DALTONIENS S’ABSTENIR !

Comme dans « Vesoul » chantée par Brel, quand Emmanuel Macron annonce blanc, Edouard Philippe fait noir. Avec le déconfinement, la ritournelle du covid-19 a pris une coloration particulière. Le retour aux affaires ne se fera pas par régions, avait averti le président. Le Premier ministre a présenté une carte avec des départements rouges, oranges ou verts. Le déconfinement a finalement été différencié. Comme toujours.

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En dépit des apparences, le plan de déconfinement tel qu’il est entré en vigueur est le produit d’un subtil compromis entre les deux têtes de l’exécutif. Edouard Philippe envisageait davantage de libertés pour les personnes domiciliées en « zone libre ». On reste en effet interdit devant le peu de différences entre les départements rouges et verts. Quel que soit leur domicile, les Français sont désormais autorisés à sortir acheter leur pain sans « attestation de déplacement dérogatoire » et la distance du jogging passe d’un seul coup de 1 kilomètre à 100 kilomètres. Il va falloir avoir du souffle. Dans le même ordre d’idée, on a le droit de quitter la « France occupée » par le coronavirus et de franchir la « ligne de démarcation » pour se rendre en tout point de la zone verte et inversement si l’on est en mesure de prétexter des raisons impérieuses. L’obligation d’arborer un masque grand public a également été imposée dans les transports en commun aux quatre coins de l’hexagone sans distinction de département, de grande région ou de couleur de peau.

Que gagnent les heureux élus ? Leurs parcs sont ouverts ainsi que leurs petits musées. Des conséquences sont également attendues au niveau scolaire bien que, pour le coup, la perception locale de la situation risque de s’avérer plus déterminante que les jolis coloriages de Jérôme Salomon. En revanche, les restaurants et les cafés restent fermés, de même que les cinémas tout comme la vente de pop-corn aux spectateurs – en Tchéquie, la vente de tickets est permise mais pas celle des cochonneries. Alors pourquoi cette usine à gaz ? Il faut se souvenir combien la « bataille des couleurs » a été épique dans les jours qui ont précédé le 11 mai. Il était impératif de décrocher un label vert et surtout de ne pas se retrouver bloqué à un feu rouge. Oïe, nous sommes en orange ! Activons nos réseaux au niveau de l’Etat pour basculer dans le vert. Telle était la mission des décideurs locaux. On aurait pu imaginer un surplus de libertés exceptionnel pour ceux qui se trouvaient du bon côté. Tout ça pour ça ?

En fait, une fois n’est pas coutume, le gouvernement a agi avec discernement. Le pari du déconfinement est risqué : les hôpitaux ne sont pas entièrement vidés, les personnels médicaux n’ont pas récupéré et la disponibilité des munitions (tests, masques…) est sujette à caution. Dans ces conditions, une deuxième vague qui pourrait se traduire par une invasion de l’ennemi implacable sur l’ensemble du territoire cette fois n’est pas à exclure. De telles horreurs se sont déjà produites dans le passé. Le déconfinement a minima est donc d’abord une mesure de prudence élémentaire. Si les événements tournent mal, il sera possible de repartir vers les abris sans pagaille. Le président a prévenu le Premier ministre : « Mais je te le reredis, je n’irai pas plus loin ». Sans compter qu’une évolution positive de la situation est aussi à espérer et c’est surtout par rapport à cette hypothèse que nos dirigeants ont fait preuve de finesse. Si les indicateurs sont bons, les zones vertes autoriseront rapidement une gamme d’activités qui demeureront prohibées chez les rouges. Les cinémas, les restaurants et même la mer rouvriront.

D’un point de vue psychologique, cette stratégie a été validée par de nombreux travaux scientifiques. Pour les habitants des zones rouges, le plus dur a été d’accepter leur sort. Ils se sont sentis malchanceux et parfois stigmatisés. Leur carafon était en proie à d’intenses tourments. Les minces différences initiales entre les déconfinements larges et stricts ont été pour eux une véritable consolation. En y réfléchissant bien, ils ne perdaient pas grand-chose. C’était l’idée macronienne d’uniformité. Une fois acceptée la marque d’infâmie, l’extension des droits des résidents en zone verte serait moins douloureuse. Elle passerait quasiment comme une lettre à la poste avec une vignette de la même couleur. La mise en place d’une carte orange temporaire a participé de ce mécanisme d’atterrissage en douceur. Certains se sont étonnés et, d’une certaine manière, à juste titre. Pourquoi ne pas diviser la France en deux couleurs dès le départ, le vert et le rouge, tout en précisant que changements seraient susceptibles d’intervenir jusqu’à la date définie du 7 mai ? D’ailleurs, si un département vert avait subi une attaque brutale de covid-19, n’aurait-il pas été colorié en rouge sans passer par la case orange malgré tout ?

Le choix d’une troisième couleur s’est inscrit dans la perspective de ne pas heurter le moral de la population, de ne pas lui occasionner de traumatisme. Il évoque en un sens l’invention du purgatoire par l’Eglise au Moyen Age. Les deux termes de l’alternative, enfer ou paradis, avaient créé une insupportable tension chez les chrétiens. Le cahier des charges pour entrer au paradis était terriblement exigeant. Beaucoup étaient conscients que la marche était trop haute pour eux. Leur comportement les destinait plus à l’autre option. Alors, ils se démobilisaient. Quitte à rôtir en enfer, autant prendre du bon temps sur terre. Les membres du clergé observaient ce relâchement moral et ne parvenaient pas à le combattre. C’est pourquoi le purgatoire a servi les intérêts de l’Eglise. L’instauration d’un statut intermédiaire redonnait de l’espoir au peuple. Le paradis était certes hors d’atteinte mais, avec un minimum de discipline, les croyants pourraient accéder dans un premier temps au purgatoire. La possibilité d’une issue désagréable n’était évidemment pas fermée mais tout demeurait envisageable. Le salut n’était pas exclu. Gardons la couleur orange car, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, « il ne faut pas désespérer Strasbourg ».

Conseils de lecture :

Gardez le White Spirit
Et ne broyez pas du Black

Une réflexion sur “DALTONIENS S’ABSTENIR !

  1. l’illustration du propos est remarquable et profonde,la separation entre zone « libre »verte et zone preoccupee rouge separee par une zone orange jaune ,couleur des co…..est un souvenir amer c’est quand meme notre drapeau tricolore

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