UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

La gauche semble parfois en panne de propositions. Tétanisée par les lois du marché qu’elle a longtemps combattues avec vigueur, elle tourne en rond. Délaissant l’économie, elle abandonne les plus démunis à leur triste sort pour se consacrer à la défense des minorités dans le champ social. Et si la lumière venait du marché lui-même ? Quel invraisemblable renversement, cela serait.

radical-markets.jpg
En se réveillant le matin, un homme normal doit retrouver ses repères. Il y est aidé par une somme de petites choses. Il est allongé dans son lit qui est situé dans son appartement. Ses habits du jour l’attendent sur son valet et sa tasse de café dans sa cuisine. C’est tellement rassurant que certains, probablement plus angoissés que les autres, n’ont de cesse durant le reste de la journée d’accumuler ces petites choses – appartements, pantalons et paires de chaussures en prévision du réveil le lendemain matin. Pour les grands malades, cette collecte se poursuit même pendant la nuit car l’argent ne dort jamais. Posséder des biens procure de la sérénité. Par contraste, dans sa grande zénitude, le précurseur du mouvement anarchiste Pierre-Joseph Proudhon avait asséné sans ambages : « la propriété, c’est le vol ». Sans aller aussi loin, les religions décrivent souvent les sages, les êtres en quête de spiritualité, comme dépourvus de biens matériels et en itinérance. Ils n’ont ni lit, ni valet, ni appartement. Le point de vue de l’économiste américain John R. Commons a déjà été évoqué dans ce blog. Il intègre les deux perspectives. La propriété permet à un individu de « tenir » (to hold) un bien, et donc de sécuriser ses attentes, mais elle lui octroie aussi le pouvoir de « retenir » (to withold) ce même bien, en privant les autres individus de son usage, les rendant de ce fait dépendant du bon vouloir du propriétaire .

Le récent ouvrage d’Eric Posner et Glen Weyl propose une solution créative pour sortir de cette impasse. Il ne rejette pas l’institution de la propriété privée qui est un des fondements du capitalisme. L’échec du système économique collectiviste, qui lui a été opposé un temps, justifie a contrario le caractère essentiel de l’appropriation privative des biens. La soif de détention de richesses est un des principaux moteurs de l’action humaine. C’est une incitation majeure à faire preuve de dynamisme. En même temps, la concentration de la propriété en un nombre de plus en plus réduit de mains constitue un des plus grands défis du monde contemporain : la croissance des inégalités a fait entrer la plupart des démocraties dans une zone de turbulence. L’idée n’est pas d’interdire la propriété mais de guérir les maux qu’elle suscite. L’objectif est d’obliger les propriétaires à faire circuler les biens, à les rendre plus mobiles. Les récalcitrants seraient pénalisés fiscalement : un taux d’imposition sur la propriété approximativement de 7 % devrait être acquitté. Les montants engrangés seraient reversés sous forme d’un revenu universel. Les plus pauvres seraient ainsi enfin protégés. Examinons ce modèle de «marchés radicaux » – l’expression valant elle-même son pesant de cacahuètes.

Tout propriétaire devrait indiquer quelle valeur il fixe à ses biens. Il serait alors confronté à un dilemme. En indiquant un prix bas, il paierait peu de taxes sur son patrimoine mais il s’exposerait à un risque d’expropriation. En effet, pour peu qu’un autre agent économique soit disposé à régler le montant annoncé, c’est lui qui en deviendrait propriétaire. Imaginons que l’habitant d’un appartement bloque un projet de rénovation immobilière par son simple refus de vente. Il informe l’administration que son bien vaut 100 000 euros. Il s’apprête donc à régler 7 000 euros d’impôts mais, si le promoteur accepte de débourser la somme annoncée, il peut récupérer les clés de l’appartement et transformer l’immeuble à sa guise – c’est lui paiera les taxes évidemment. Il n’y a pas de raison qu’un titre de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de monopole, compromette le développement d’activités économiques. Bien sûr, le propriétaire pourrait être tenté de communiquer un prix très élevé, voire dissuasif, de l’ordre de 200 000 euros par exemple. Dans ce cas, il serait obligé de verser lui-même 14 000 euros au fisc. Au bout du compte, la logique de rentabilité devrait permettre de déterminer le meilleur prix pour la société dans son ensemble. Dans ce schéma, l’économie serait significativement plus fluide. Les rentes disparaîtraient.

Cette configuration transforme la propriété privée en une propriété collective qui se loue au plus offrant. Les objections ne manquent évidemment pas. Tout d’abord, comme le note Richard H. Thaler, les individus surestiment spontanément les biens qu’ils détiennent et sous-évaluent ceux qu’ils essaient d’acheter. De façon plus fondamentale, la répartition des biens lors de l’état initial ne serait pas neutre. Les gros propriétaires posséderaient des marges de manœuvre conséquentes. Ils pourraient temporiser, récupérant les biens des individus faiblement dotés qui seraient étranglés par les impôts qu’ils doivent payer. Il y a d’autres critiques encore. Néanmoins, le but n’est pas de niveler parfaitement les niveaux de propriété mais de remplir les caisses de l’Etat afin d’assurer un revenu décent aux êtres qui sont laminés par le rouleau compresseur du capitalisme moderne. D’après Posner et Weyl, avec 7 %, d’imposition, c’est 20 % du PIB qui seraient collectés. La somme est colossale. Il serait donc possible d’orienter les mécanismes du marché dans la direction d’une meilleure justice sociale. Et ce n’est pas tout ! Ce schéma a été mis au point par un duo de chercheurs rattaché en partie à l’Université de Chicago, bastion du libéralisme économique. Ô génération décadente…

Conseils de lecture :

Posner Eric A. et Weyl Glen E., Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton University Press, Princeton, 2018.
Commons John R., Institutional Economics, Transaction, New Brunswick, 1990.

4 réflexions sur “UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s