LES EXPERTS : SAISON…

Forrest Gump disait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Quand il est question de politique, ce sont les électeurs qui choisissent leur chocolat même s’il est vrai que certains emballages sont trompeurs. Pour ce qui est des commentateurs, entre leur supposée neutralité et la responsabilité dont ils se sentent investis, ils s’en mettent plein les doigts

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Lors des récentes élections européennes, la stratégie du président était savamment pensée. Plutôt que se mesurer aux 33 autres listes, il a préféré n’en retenir qu’une, et tant qu’à faire la plus vilaine, avec laquelle il acceptait de guerroyer. Dans le contexte post gilets jaunes et avec le choix d’une tête de liste, Nathalie Loiseau, qui ne parvenait pas à décoller dans les intentions de vote, le président a même décidé de monter en première ligne. En personnalisant l’élection, en fixant un objectif extrêmement clair, vaincre le Rassemblement National, il a pris des risques considérables. Dans un remake de l’élection présidentielle, il revêtu la tenue de l’unique rempart qui lui sied si bien. Dans les urnes, le défi n’a cependant pas été couronné de succès mais il l’a été à un autre niveau. Convaincus qu’Emmanuel Macron était effectivement le dernier recours avant l’arrivée de la famille Le Pen aux commandes de l’Etat, de nombreux analystes, ont préféré éviter de « jouer avec le feu » en minorant son échec : sans son intervention, l’écart aurait certainement été beaucoup plus important, ont-ils répété en boucle.

Ce type d’argument n’est pas recevable dans le sport. Il est difficile d’imaginer l’entraîneur d’un club de football qui perd un match clé soutenir que le score est malgré tout honorable, qu’une défaite 1-0 n’a pas le même statut qu’un 5-0. Il n’oserait pas. En plus, il n’aurait pas le temps. Dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far West, il aurait déjà été accompagné jusqu’aux portes de la ville, prié de ne plus y remettre les pieds. Evidemment, la famille du football n’est pas caractérisée par sa subtilité. Dans le monde du business, la situation est heureusement différente. Tout d’abord, le risque est de plus en plus transféré du capitaliste vers le salarié. Ensuite, les dirigeants dont la stratégie s’avère catastrophique pour l’entreprise ne sont pas punis, du moins tant qu’ils prennent la peine de verser des dividendes à leurs actionnaires. Et enfin, quand ceux-ci se réveillent malgré tout, les chefs d’entreprise sont débarqués avec des « golden parachutes » ou des bonus. En se présentant comme le président de la « start up nation » ou de la « French company », le président se positionne donc dans un champ où il échappe à toute sanction, enfin tant que le MEDEF sera satisfait de ses services…

Il était alors d’une simplicité biblique pour les commentateurs de piocher dans les chiffres comme dans les chocolats. En pourcentage, le Rassemblement National baisse, passant depuis la dernière élection européenne de 24,9 à 23,3% des voix. La montée de l’extrême-droite est endiguée. On peut souffler. En nombre d’électeurs, c’est encore plus impressionnant. Il s’agit d’une chute puisque, par rapport à la dernière élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen passe de 10,6 à 5,3 millions de voix. La moitié de ses électeurs ont disparu ! Bref, Macron a bien perdu mais il a réussi. Pourtant, ces professionnels du traitement des données politiques auraient été avisés de remarquer que, entre les deux dernières élections européennes, l’extrême droite a progressé de plus de 500 000 voix ! Petite application mathématique, avec la même augmentation, à population et à participation identique, en combien d’élections le Rassemblement National obtiendrait-il la majorité absolue dans le pays ? Evidemment, cet exercice reste très théorique mais qu’il soit juste possible de le poser montre qu’il y a déjà eu des bonnes nouvelles plus rassurantes…

Lors d’un « C dans l’Air » d’anthologie le lendemain de l’élection, les experts finirent par être interrogés sur cette ascension du Rassemblement National. Un peu crispé, le bon Brice Teinturier s’y colla et répondit que l’extrême droite avait presque gagné… 1 million d’électeurs, tout en tempérant aussitôt la portée de la progression. Ce n’est surtout pas sa personne qu’il convient de blâmer. Sa méconnaissance d’une information aussi basique s’explique par le fait que les sondeurs étaient sur la sellette avec ces électeurs taquins qui les feintent à tout coup. Dans ces conditions, son objectif était de rendre compte des erreurs de prévision de la corporation. Puisque sa religion sur le Rassemblement National ne dépendait pas des faits, le nombre  de voix qu’il avait récolté devenait accessoire. D’où son ignorance sur ce point. Et sans faire un mauvais procès à monsieur Teinturier, il y a fort à parier que, s’il avait annoncé par erreur un supplément de 2 millions d’électeurs pour l’extrême droite, il aurait probablement eu le même réflexe pavlovien d’atténuation de cette progression.  Comme ses collègues.

Quand on remonte un peu dans le passé, l’attitude des commentateurs, des faiseurs d’opinion en tout genre, est encore plus étrange. En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen a été une véritable surprise. Elle a été rendue possible par des circonstances exceptionnelles. Le Front National n’avait aucune réserve de voix et pas la moindre chance d’atteindre les 20 % d’électeurs au final. Cela n’a pas empêché les analystes d’hystériser la campagne du deuxième tour. Le Pen serait proche des 30 %, voire des 40%. Aux armes citoyens ! Tout le monde devait se mobiliser, d’où cette ambiance irrationnelle. Aujourd’hui, l’extrême droite est beaucoup plus dangereuse. Sa stratégie de « dédiabolisation » a porté ses fruits. Elle est rentrée dans le jeu politique classique jusqu’à devenir un recours légitime aux antisystème de tous bords – d’autant que, face à elle, Jean-Luc Mélenchon donne plutôt envie d’être soumis. Les jeunes, qui auparavant abhorraient le Front National, n’hésitent plus à voter Le Pen and co. Il y aurait de quoi s’inquiéter. Et là, qu’entend-on des experts ? : « cool, nénesse, Macron est là. La situation est sous contrôle ». Glups.

Conseils de lecture :

Garrigou Alain et Brousse Richard, Manuel anti-sondage. La démocratie n’est pas à vendre ! , La ville brûle, Montreuil, 2011.
Tétreau Edouard, Analyste : au cœur de la folie financière, n°3131, Grasset, Paris.

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