LA GUERRE DU CHOCOLAT N’AURA PAS LIEU

Le groupe Mars a décidé qu’il ne vendrait plus que du chocolat… vert d’ici à 2025. La couleur ne renvoie pas à la volonté d’être assorti au petit bonhomme de la planète du même nom mais à l’idée d’être produit en respectant les exigences du développement durable.

chocolat

Les fèves de cacao ont servi de monnaie chez les Aztèques et les Mayas. Leur durée de vie limitée interdisait toute forme de thésaurisation. C’est toutefois leur utilisation comme matière première du chocolat qui leur a valu une renommée planétaire et l’infinie gratitude des gourmands. La boisson qui en est tirée a même été estampillée «breuvage des dieux » à l’origine et, pour beaucoup, cette qualification n’est pas usurpée. Toutefois, derrière cette belle histoire, certaines réalités économiques doivent être rappelées. La filière du cacao est caractérisée par un rapport de force extraordinairement déséquilibré entre l’offre et la demande. Du côté de l’offre, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent de la culture de l’arbre magique. Il existe peu de grandes exploitations. Plus de 90 % des paysans vivent dans des structures d’une taille inférieure à 10 hectares. Leur revenu ne dépasse pas 5 dollars par jour et par individu. Ces conditions précaires expliquent que le travail des enfants soit répandu. L’émiettement de l’offre contraste avec l’extrême concentration de la demande. Plus de la moitié de la transformation primaire des fèves de cacao, leur broyage, se trouve aux mains d’un nombre très restreint de multinationales. Ce constat vaut également pour la fabrication où Hershey’s, Ferrero, Kraft-Mondelẽz, Mars et Nestlé sont les acteurs prédominants et pèsent également pour plus de 50 % du marché.

Le cacao représente le troisième marché alimentaire mondial après le café et le sucre. Les principaux pays producteurs sont africains, avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à leur tête, mais aussi sudaméricains – le Brésil et l’Equateur principalement – et même d’Asie où l’Indonésie se distingue particulièrement. Ils n’ont jamais réussi à s’entendre afin de fonder une organisation internationale qui, à l’instar de l’OPEP dans le pétrole, puisse espérer tenir tête aux grandes multinationales. Pire que cela, au fil du temps, les différents Etats se sont progressivement retirés de la régulation de leur propre filière cacao, laissant les petits exploitants à la merci des mastodontes du secteur. Le prix du cacao traduit ces disparités. Malgré quelques emballements ponctuels souvent liés à des facteurs extérieurs comme le climat, il a chuté de façon spectaculaire en termes réels ces dernières décennies. Mais ce n’est pas tout. Comme dans un dessin animé de Tex Avery où, pour assommer son adversaire, le héros s’empare d’abord d’une planche en bois, puis d’un arbre, d’une maison et enfin d’un train composé de plusieurs wagons, les compagnies dominantes ne se sont pas contentées de ces disparités. Il leur fallait toujours plus d’avantages. Elles ont entrepris de faire évoluer les règles encadrant le marché dans un sens qui leur soit favorable.

Un débat s’est tenu sur le concept de chocolat et, que le lecteur se rassure, il n’était pas philosophique… il était simplement juridique. En Europe, les multinationales ont finalement été autorisées à adjoindre à leur production jusqu’à 5% d’autres matières grasses végétales que le beurre et le cacao tout en conservant l’appellation « chocolat ». De cette manière, la directive dite chocolat de 2000 leur a donné un coup de pouce supplémentaire. Jusqu’à cette date, une cacophonie régnait au sein de l’Union : les pays orthodoxes étaient intransigeants et exigeaient que le chocolat soit entièrement pur alors que les hérétiques acceptaient qu’il intègre des matières grasses végétales moins coûteuses comme le beurre de karité. Ce schisme obligeait les grandes compagnies à commercialiser des produits différents selon qu’elles les vendaient à tel pays ou à tel autre. Désormais, la gestion des contenus et des emballages est simplifiée. De plus, la possibilité d’utiliser des constituants alternatifs au cacao a renforcé l’affaiblissement de ses exploitants dans les négociations commerciales puisqu’il n’est plus aussi indispensable qu’auparavant dans la production du chocolat.

Les disparités étaient (et sont) tellement criantes que le cacao est devenu un des premiers produits du commerce équitable. Les familles des exploitants adhérant au programme mis au point par des organisations militantes étaient maintenant sauvées des griffes du marché. Leur rémunération était garantie et déconnectée du prix du cacao sur le marché mondial. En esquivant les intermédiaires habituels, par l’odeur de commission alléchés, et en réclamant au consommateur un petit effort, la filière est parvenue à s’imposer et à même faire des émules. En effet, toujours soucieuse d’embellir son image, la grande distribution a décidé également de s’engager dans cette voie en créant son propre chocolat équitable. Cependant, malgré cet engouement, le commerce du cacao hors des mécanismes du marché compte pour moins de 10 % des échanges mondiaux. La situation de la majorité des exploitants ne s’est pas améliorée. Pour s’en sortir, ils n’ont pas hésité à convertir des forêts en terres agricoles, notamment dans des zones protégées.

Bien leur en a pris. La conscience des grandes compagnies s’est réveillée d’un coup. Le dénuement des familles des exploitants et le travail des enfants n’avaient pas suscité la même réaction de de leur part pendant des décennies. Le danger qui menace la planète et les arbres les a manifestement beaucoup plus affectés. Les conséquences de la déforestation sont bien connues : plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, une érosion des sols, moins de biodiversité et de précipitations. C’est pourquoi l’état d’alerte a été décrété. Un plan qui s’inscrit dans une logique de développement durable a été concocté. L’approche a dû être globale : il a fallu se soucier de la sécurisation des revenus des cacaoculteurs afin de leur faire passer l’envie de réduire la surface des forêts. Le progrès social est un effet collatéral de la préoccupation environnementale. Cette conclusion laisse un petit goût amer. Les experts disent que le chocolat est meilleur ainsi.

Conseils de lecture :

Fountain Antonie et Huetz-Adams Friedel, Cocoa Barometer 2018, 2018.
Barel Michel, Du cacao au chocolat : l’épopée d’une gourmandise, Quae, 2008.

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