble soudain s’esquisser. Un pauvre qui reçoit des aides doit donner quelque chose en retour mais une entreprise qui se trouve dans la même position refuse que le principe de réciprocité s’applique à elle-même. Prenons le cas du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), avantage fiscal de 20 milliards tout de même. Quand il a été question de promesses d’embauche, les patrons sont montés dans les tours. Tout au plus ont-ils consenti à reconnaître que, si ces aides devaient servir à augmenter les revenus personnels… eh bien, ce ne serait pas super moral. Une belle indécence. Le chef de l’ENA raffole-t-il donc du porto ? Pour terminer comme nous avons commencé.

Conseils de lecture :

Antel Jacques, Contrepèteries. Petit dictionnaire insolite, Larousse, Paris, 2014.
Barrows Annie et Shaffer Mary Ann, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates , Points, Paris, 2012.

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