ÇA PIQUE !

Une cuisse de poulet bien juteuse cohabite dans votre assiette avec des frites croustillantes. Un wrap au chèvre vous implore : « mangez-moi ». Une part de tarte aux fraises sent que vous êtes partis pour la déguster. Qui n’a pas été confronté à une situation aussi dramatique. Parce que l’affreux dilemme qui se pose n’est pas loin de vous gâcher le plaisir: manger avec ses doigts ou avec une fourchette ?  

fourchette

Pour parler de fourchette, il faut revenir à la fourche puisque le suffixe  « ette » indique une taille réduite comme dans biquette, casquette, chouquette, kitchenette, mallette, tapette – ou éventuellement une émanation comme dans Claudette, balladurette ou jupette. Rien de systématique néanmoins. Zigounette est une des exceptions notables mais, attention, l’étymologie nous enseigne que bistouquette ou quéquette n’en sont pas ! Une fourchette est donc une petite fourche. La fourche est un outil très ancien. A l’origine, elle était faite exclusivement de bois, du cornouiller ou du micocoulier si possible. Puis un modèle hybride s’est imposé au fil du temps, avec un manche en bois et des dents ou piques en métal – le nombre de ces dernières étant compris entre deux et neuf. Les usages de la fourche sont extrêmement variés. En lien avec les activités agricoles, elle rassemble ou retourne les matières végétales. Dans l’eau, elle harponne les poissons. En attendant l’invention du fusil, elle a également servi d’arme à ceux qui n’avaient pas la chance d’être propriétaires d’une épée. Impossible de ne pas mentionner ici Poséidon qui, avec son trident, soulevait la mer et détruisait les cités ennemies.

L’emploi de la fourchette est une transposition du maniement de la fourche principalement lorsque l’on est attablé. Avec ses petites piques, l’ustensile de cuisine rassemble ou retourne les aliments et les pique au besoin. Si l’on décortique la technique du mangeur moderne, elle évoque la stratégie du rétiaire, gladiateur de la Rome antique, qui était armé d’un filet dans une main et d’un trident plus un poignard dans l’autre. Dans une opposition de style recherchée par les organisateurs de jeux du cirque, le rétiaire combattait habituellement contre le mirmillon, lourdement équipé d’un grand bouclier, d’un casque grillagé et d’un glaive. Il balayait souvent l’espace vers l’avant avec son filet dans l’espoir d’y emprisonner son adversaire. S’il réussissait cette immobilisation, il n’avait plus qu’à rabattre le malheureux vers ses armes létales qui l’embrocheraient. Le mangeur face à sa nourriture agit pareillement. Il a abandonné le filet et a fait passer le poignard devenu couteau dans l’autre main et c’est ce dernier qui pousse subtilement les aliments vers la fourchette. La cible est cette fois figée et la victoire est assurée sauf si des petits pois sont au menu.

La complémentarité de la fourchette avec le couteau est entière. Il n’est pas rare qu’elle s’enfonce dans la nourriture, pour l’empêcher de bouger, tandis que l’autre ustensile s’enfonce, tranchant avec sauvagerie encore et encore l’inerte victime, la découpant même en morceaux. On doit ajouter que la fourchette permet de se mesurer à tous types de mets, végétaux ou animaux, que ce soit en les piquant ou les chargeant sur elle-même. Le dépôt en bouche, nécessairement empreint de délicatesse, est sa récompense. D’autres utilisations sont envisageables pour la fourchette. Il n’est évidemment pas possible de partir en guerre équipé d’une telle arme, y compris à l’ère de la miniaturisation des technologies. En revanche, dans le cadre domestique, elle est susceptible d’occasionner des dégâts redoutables. Evidemment, un couteau à viande offre de meilleures garanties mais, quand ça chauffe vraiment dans la cuisine, on est parfois forcé de se munir de ce qu’on a sous la main. Quelques meurtres à la fourchette ont été rapportés dans la presse et, aussi incroyable que cela apparaisse, même des suicides. Un tel niveau de colère envers soi-même semble pourtant assez inimaginable.

L’histoire de la fourchette n’est pas sans intérêt. L’identité de l’inventeur est hélas inconnue. On en trouve des exemplaires dans des temps éloignés, notamment en Chine et en Egypte. Les instruments avec des dents en métal y étaient bien commodes pour attraper des aliments plongés dans des chaudrons brûlants. Quoique moins pressés en général qu’aujourd’hui, les gens n’avaient pas envie d’attendre que l’eau refroidisse pour pouvoir s’en saisir. En argent ou en bronze, des fourchettes étaient également utilisées à l’époque romaine. La distinction entre matériel de cuisine et couvert de table n’est pas toujours très claire. Selon des études, la fourchette de table personnelle aurait été d’usage courant dans l’Empire byzantin au quatrième siècle. Elle atteint au onzième siècle l’Italie, foyer majeur de sa diffusion en Europe. L’entrée en fanfare des pâtes dans le régime alimentaire contribuera à son essor. Néanmoins, la progression sera lente, freinée par l’Eglise, qui saisira immédiatement sa dimension lubrique et satanique.

La pénétration de la fourchette en France est rattachée à un personnage controversé, Catherine de Médicis. Tout raccourci entre l’arrivée de l’instrument à dents dans l’hexagone et le massacre de la Saint Barthelemy, dont elle aurait été la tête pensante, serait cependant exagéré puisque les catholiques ont dépecé les protestants avec d’autres armes. En fait, le gros avantage de la fourchette est qu’elle évite les repas trop salissants. C’est en tout cas ce qui a séduit Henri III, le fils de Catherine, qui n’aimait pas voir les immenses collerettes tachées. Le règne de Louis XIV, qui préférait manger avec ses mains, n’a pu que stopper temporairement la conquête inexorable du couvert de table. Les classes populaires ont accédé à ce luxe plus tard. Pour qu’elles puissent avaler leur bouillie, le support du pain était alors d’un meilleur secours. En dépit de sa démocratisation, la fourchette reste associée à un certain savoir-vivre. Doit-on la positionner à gauche ou à droite de l’assiette ? Pointe en haut ou en bas ? Les pratiques ne sont pas uniformes. Et puis il y a plusieurs types de fourchettes : elles sont de table, à poisson, à escargot… Moins distingué, il y a la fourchette manuelle du rugbyman, dans la mêlée, droit dans les yeux de l’adversaire. Nous ne donnerons pas de nom.

La maxime :

Pic et pic et colégram

Bour et bour et ratatam

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