QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS

Notre société est caractérisée par ses excès. Les yeux rivés sur des ressources qui s’épuisent, les écologistes le martèlent chaque jour mais ils ne sont pas les premiers, ni les seuls. Gaspillage, gâchis, démesure sont des mots qui reviennent inévitablement dès lors que l’on est disposé à sortir un instant de sa petite bulle.

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Un philosophe français, François de Closets, a parfaitement capté l’esprit de notre époque avec son best-seller « Toujours plus ! » publié en 1982. C’est pourquoi il a logiquement récidivé avec « Tant et plus ! » et « Encore plus ! ». Son opus à venir, également promis au plus grand succès, pourrait être titré « Et plus qu’assez ne sera jamais trop ». Cette démarche s’explique par un rapport spécifique au temps. Le moment présent est privilégié. Le passé est barbant, totalement secondaire. Le futur est loin. Il sera toujours temps de s’en soucier. Carpe Diem ! D’un coup, chacun comprend le latin. Ce schéma dans lequel l’individu s’affranchit des chaînes qui l’attachent à son groupe, à sa famille ou plus généralement à toute forme de solidarité héritée est bien connu. Il conduit à des êtres hédonistes, en lévitation et susceptibles de se déplacer au gré de leurs attirances d’un point à un autre. Citoyens du monde, ils voyagent légers, à l’affût d’un éphémère toujours plus réjouissant… pour peu évidemment qu’ils ne soient pas perturbés par de basses contingences matérielles sur terre.

Les technologies de l’information permettent cette évolution – dans Instagram, il y a même instantané – et l’encouragent. Les moralistes la critiquent, pestant contre l’égoïsme ambiant, reprochant à l’intelligentsia, un souci d’autrui factice, et même condescendant, bref une générosité théâtralisée. Le propos n’est pas de prendre part à ce débat mais d’observer cette réalité. Le premier effet de cette adoration de l’instant présent est sa survalorisation. C’en est même une condition. Il y a énormément de choses qui prennent de la valeur avec le temps. Laissons même l’argent de côté. Le touriste qui s’est déplacé en bateau pour bronzer sur la plage de Saleccia n’appréciera pas de la même façon la baignade que celui qui aura marché pendant cinq heures dans le désert des Agriates avant d’y parvenir. Ce n’est pas la souffrance qui ajoute de la valeur. Versez de l’eau bouillante sur le pied d’un enfant qui mange un gâteau, il ne l’appréciera assurément pas plus que si son pied avait été épargné. La valeur augmente parce qu’il y a eu construction d’un projet. L’homme se fixe un objectif et, pas à pas, s’efforce de l’atteindre. La profondeur temporelle lui offre cette possibilité.

Autrement dit, l’obsédé de l’instant présent qui multiplie les expériences exceptionnelles, les empilant les unes au-dessus des autres, manque de repères solides dans son appréciation des événements auxquels il participe. Pourtant, il est obligé d’user d’exagération, de superlatifs, sauf à se trouver en contradiction avec sa quête de bonheur immédiat ou dans un état d’infériorité vis-à-vis de ses interlocuteurs. Notons la claire convergence entre cette créature et la théorie économique standard. Finalement, en décrivant l’homme comme un être maximisant ses plaisirs et minimisant ses peines, les économistes orthodoxes avaient anticipé ce trait de la modernité. En tout cas, les exemples de survalorisation de l’instant présent ne manquent pas. Le nombre de personnes qui expliquent qu’elles seront à 150 % de leur capacité le jour J a cru de façon exponentielle… et le taux connaît lui-même une inflation galopante puisqu’il s’agit de convaincre autrui en quoi cette situation précise a été, est ou sera extraordinaire.
– merci de m’avoir accordé ma chance, vous ne le regretterez pas. Ce jour-là, je serai à 500 % !
– soyez à 100 %, ce ne sera déjà pas mal.

La comparaison des expériences interpersonnelles implique effectivement de la surenchère. Le but de l’individu est de montrer qu’il vit des émotions supérieures à celles des membres de son réseau. Pour éviter cette compétition, le plus simple est de procéder à des comparaisons avec le passé. Au moins, tout le monde sera d’accord. Et plus on va chercher loin dans le temps, moins on a de chances d’être contredit par un témoin. Quand on dit que ces individus n’aiment pas l’histoire, c’est faux : elle sert de repoussoir automatique, d’instrument de valorisation de leurs propres sensations. C’est pourquoi le classement des plus belles chansons, des événements politiques les plus cruciaux, des meilleurs footballeurs fait la part belle au présent. Alors que l’on est incapable de décider qui de Cristiano Ronaldo ou de Leo Messi est aujourd’hui le meilleur joueur, et que certains seraient même capables de proposer d’autres noms, la plupart des fans s’entendent pour dire qu’ils sont tous les deux meilleurs que Maradona, Platini, Pelé et plus largement encore que Garrincha.

En français, l’expression « le plus grand … jamais vu » traduit involontairement que ces comparaisons, aussi valorisantes soient-elles pour notre expérience personnelle, sont totalement absurdes. Ce qui les disqualifie est qu’elles ne reposent sur aucun critère objectif. Sinon, il n’y aurait guère de débat, excepté sur les critères peut-être. Et puis une bonne connaissance du passé est justement indispensable. Le fait d’avoir assisté en direct à l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre 2001 autorise-t-il à affirmer que la disparition de l’Empire romain est moins importante ? Les invasions barbares d’un côté, l’agression barbare d’un symbole de l’empire de l’autre. Sans compter que les informations manquent pour que nous puissions nous prononcer, soit parce qu’elles se sont perdues en route jusqu’à nous, soit parce que nous ne sommes pas experts du sujet. Quant à l’illusion des idées reçues, elle provoque aussi de jolis ravages. Quel est le mot le plus long de la langue française ? Anticonstitutionnellement ? Non, perdu ! Avec 25 lettres, il n’obtient que la médaille de bronze. Hexakosioihexe-kontahexaphobie remporte l’or avec 29 lettres. C’est la phobie du nombre 666. L’usage est plus rare : il y a plus de politiciens qui flirtent avec le viol de la constitution que celui des trois 6. Mais il y a erreur tout de même…

Conseils de lecture :

De Closets François, Toujours plus, Fayard/Plon, 2006.
Cusset Yves, Réussir sa vie du premier coup , Flammarion, Paris, 2019.

3 réflexions sur “QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS

  1. les jeunes souhaitent nous montrer la voie a suivre dans le domaine de l’ecologie,a l’exemple de la jeune fille de 16 ans devant l’assemblee nationale:bravo…bravo..le paradoxe existe cependant,car devant les facs ou lycees c’est l’endroit le plus pollue par les megots…dans les fameuses reunions dans les champs ,jeunes melent allegrement musique et détritus ….OH SORRY MY GOD

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    • Ce n’est pas Greta Thunberg qui jette des mégots devant le lycée puisqu’elle fait la grève de l’école. Si toutes les personnes sensibles au changement climatique font de même, qui fera la science… qu’elle invite à consulter ? 🙂

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