D’UNE EPIDEMIE A L’AUTRE

Le covid-19 m’a pourri la vie. Je n’aurais jamais imaginé que je supporterais de rester aussi longtemps confiné et je n’en peux vraiment plus. Ceci dit, pour retrouver ma vie d’avant, je serais prêt à accepter un effort supplémentaire. Un mois, deux mois de confinement en plus, pas de vacances à la plage. OK. Mais j’attends juste qu’on me redonne ma vie d’avant.

scott

D’après un sondage réalisé au doigt mouillé la semaine dernière, une majorité de Français serait capable de déclamer la tirade ci-dessus. Une jolie proportion de cet échantillon non représentatif de la population juge également prématurée la date de sortie du déconfinement. Ceux qui expriment cette idée ne sont pas nécessairement des lâches. Souvent, ils craignent que cela puisse accélérer la survenue d’une deuxième vague… qui retarderait encore le moment où ils pourraient récupérer leur « paradis perdu ». Leur colère contre l’irresponsabilité des gouvernements qui n’avaient pas tiré les leçons de l’épisode du SRAS de 2002-2003 se mesure à l’aune de cette frustration. La peur d’une récidive n’avait à l’évidence pas été suffisante. Dans la plupart des pays, l’épisode s’était terminé sans trop de dommages. En conséquence, les budgets spécifiques alloués à la recherche sur les coronavirus avaient été rapidement coupés. Le propos n’est pas de faire l’éloge de cette logique d’économies systématiques mais uniquement de la mettre en perspective.

Les analyses rétrospectives sont dangereuses. Nous savons aujourd’hui que le covid-19 s’est répandu sur l’ensemble de la planète à l’exception de quelques lieux improbables comme les Iles Tonga mais qui aurait pu deviner un tel scénario il y a quelques années ? Quand il n’y a qu’un seul candidat à aspirer au titre d’ennemi numéro un, il est possible de consacrer l’ensemble de ses ressources à un objectif que l’on peut considérer comme raisonnable, à savoir lui tordre le cou. Cependant, rappelons-nous qu’il y a quelques années, les postulants ne manquaient pas. Entre Ebola, les coronavirus, la dengue et le chikungunya notamment, ça se bousculait au portillon. On remarquera en passant à quel point ces virus ont intégré les codes de la guerre. Certains se sont choisis des noms grotesques pour mieux nous narguer. Quoi qu’il en soit, il était impossible de connaître à l’avance l’identité de celui qui tirerait le gros lot. Dans ces circonstances, l’organisation de la défense s’avérait beaucoup plus complexe. La meilleure preuve est que rien n’empêchait les centres de recherche de dédier eux-mêmes des moyens significatifs à la connaissance et à la neutralisation des coronavirus. Ils sont suffisamment autonomes pour cela. Or, ils n’en ont rien fait. Ils n’ont pas failli à leur tâche : ils ont misé sur le mauvais cheval.

Pour aller plus loin dans la réflexion, il n’est même pas exact de prétendre que les chercheurs du monde entier se sont entièrement fourvoyés. Qui contestera que d’énormes progrès ont été accomplis sur d’autres fronts ? Un vaccin a été mis au point par exemple contre Ebola et c’est une excellente nouvelle… parce que la probabilité que nous en ayons fini avec tous ces micro-organismes qui nous gâchent la fête est assez faible – ce qui est une moins bonne nouvelle. L’anthropologue James Scott a exploré avec minutie la transition du paléolithique au néolithique. Pour être précis, c’est moins la sédentarisation de l’homme que son choix de se recentrer sur la domestication des plantes et des animaux qui caractérise cette phase historique. En effet, il arrivait que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique s’implantent sur un site unique quand ils avaient déniché une zone riche en ressources naturelles et susceptible de les nourrir durablement. La mobilité n’était pas un prérequis pour entrer dans le cercle étroit des sociétés paléolithiques.

A l’ère néolithique, la culture des céréales a redessiné les contours de la vie des sociétés humaines. Tout un écosystème s’est constitué autour de ce nouveau cœur d’activité économique. L’agglomération des hommes (et des femm.e.s) a conduit à une croissance spectaculaire de la densité démographique. Elle s’est accompagnée d’un regroupement de moutons (brebis), de chèvres (boucs), de bovins (bovines), de porcs (truies) et des animaux (animales) de basse-cour dans le même périmètre. Des commensaux – puces, tiques, poux… – étaient également de la partie. Dans cet environnement surpeuplé où chaque espèce avait ses propres agents pathogènes, les virus et bactéries se sont régalés. Les maladies se transmettaient d’une espèce à l’autre pour arriver en bout chaîne à l’homme. Des épidémies éclataient fréquemment. La plupart des mesures instaurées pour freiner la diffusion du coronavirus étaient déjà en vigueur il y a des millénaires : strict confinement des malades, mise en garde de ne pas toucher leurs biens, distanciation sociale ou quarantaine des voyageurs de longue distance. Nous n’avons en revanche pas trouvé de traces d’attestation de sortie jogging d’une heure.

Quand les gestes barrières traditionnels ne suffisaient pas à endiguer la pandémie, les survivants fuyaient et se dispersaient, quitte à reconstituer le groupe plus tard. Saura-t-on un jour combien de cités ont disparu ainsi de la surface de la terre. Pour en revenir à notre situation, la métropolisation a accentué le phénomène de concentration urbaine. Elle l’a même poussé à son paroxysme. Le canapé du salon est devenu un temple de la sédentarisation. L’ingurgitation de pop-corn avec une régularité de métronome les yeux rivés sur un écran plat est devenu un acte quasi rituel. D’après des chiffres qui sont certainement déjà dépassés, l’homme partage au moins 26 maladies avec les poules, 32 avec les rats et les souris, 35 avec les chevaux, 40 avec les bovins, 42 avec les cochons, 46 avec les moutons et les chèvres, 65 avec son ami le chien. Qui dit mieux ?

En même temps, la mondialisation a accéléré la circulation des individus et des agents infectieux. Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces attaques se répètent à des intervalles de plus en plus rapprochés. On comprend alors pourquoi il n’y avait presque aucune chance de réussir à anticiper l’arrivée du covid-19. Dans son livre datant de 2017, Scott écrivait : « Rien d’étonnant, donc, à ce que le Sud-Est de la Chine (…), à savoir probablement la plus vaste, la plus ancienne et la plus dense concentration d’humains, de porcs, de poulets, d’oies, de canards et de marchés d’animaux sauvages du monde, soit une véritable boîte de Pétri à l’échelle mondiale propice à l’incubation de nouvelles souches de grippe aviaire et porcine ». Pas loin, certes, mais loupé quand même : notre homme avait oublié ces satanées chauves-souris !

Conseils de lecture :
Achetons du pop-corn…
… et oublions la vie d’avant

3 réflexions sur “D’UNE EPIDEMIE A L’AUTRE

  1. Cette pandémie a également été source de créativité et de réflexivité sur notre société. Quel est le sens de cette économie de la vitesse ? Après quoi courrons-nous ? Ne souhaitons-nous pas une société davantage basée sur la recherche de sens et de lien, plutôt que de biens de consommation, qui ne font que remplir un vide existentiel sans compter les déchets générés ? Comment repenser la gouvernance dans ce pays ? Ne nous faudrait-il pas davantage de démocratie participative pour que les citoyens soient davantage représentés après avoir « voté » (ne comptons pas l’importance des votes blancs ou les non-votes) pour leur gouvernement ?

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    • Oui, c’est sûr. J’ai juste peur que nous n’ayons pas fini d’être créatifs et de réfléchir. Quand ce covid19 aura eu l’élégance de décamper, son cousin sera peut-être déjà en route. Beurk 🙂

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  2. Pasteur Roux Koch ont decouvert des bacilles des bactéries grace au microscope…puis le microscope electronique a permis de decouvrir les virus…de plus en plus petits….peut -etre demain l’infiniment minuscule a hauteur de la molecule ou de l’atome sera le futur ennemi….Jacques Chirac aurait dit :bof aller on deguste une corona pour se remonter le moral!!!!!!

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